© Laurent Cousin
© Laurent Cousin

Images d’agriculteurs : la FNSEA ou La Ferme des Bertrand ?

Alors que la représentation des agriculteurs se réduit souvent à des clichés, le film documentaire de Gilles Perret offre une image nuancée d’une ferme laitière familiale et de son environnement rural. 


Depuis le début de la contestation des agriculteurs, le mouvement se voit majoritairement représenté par des images de tension, et de différences avec le monde urbain : arrivée soudaine de tracteurs près des grandes villes, invasions de préfectures ou de sièges d’entreprises. Il semblerait à un regard extérieur que ce secteur économique n’est incarné que par des hommes précaires, quand bien même la profession est évidemment diverse, tant dans ses territoires que ses revenus ; sur ce point, que la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) parle aux noms des petits producteurs ne manque pas d’interpeller.

Le 7 février 2024, justement, Sébastien Windsor, président du réseau des chambres d’agriculture, reçu en commission au Sénat, signalait le décalage entre son métier et la manière dont on le représente. Il citait le cas des écoliers visitant son exploitation normande et ne comprenant pas pourquoi elle ne correspond pas à l’image d’une ferme dans les livres pour enfants. Combien de citoyens, de tout âge, peuvent former une image juste des exploitants ? L’élevage, pour certains, ne se résume plus qu’aux violences faites aux animaux et aux pollutions engendrées par eux. La récente crise politique, en se réduisant à des demandes de baisses de normes et à une vision de l’agriculture transformée en gestion de la « paperasse » n’a pas aidé à changer ces regards.

Parallèlement à ce lent apaisement de la crise par la satisfaction d’une partie du monde agricole – là où les exploitants en bio et les agronomes déplorent les baisses des aides à leur filière et l’abandon de certaines restrictions sur les produits phytosanitaires –, un documentaire connaît un grand succès, déjà plus de cent mille entrées, en traitant du monde agricole au long cours : La Ferme des Bertrand. Ce portrait d’une exploitation laitière dans un village de Haute-Savoie permet en effet de comprendre les évolutions de ce métier entre le début des années 1970 et 2022. Les agriculteurs s’y paupérisent-ils ? De fait, non, bien que le film montre l’immense difficulté pour reprendre ou développer un élevage, agrandir les parcelles, transmettre un capital foncier et des sols en bon état sur plusieurs années. Mais l’automatisation de nombreuses tâches, la robotisation accrue de la traite, l’utilisation plus rationnalisée des ressources, augmente au long cours la productivité, jusqu’à laisser aux jeunes agriculteurs d’aujourd’hui la possibilité de congés annuels, inenvisageables pour leurs aînés.

Il est ainsi remarquable que ce documentaire et ses acteurs ne prônent jamais l’abandon des normes ou une réduction des jachères, deux grands sujets pour la partie la plus visible et audible de leurs représentants dans la crise récente. Au contraire : l’exploitation représentée se trouve dans le territoire de l’Appellation d’origine protégée Reblochon, et les protagonistes se félicitent que son cahier des charges exigeant entraîne une bien meilleure rémunération du lait (le réalisateur n’explique cependant pas que l’agriculture de montagne bénéficie aussi d’aides spécifiques de la politique agricole commune européenne). Pour le citoyen curieux et variablement rattaché au monde agricole, La Ferme des Bertrand fonctionne comme un antidote aux simplifications partisanes mises en avant depuis le début de l’année sur ce secteur et ses acteurs. Non, tous ne souhaitent pas un moins-disant environnemental et social ; non, l’agriculture française ne se portait pas nécessairement mieux il y a cinquante ans, tant sur les revenus des exploitants que sur leurs conditions de travail. La question de la propriété foncière et de l’empiètement de l’immobilier sur l’agricole est certes posée, mais jamais avec la virulence associée depuis le début 2024 aux agriculteurs. Les héros du documentaire reconnaissent ouvertement la solitude de leur métier quelques décennies auparavant, la rapide fatigue des corps par rapport à aujourd’hui, la difficile conciliation entre le travail de la terre et la vie familiale. Le dernier survivant de la première génération de l’exploitation, lancée par trois frères au début des années 1970, envie les jeunes éleveurs.

Cette réussite d’une ferme familiale par l’excellence de sa filière laitière n’est sans doute pas reproductible dans tous les territoires, mais le film de Gilles Perret se distingue en sortant du misérabilisme que propose, certes souvent avec réussite, le cinéma français de fiction quand il traite d’agriculture. Ici, le documentaire s’ancre dans un territoire : il montre la persistance d’une exploitation familiale, le développement d’un village autour, loin des images médiatiques de campagnes en dépérissement démographique et économique. Il devient politique en ne voulant pas l’être, sans que le réalisateur ne parte avec un discours attaché à sa caméra. Il attire le public, tant dans les villes que dans les campagnes, car il extrait l’agriculture des clichés auxquels elle se trouve associée et que la crise politique récente n’a pas effacé, en particulier du fait de son traitement télévisuel et par les politiques. Ce dernier dépend-il, pour les journalistes d’une méconnaissance de ce monde divers, pour l’exécutif et l’opposition de la campagne européenne à venir, et d’autres clichés sur les votes que l’on suppose ou que l’on craint pour les agriculteurs ? Mais là aussi, la FNSEA ne forme pas tout le monde agricole, aussi représenté par la Confédération paysanne ou le Mouvement de défense des exploitants familiaux, peu entendus récemment. C’est ce rappel à la diversité des terroirs et de ceux qui les font vivre qui attire aussi dans La Ferme des Bertrand, œuvre subtile sur le rural français.

Les spectateurs urbains conservant des liens avec l’agriculture viennent y chercher d’autres images que les raccourcis entendus. Le public rural s’y rend, fier de se voir représenté avec fidélité et empathie. Le ton du film n’est pas angélique – le réchauffement climatique et la difficile gestion de l’eau pour un élevage très consommateur sont évoquées sans déni des réalités par les Bertrand –, mais la forme choisie par Gilles Perret, seul technicien présent sur de nombreuses séquences et connaissant la ferme car originaire du village dépeint, évite « l’effet visite » qui affecte l’authenticité de tant de documentaires et de visites ministérielles. Renouvellera-t-elle plus vite les représentations mentales que les images médiatiques ?