La Post-Vérité ou le dégoût du vrai, de Claudine Tiercelin
L’ambition de la collection « Le point sur les idées » des Éditions Intervalles est de proposer une pensée de l’actualité fondée sur le savoir pour évaluer la portée intellectuelle des concepts nouveaux. Dans ce court livre, Claudine Tiercelin, philosophe du Collège de France, évalue celui de post-vérité. Pour elle, ce concept recouvre une réalité aussi dangereuse que celle du totalitarisme : la post-vérité, par l’égale valeur qu’elle accorde à toutes les paroles, fait s’effondrer la vérité de l’intérieur. Si elle reconnaît dans Trump et les réseaux sociaux les ambassadeurs les plus évidents de cette post-vérité, elle semble en faire remonter la source dans les studies, ces courants de recherche questionnant les sciences elles-mêmes et la manière de les faire. Ces derniers sont coupables à ses yeux d’un relativisme conduisant à mettre sur le même plan connaissance et opinion, et de rejeter la « méthode scientifique », méthode intersubjective fondée sur la quête du réel, c’est-à-dire de ce qui est « totalement indépendant de ce que nous pouvons penser ou sentir ». Elle accuse également ce relativisme à propos de la connaissance de se traduire dans un relativisme moral tout aussi dommageable.
Elle retire de son analyse dix recommandations pour lutter contre l’empire de la post-vérité, sur les plans épistémique, politique et métaphysique. Parmi elles, « prendre connaissance de nos biais » (comme nous y invitent les fameuses studies), mais aussi « nuancer la distinction entre faits et valeurs » – en somme, suivre réellement une démarche scientifique.
Pourtant, loin de cette ambition et démarche à laquelle on peut aisément souscrire, ce court livre semble parfois se rendre coupable de ce qu’il dénonce et contrevenir à l’ambition même de la collection dans laquelle il s’inscrit. Il apporte un savoir clairement exposé sur l’histoire des idées, ainsi que des distinctions et définitions salutaires (entre mensonge, bullshit et fake news, entre réalité et vérité…) ; mais il manque souvent, en particulier dans sa première moitié, de précision et de nuance – estimant par exemple que l’écriture inclusive ne repose sur rien de scientifiquement établi (ce que personne n’a jamais prétendu). Il propage même un « enfumage », pour reprendre un mot de l’autrice, sur la « prétendue vague de suicide chez France Telecom » – reprenant ainsi les termes des protagonistes condamnés par la justice. En fin de compte, l’intelligence érudite de la seconde moitié peine à faire oublier les allures de brûlot (de surcroît parfois grossier) de la première. Au contraire, celle-ci jette le doute sur la démarche même de l’autrice, pourtant représentante d’une honorable institution – qui semble chercher plus à régler des comptes à des adversaires politiques (certains courants féministes, par exemple) que de fonder un savoir pour s’orienter dans la pensée.