Michel Ciment, alors invité de l’émission radiophonique Tout arrive !, animée en direct du Salon du livre de Paris. 30 mars 2010. Georges Seguin (Okki) via Wikimedia Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license.
Michel Ciment, alors invité de l'émission radiophonique Tout arrive !, animée en direct du Salon du livre de Paris. 30 mars 2010. Georges Seguin (Okki) via Wikimedia Attribution-Share Alike 3.0 Unported, 2.5 Generic, 2.0 Generic and 1.0 Generic license.

Michel Ciment ou l'importance du cinéma

Élise Domenach rend hommage à Michel Ciment, dont l’amour des films mêlait savoir, jeu et émerveillement, et pour qui la critique de cinéma relevait d’une contribution indispensable au débat public.


Le grand critique de cinéma Michel Ciment nous a quittés le 13 novembre dernier, et ce deuil n’en a pas fini de nous interroger sur la critique de cinéma française. Michel Ciment fut la colonne vertébrale de la revue Positif pendant plus de 50 ans, celui qui donna à la revue sa couleur éditoriale au fil des années. Il animait à Positif une réflexion collective sur le cinéma dans son actualité comme dans son histoire ; faisant bonne part aux dossiers historiques, mais aussi aux découvertes et à l’actualité des salles et des festivals. Il y déployait une culture immense, un talent et un savoir-faire critiques hors pair. C’est d’ailleurs en critique de cinéma qu’il écrivit pour défendre Kazan ou Losey, montrer la cohérence de l’œuvre de Kubrick ou de Campion. Ses livres d’entretiens ont marqué l’histoire du genre, autant que ses livres sur le cinéma américain qu’il éclairait de sa connaissance encyclopédique de la culture et de la littérature américaines (ses textes sur la pastorale chez Malick, par exemple). Il enseignait la civilisation américaine à l’Université de Paris VII, fut une grande voix de la critique radiophonique (Le Masque et la Plume, Projection privée) et un conférencier régulier de L’Institut Lumière. Toutes ces activités étaient menées dans le souci de montrer que le cinéma, même (ou surtout) le plus populaire, se justifie d’une culture du goût et d’un savoir (de son histoire, de ses formes, de l’histoire des arts, de l’histoire tout court). Il a accompagné des générations de cinéphiles qui ont appris par lui que le cinéma s’apprenait, qu’il avait une histoire, une dignité, et une responsabilité, car « la synthèse des arts » s’y réalisait.

Sérieux, émerveillement et rire se mêlaient joyeusement dans son amour du cinéma. Il préférait s’étonner, s’enthousiasmer, découvrir de nouveaux talents, que s’abriter derrière des auteurs. Esprit non conformiste, disciple de Breton comme il aimait à le dire, Michel Ciment avait dans son regard sur les films un mélange de profond savoir (des plans, du montage, des acteurs, des lumières) et de jeu, de gourmandise à l’état pur. Il était resté cet enfant qui a découvert le cinéma en fréquentant les programmes populaires avec sa mère, comme il le confia au micro de France Culture ; qui avait foi dans les goûts du plus grand nombre. La sophistication de sa mise (cravate, chapeau et veste en tweed) était comme pimentée par ce goût du jeu, du spectacle, de l’émotion cinématographique, qui le reconduisaient vers la salle de cinéma et les festivals même lorsque ses jambes peinaient à le porter. Sur une photo que j’affectionne particulièrement il apparaît de trois quart, la main levée élégamment à hauteur du visage, longue et courbée dans un geste d’explication et d’évocation accompagnant la pensée. Ce geste, qui pourrait être celui d’un musicien cherchant le mouvement juste, rappelle l’esthète qu’il fut, rompu à tous les arts, heureux et savourant les œuvres avec finesse et élégance.

Il cultivait la légèreté et la gravité comme deux vertus qui se composent dans la critique de cinéma. Poussant ses rédacteurs à trouver des formes drôles, impertinentes, nouvelles, pour écrire sur les films. S’enthousiasmant pour des premiers films il se faisait un devoir (communiqué sans délai à ses collaborateurs) de « voir tous les premiers films français qui sortent en salle ». Et de ne jamais se lever avant la fin du générique. En projection de presse c’est bien connu, les derniers assis dans la salle sont les rédacteurs de Positif. Car parmi les « vertus cardinales » de la critique développées dans un beau texte réédité par Positif en décembre 2023, l’information demeure centrale. Avec lui la critique relevait d’une mission. Une mission de service public, presque. Il y trouvait sa manière de contribuer au débat public, le lieu depuis lequel chaque dimanche en comité de rédaction il communiquait par-delà les films une vision de l’homme et du monde. Nous n’oublierons pas ses révoltes face à la pensée unique, l’injustice et la cruauté des temps, la fascination pour le communisme, ou bien les dérives molles qui conduisent à s’accommoder de l’intolérable dans nos démocraties.

Ciment n’aimait rien tant que de voir se déployer l’intelligence des films, même lorsqu’il n’était pas d’accord. Il aimait aimer, admirer même.

Il incarnait dans ses jugements doctes, péremptoires parfois, ce sens de l’importance qu’il prêtait avant tout aux films eux-mêmes, comme moyens de valoriser la vie, la paix, la concorde, la rencontre de l’autre et de la différence. Échanger avec Michel Ciment conduisait à réviser ses priorités, bousculer son agenda (voire même sa vie !), pour faire place à ce film qu’il « faut voir pour Positif cette semaine ». Investi de l’importance de sa mission et du rôle que Positif devait tenir dans la critique de cinéma, Michel Ciment avait la passion de la critique et de la polémique autant que celle des films. Il adorait Pauline Kael. Son dédain pour #metoo, ses attaques du féminisme, ses défenses de Polanski, et de nombreuses disputes sur des cinéastes qu’il considérait comme vendus au « triangle des Bermudes » (sa célèbre dénomination pour la pensée unique Le Monde-Libération-Les Cahiers du cinéma) laissèrent quelques morsures. Au moins les désaccords se disaient, se savouraient même, car la polémique n’effaçait jamais chez lui le plaisir de reconnaître l’esprit auquel on s’affrontait. Ciment n’aimait rien tant que de voir se déployer l’intelligence des films, même lorsqu’il n’était pas d’accord. Il aimait aimer, admirer même. Les cinéastes d’abord. Mais (on le sait moins) aussi ses collègues, les plumes de ses collaborateurs. Il s’enorgueillissait de leur expertise, de leur précision et de leur verve critique.

Michel Ciment a porté chaque numéro de la revue Positif jusqu’à ses derniers jours. Il commandait les textes aux rédacteurs, suscitait l’envie d’écrire sur les films. Il a porté dans leur écriture sur le cinéma nombre d’entre nous. Il nous a permis de comprendre des films ou des cinéastes auxquels nous tenions plus que tout. Ses enthousiasmes se sont traduits par de vraies audaces éditoriales. Innombrables. Comme celle de consacrer quatre pages aux courts-métrages de Stéphane Brizé, ou du hongrois Kornel Mundruczo lorsque la France découvrait ses premiers longs-métrages. Elles resteront comme un modèle. Il a forgé à Positif une communauté diverse et unie qui fait sa mue aujourd’hui pour écrire une nouvelle page de l’histoire de la revue. En prolongeant son héritage dans son esprit : une attention au présent du cinéma éclairée des retours nécessaires sur son passé, et une ouverture exigeante au monde. Les yeux rivés sur l’actualité, sans lui sacrifier la réflexion sur le médium qui l’a tant fascinée chez son professeur au lycée Condorcet, Gilles Deleuze. Polémiste et visionnaire, Michel Ciment restera longtemps l’adresse de notre cinéphilie.