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Colibri thalassinus du Panama © Mdf
Colibri thalassinus du Panama © Mdf
Flux d'actualités

Pourquoi pas moi ?

Quand il n’y a plus ni dieu ni maître, quand tout corps intermédiaire, toute délégation de pouvoir sont par essence vilipendés, il ne reste que l’individu persuadé que sa seule parole fait autorité.

Quelles que soient les décisions annoncées par Emmanuel Macron suite au Grand débat, elles ne seront pas suffisantes. Quand, le 10 décembre dernier, le pouvoir a mis dix milliards sur la table, l’annonce n’a produit aucun effet. Certains ont argué alors que le problème était plus profond, d’autres que seule une sortie du capitalisme et de l’Europe résoudrait la pauvreté, tandis que beaucoup – les plus nombreux – ne voulaient ou ne pouvaient avoir l’ombre d’une proposition au-delà de la colère.

Le jugement porté sera à l’aune de la question : qu’est-ce que cela change pour moi ? Quand il n’y a plus ni dieu ni maître, quand tout corps intermédiaire, toute délégation de pouvoir sont par essence vilipendés, il ne reste que l’individu persuadé que sa seule parole fait autorité.

Il suffit d’écouter « les gens » dans leur rapport à l’argent. Au-delà des réels problèmes – les petites retraites, les revenus agricoles, les femmes seules élevant leurs enfants ou le chômage endémique –, nul ne sait quel niveau de salaire il lui conviendrait d’atteindre pour être content de son sort. Pis, toute augmentation du net perçu est considérée comme un dû et ne suscite aucune satisfaction. Les professeurs des écoles ont été augmentés entre deux cent et trois cent euros quand Mme Vallaud-Belkacem était ministre ? Oublié. Les professions hospitalières ont vu depuis dix ans leur rémunération revalorisée ? Insignifiant. Le net perçu s’est accru grâce à la baisse des charges salariales ? À peine visible.

Le nez dans l’assiette du voisin, l’individu moderne ne s’autorise pas à être heureux de ce que la société redistribue en sa faveur. Il est vrai qu’il est difficile de ne pas succomber aux délices de la consommation. On part aux sports d’hiver, on achète le dernier SUV, on voyage facilement et on offre des tonnes de cadeaux à Noël. Aucune politique fiscale « plus juste » ne viendra à bout de cette injonction permanente : il y a droit, pourquoi pas moi ? Les hommes des sociétés (malgré tout) prospères sont d’éternels frustrés, et ils le manifestent sans pudeur alors que des milliards d’habitants de la planète crèvent de faim ou meurent sous les bombes.

Comment le leur reprocher ? Individuellement, les personnes ne sont coupables de rien. Mais un agrégat de mécontents ne fera jamais société. Quand la seule réflexion politique se résume à « je pense telle chose, donc j’ai raison », aucune forme de démocratie représentative n’est possible. Les impératifs du bien-être conviennent parfaitement tant à l’individu en manque d’idéaux religieux et politiques qu’aux tenants du néolibéralisme et de la mondialisation heureuse, mais les hommes de ce temps pris dans cette idéologie non dite n’ont pas conscience que, ce faisant, ils font le lit des régimes autoritaires qui promettent la lune dans chaque foyer.

Il n’est pas anodin, mais presque risible, que la fin du Grand débat auquel personne ne croit réellement, coïncide avec le procès de Bernard Tapie. Ce dernier rappelle les années 1990, quand Marseille gagnait la coupe d’Europe de football en trichant et Bernard Tapie animait une émission appelée Ambitions où il vantait les mérites de la réussite individuelle. Le critiquer vous valait alors une vindicte populaire incroyable, accompagnée un jour de ce mot doux du divin entrepreneur : « Je vous plains bien sincèrement. » Sa condamnation en appel confirmée par la Cour de cassation dans l’affaire Adidas n’empêcha pas Tapie de hurler au loup et de s’attirer la sympathie générale.

Ceux qui n’ont que « le peuple » à la bouche parlent dans le vide. La France est plus morcelée que jamais entre les grandes métropoles et la province, entre la province protégée (à l’instar de la Bretagne) et les régions du Nord ou de l’Est, entre les territoires ruraux désertifiés et les langues côtières. Et comme, en outre, chaque individu forme un territoire à lui tout seul, bien malin qui pourrait apporter une réponse à un corps social en miettes.

Chacun est devenu un « brexiteur » à sa manière : on souhaite sortir du système, tout en étant incapable de dire ce qu’on veut. Il est pathétique de constater qu’au fil de l’histoire, seules des crises majeures ont permis de faire société. Faut-il souhaiter une catastrophe écologique, financière ou politique pour sortir de nos névroses ? Certes non. Nous ne retrouverons pas de grands récits fédérateurs d’ici longtemps et la politique individuelle du « colibri »[1], si nécessaire qu’elle soit, paraît maigre au regard des enjeux. On peut gager dès à présent que le nouveau pacte social et environnemental prôné par Nicolas Hulot et Laurent Berger, qui tente d’apporter des réponses à l’atonie générale, sera accueilli dans les administrations centrales par l’éternelle ritournelle : c’est bien, mais c’est plus compliqué que cela.

L’individu sortant de sa coquille ne se trouve pas dans la génération actuellement au travail. Il est dans la jeunesse, comme en témoigne la mobilisation européenne pour le climat, initiée par des moins de vingt ans. Si cette pousse nouvelle parvient à trouver du sens à sa vie à travers le combat pour une terre vivable, on peut penser qu’elle saura aussi renouer avec politique en tirant les leçons de ses aînés qui ont déserté l’agora. Sur la place publique, il faut être en capacité de se confronter, de sortir du privé, fut-il collectif, pour s’exposer à ce qui n’est pas soi.

L’individu moderne est introuvable. Ses réflexes politiques sont souvent surannés, et son maigre destin se résume à la perspective de fêtes entre copains le samedi et aux prochaines vacances. Au-delà des apparences, il baigne souvent dans une tristesse qui alimente sa haine des élites. On ne peut que lui souhaiter de sortir de ses obsessions, de voyager hors des sentiers battus, de penser le monde comme une chance incroyable.

 

[1] Le mouvement Colibri est né sous l’impulsion de Pierre Rabhi ; il reprend la légende amérindienne d’un minuscule oiseau, le colibri, qui, devant un feu de forêt, s’active avec son bec pour jeter quelques gouttes d’eau sur le feu. Il sait que c’est dérisoire, mais, dit-il, il fait sa part du travail.