Un nouveau cinéma lesbien ?
Love Me Tender d’Anna Cazenave Cambet, Des preuves d’amour d’Alice Douard et La Petite Dernière d’Hafsia Herzi sont trois œuvres réussie signées de réalisatrices qui s’affranchissent du regard masculin pour représenter des lesbiennes.
Cet automne, trois œuvres françaises de fiction ont représenté des jeunes femmes vivant des relations lesbiennes. Love Me Tender reste la plus réelle, puisqu’adaptée du récit autobiographique éponyme de Constance Debré. La cinéaste Anna Cazenave Cambet, révélée en 2021 par De l’or pour les chiens qui formait déjà un récit sur une jeune femme en rupture de ban avec son milieu, rebaptise son héroïne Clémence Delcourt (jouée par Vicky Krieps) et ne représente pas la famille prestigieuse de l’écrivaine. Des preuves d’amour (Alice Douard) place son action en 2014 et forme la première fiction sur ce que représenta l’adoption de la loi de 2013 ouvrant le mariage aux personnes de même sexe sans appliquer la procréation médicale assistée pour les couples de femmes : des procédures coûteuses et longues et la nécessité pour le personnage principal (Ella Rumpf) d’adopter sa fille pour bénéficier du même statut que sa mère biologique (Monia Chokri, qui joue une des conquêtes de Clémence dans Love Me Tender). La Petite Dernière (Hafsia Herzi) joue une jeune adulte musulmane (Nadia Melliti, lauréate du prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes) tentant de concilier sa religion et son homosexualité au début de ses études.
Ces trois œuvres signées de réalisatrices se distinguent a priori du regard masculin qui affectait par trop, selon les spectactrices féministes et/ou lesbiennes, La Vie d’Adèle (Abdellatif Kechiche, 2013), que La Petite Dernière reproduit toutefois dans son intention de suivre sur le long cours une jeune femme en formation tant sensuelle qu’intellectuelle. Leurs génériques figurent des coordinateurs d’intimité, nouveau métier des plateaux de cinéma servant d’intermédiaire entre les acteurs, ou entre les interprètes et les metteurs en scène, lors des scènes intimes. Ces fictions échappent cependant de manière remarquable à une tendance de l’époque cherchant à effacer l’inventivité des acteurs en leur faisant correspondre à leurs personnages : a contrario, ici, des actrices principales hétérosexuelles interprètent des lesbiennes, heureusement sans polémique critique jusqu’à présent. Dans Des preuves d’amour, les cinéphiles y verront une logique en admirant la nouvelle composition d’Ella Rumpf : déjà grande sœur cannibale dans Grave (Julia Ducournau, 2017), interprète serbo-croate dans Sympathie pour le diable (Guillaume de Fontenay, 2019) et mathématicienne dans Le Théorème de Marguerite (Anna Novion, 2023), elle interprète ainsi une lesbienne future maman et, comme toujours, sans que le regard mette en doute sa vraisemblance.
Le spectateur curieux se surprendra à retrouver des similitudes créatives entre les scénarios. Les trois représentent leurs personnages séduisant ou sortant en couple dans des boîtes LGBT, signe que la sociabilité particulière qui paraissait historicisée dans 120 Battements par minute (Robin Campillo, 2017) se poursuit aujourd’hui, plus mixte et diverse puisqu’impliquant désormais des femmes et des personnes transgenres. De même, Park Ji-Min apparaît dans Love Me Tender comme La Petite Dernière en jeune femme séduite par l’héroïne : coïncidence ou difficulté à distribuer des rôles pour des actrices d’origine asiatique ? De même, Monia Chokri semble-t-elle devoir incarner, certes avec un talent certain, un idéal-type de lesbienne quadragénaire, plus expérimentée et mature que ses partenaires ou devant jouer avec les particularités de son corps : enceinte dans Des preuves d’amour, ou dans une scène intime figurant une pénétration par un gode-ceinture dans Love Me Tender – une première dans le cinéma français, filmée avec subtilité et implicite jusqu’à l’audace d’un prends-moi par Anna Cazenave Cambet. Le film de femmes n’est certes pas un genre à lui seul, mais il reste notable et sain dans le cinéma de production indépendant français que de telles œuvres existent, surtout en tant que films de continuation : le premier après des courts métrages pour Alice Douard, le deuxième pour Cazenave Cambet, le troisième de Hafsia Herzi, l’instaurant définitivement comme actrice-réalisatrice, à l’instar d’un Mathieu Amalric.
Quelles peuvent avoir été les motivations de ces trois jeunes cinéastes pour livrer des fictions complémentaires mais très comparables ? S’agit-il de compléter la quatrième vague féministe qui fut analysée par Esprit dès son numéro d’octobre 2013, en explorant son volet lesbien, éminemment plus visible, affirmatif et médiatisé que dans les précédentes ères du féminisme ? De donner des représentations cinématographiques et fictionnelles à des vies connaissant déjà leurs institutions et lieux de représentations et de sociabilisation (collections chez des éditeurs, associations, la librairie Violette and Co, La Mutinerie, bar apparaissant dans La Petite Dernière) ? Si La Petite Dernière bénéficia de relais quasi unanimes dans la presse cinéphile et les grands quotidiens, permettant un vrai succès en salles, les entrées plus restreintes pour Love Me Tender et Des preuves d’amour montrent à la fois que le « public lesbien » n’existe pas ou ne se déplace pas dans les salles obscures à la hauteur de la haute représentativité à laquelle il aspire, et que ces intrigues particulières semblent encore moins universels que les romances hétérosexuelles ou les récits de formation traditionnels pour le grand public. Preuve en est pour Love Me Tender qui sort tardivement après sa présentation dans la section Un certain regard à Cannes et sans bénéficier de la même promotion que La Petite Dernière, malgré Vicky Krieps parvenant à jouer tant avec son corps qu’avec son visage pour représenter la transformation de son personnage et Antoine Reinartz poursuivant son exploration des méchancetés et violences verbales masculines débutée avec son personnage de procureur dans Anatomie d’une chute (Justine Triet, 2023).
En cela, ce nouveau cinéma lesbien souffre des mêmes fragilités que le cinéma d’art et d’essai dans l’économie duquel il s’inscrit. Le plus rassurant, dans le fond, reste qu’il ne souffre pas des attaques réactionnaires et anti-diversité, de sujets et de formes, dont peuvent souffrir d’autres productions indépendantes de la part d’incultes en ligne ou de politiciens locaux ou nationaux. Peut-être grâce au succès de La Petite Dernière à Cannes, du thème « inattaquable » de l’homoparentalité dans Des preuves d’amour, qui montre cependant combien ce droit ne paraissait pas si naturel il y a un peu plus d’une décennie, et à la matière sérieuse de Love Me Tender, terrible histoire vraie d’une dépossession maternelle conjointe à une affirmation comme lesbienne pour Constance Debré, autrice à succès. Ces aspects, ainsi que les acteurs prestigieux à l’affiche, protègent les œuvres de l’opprobre. Plus encore, douze ans après une Vie d’Adèle qui devrait en plus s’appréhender comme première Palme d’or adaptée d’une bande dessinée, le lesbianisme ne constitue plus un thème-événement, et ces trois films paraissent tout aussi réussis ou partiels que d’autres œuvres indépendantes françaises de 2025. Tant mieux !