Le quartier de Planoise à Besançon dans la nuit du 29 au 30 juin 2023 (photo Toufik via Wikimedia) .
Le quartier de Planoise à Besançon dans la nuit du 29 au 30 juin 2023 (photo Toufik via Wikimedia) .

Émeutes et reconnaissance

La flambée des violences des émeutes de l'été 2023, suite à la mort du jeune Nahel par un tir policier, ne peut être dissociée de l’exclusion que subissent les habitants des quartiers populaires, que l'on peut éclairer à partir de la théorie de la lutte pour la reconnaissance.


Dans le traitement médiatique des émeutes de l’été 2023, une fracture claire peut être identifiée : d’un côté, les médias et commentateurs qui, se concentrant sur les dégradations, les actes de violence et les feux de véhicules, dénoncent la violence à l’œuvre dans les « quartiers » et l’« ensauvagement » des habitants ; de l’autre, ceux qui insistent sur l’existence d’un sens politique des émeutes, cherchent à déterminer leurs causes et y associent un certain nombre de revendications : désenclavement des quartiers, accroissement des services publics, etc.

Dans cette séquence médiatique se rejoue ainsi un débat structurant de la politique française, centré sur la thématique chère à l’extrême droite de l’insécurité associée à l’immigration. En face, des voix parviennent pourtant à faire exister le sens de ces mobilisations sociales spectaculaires, qui s’inscrivent dans la continuité de nombreuses autres.

En effet, la flambée des violences ne peut être dissociée de l’exclusion que subissent les habitants des quartiers populaires. Ceux-ci occupent pour beaucoup des emplois précaires, mal rémunérés, pénibles bien que jugés « essentiels ». À ceci vient s’ajouter un double étouffement : celui de l’enfermement dans des zones surpeuplées, vides d’espaces naturels, parfois polluées, et celui de la pression sécuritaire. Ces habitants en précarité économique, éloignés des services publics, accusés d’être la source de nombreux maux de la société française (insécurité, chômage, dévoiement culturel, voire « grand remplacement ») se voient ainsi dénier leur participation pleine et entière à la communauté française, voire, plus grave encore, à la communauté humaine – ce que suggère la polémique sur « l’ensauvagement » ou encore la « régression ethnique » agitée par le patron des Républicains au Sénat. Une des thématiques récurrentes abordées par les habitants des quartiers ayant connu les émeutes lors de leurs rares interviews est ainsi la lassitude de voir encore ces lieux associés à la violence. Ce traitement limité, qui se surajoute aux reportages sur les trafics de drogue, a pour effet de déshumaniser leurs habitants.

Ces constats font écho à l’un des champs féconds de la philosophie sociale de ce siècle, la théorie de la reconnaissance. Celle-ci postule, à travers ses nombreuses variantes et interprétations, que les conflits sociaux comportent toujours une part d’attentes morales de la part des individus, parfois constitués en groupes, d’être « reconnus » par les autres êtres humains et par les institutions. En opposition au mépris et à l’injustice, la reconnaissance peut être définie comme l’estime sociale : le sujet existe en tant que tel dans le regard de l’autre, et réciproquement. La reconnaissance est un besoin fondamental, qui fonde la conscience de soi, puis l’estime de soi, en ce qu’elle confirme son appartenance à l’humanité1.

Elle peut se manifester à un niveau individuel, par des ressorts économiques par exemple, comme un salaire à la hauteur de la contribution du travailleur, et au niveau collectif, par des ressorts symboliques, comme la reconnaissance par la loi Taubira de l’esclavage comme crime contre l’humanité en 2001. La reconnaissance des différents membres d’un corps social passe surtout par des moyens institutionnels : la présence de services publics à égalité entre les quartiers favorisés et défavorisés d’une ville, ou la capacité à participer aux prises de décisions publiques à égalité avec les autres membres de la communauté. Et c’est dans cette reconnaissance institutionnelle, non seulement de droit mais aussi de fait, dans l’appartenance effective et égalitaire au corps social, que l’humanité atteint son plein déploiement.

Reconnaître un individu ou un groupe ne veut ainsi pas dire le reconnaître comme une identité séparée de la communauté politique (les femmes, les homosexuels ou les musulmans), mais reconnaître son appartenance à la communauté au même titre que les autres individus et groupes, avec leurs différences à la norme établie. Les demandes de reconnaissance, même exprimées au nom d’un groupe, le sont au nom de droits universels, comme l’égalité.

On peut ainsi distinguer deux reconnaissances nécessaires : celle de son humanité et celle de son appartenance à la communauté (politique, dans le cadre d’une démocratie). Elles sont toutes les deux à l’œuvre dans la plupart des conflits sociaux : dans le combat des femmes de chambres qui demandent des conditions de travail dignes, dans celui des travailleurs des secteurs à forte pénibilité qui voient se prolonger la durée du temps de travail et exigent la reconnaissance de leur contribution et de leurs sacrifices par la communauté politique, dans celui des femmes contre le harcèlement de rue qui les nie dans leur humanité pour les réduire à des objets de consommation, dans celui de peuples asservis qui demandent la reconnaissance de crimes passés, et dans celui des habitants des « quartiers » qui demandent une égalité de dignité, de traitement et de participation à la vie politique.

Le mépris qui caractérise le manque de reconnaissance se mue rapidement en conflit, en affrontement, voire, pour Hegel, en mort physique. Dès lors, la communauté politique et en particulier ses dirigeants se doivent d’être à l’écoute des demandes de reconnaissance émanant des différents corps de la nation. Une négation prolongée et répétée de cette demande peut déboucher sur les effets violents (et donc condamnables) que l’on a observés à l’été 2023.

Si toutes les demandes de reconnaissance ne sont pas légitimes, ceux qui l’expriment doivent pouvoir être assurés d’une écoute et d’une considération à la hauteur de leur mérite, comme êtres humains et comme membres de la communauté politique.

 

  • 1. Voir Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance [1992], trad. par Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2013.