© Bankside Films
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Les fantômes de Siegfried Sassoon

À propos des Carnets de Siegfried de Terence Davies

Les Carnets de Siegfried de Terence Davies transforment leur héros en personnage universellement appréciable, partagé entre ses aspirations et ses obligations, ses désirs et sa personne publique, ses croyances personnelles et son identité d’origine.


La beauté des Carnets de Siegfried de Terence Davies, sorti au Royaume-Uni sous le titre Benediction en 2021, transcende la mise en scène distanciée, le cadre parfois froid, proposés par le réalisateur dans son ultime film. Cet éloignement entre la caméra et son sujet, qui pouvait lasser dans The Deep Blue Sea (2012), concentre au contraire ici le regard. Il s’avère paradoxalement le bon cadre pour révéler le travail des acteurs, et surtout dévoiler un personnage célébré outre-Manche mais quasi inconnu en France, Siegfried Sassoon (1886-1967). La sortie de cette œuvre en France souffre d’une insuffisante contextualisation dans le film des principaux personnages (ainsi, l’ami de Sassoon joué par Simon Russell Beale est un éditeur influent, ami d’Oscar Wilde), mais le scénario parvient à intéresser et toucher le spectateur, bien qu’il traite d’une époque et d’un milieu très particuliers.

Sassoon était membre d’une riche famille de commerçants issus de juifs partis de Bagdad au milieu du xixe siècle, assimilés au point de parfaitement s’intégrer dans les élites britanniques au début du xxe et de ne plus se soucier de religion ni de leurs origines orientales1. De fait, Davies filme son héros, interprété avec génie par Jack Lowden, comme n’importe quel membre des classes possédantes de 1914 : naïf et enthousiaste, tenant à la bonne coupe de sa tenue d’officier et de celle de son frère. Le contraste avec la rupture représentée quelques minutes plus tard, lorsque Sassoon évite de peu la cour martiale après la publication d’une lettre de démission en réaction à sa vision du militantisme et de la poursuite d’une guerre absurde, n’en résonne que plus. Le fil rouge du jeu de Lowden (Peter Capaldi interprétant le héros à la fin de sa vie) tient justement dans cette tension permanente entre la radicalité des opinions et la volonté d’appartenance, l’indifférence envers son milieu bourgeois et le désir de reconnaissance, que Joseph Sassoon identifie très bien dans ses pages sur Siegfried.

L’acteur doit également parvenir à incarner avec subtilité une homosexualité dont le caractère implicite mais deviné par tous – Sassoon ne côtoyant presque que des homosexuels et la présence de T. E. Lawrence à son mariage paraissant ironique – se heurte à l’évidente impossibilité de son caractère public. Tout est dit lors de la révélation implicite de cet aspect de sa vie privée lors d’une longue conversation avec son psychiatre pendant la guerre, où rien ne peut s’avouer mais où tout se comprend. Les choix ultérieurs de Sassoon – le mariage et une conversion au catholicisme à la fin des années 1950 – s’interprètent comme des cheminements personnels ou des manières de survivre socialement, de se conformer à des attentes ou de se renier. Terence Davies parvient à rendre son héros universel en ne montrant jamais sa fortune ou ses origines familiales, en se centrant sur le visage de Jack Lowden et en le montrant presque exclusivement arrivant dans des soirées, des lieux de rencontre, des demeures, ce qui permet au spectateur de s’identifier à cet auteur apparemment novice, mondain malgré lui.

Les Carnets de Siegfried traitent, surtout, de poésie. Sassoon continue en effet d’être célèbre au Royaume-Uni en tant que poète de guerre (war poet). A contrario d’une tradition française plus attachée aux mémoires et romans de guerre, la Première Guerre mondiale reste liée outre-Manche aux noms de nombreux jeunes hommes ayant écrit des poèmes lyriques ou réalistes, élégiaques ou violents, dans les tranchées ou après leur retour du front. Le scénario évoque longuement cet épisode dans la rencontre, pendant leur séjour en hôpital psychiatrique qui leur sert d’éloignement disciplinaire, entre Sassoon et Wilfred Owen, auteur mort à vingt-cinq ans, quelques jours avant l’armistice. La petite revue d’une clinique écossaise, The Hydra, a publié ces deux poètes britanniques majeurs. Davies adopte une solution simple et terrible de mise en scène, en calquant en voix off les poèmes de son héros sur les images d’archives de soldats défilant ou blessés. La fin du film, un long plan fixe où Disabled de Wilfred Owen est récité pendant que le jeune Sassoon observe un amputé et fond peu à peu en larmes, assume le choix de l’émotion.

Ces thèmes laissent croire que le héros ne se distingue que par ses vers, alors qu’il est également connu pour une trilogie romanesque quasi autobiographique qui offre un portrait du Royaume-Uni au premier tiers du xxe siècle. Davies représente Sassoon comme un vieil homme ne comprenant ni son fils ni l’époque, choisissant le catholicisme du fait de sa fixité dans le temps, ne croyant pas à son immortalité par l’œuvre. Le Nobel de littérature de T.S. Eliot y est moqué, ce qui répond à une plaisanterie antérieure sur l’auteur de The Waste Land, capable de décrire à l’infini une boîte de conserve vide… Ce portrait semble reproduire l’image populaire, à laquelle Davies croyait peut-être aussi, de la poésie comme art de jeune homme, ce qui correspond parfaitement à la glorification des war poets britanniques, jeunes hommes capables de délaisser leurs études classiques pour servir leur pays et magnifier sa langue, souvent morts au front. Les Carnets de Siegfried parlent aussi de la difficulté à survivre à une telle épreuve et à une gloire dans sa jeunesse. Ils deviennent un grand film en transformant leur héros en personnage universellement appréciable, partagé entre ses aspirations et ses obligations, ses désirs et sa personne publique, ses croyances personnelles et son identité d’origine.

 

  • 1. Voir Joseph Sassoon, The Global Merchants: The Enterprise and Extravagance of the Sassoon Dynasty, Londres, Allen Lane, 2022.