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Jocelyne Saab sur le tournage de Le Sahara n’est pas à vendre en 1976 (© Collection d’Artiste-Nessim Ricardou)
Jocelyne Saab sur le tournage de Le Sahara n'est pas à vendre en 1976 (© Collection d'Artiste-Nessim Ricardou)
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Jocelyne Saab : une vie d’images contre la tourmente du monde

Les images de Jocelyne Saab sont indispensables pour comprendre les déchirures du monde, et la vie qui surgit malgré tout des ruines de l’innocence.

L’œuvre effrénée et généreuse de Jocelyne Saab est à l’image de sa créatrice. Cinéaste et artiste libanaise, ancienne reporter de guerre, Jocelyne Saab est décédée le 7 janvier 2019 des suites d’une longue et périlleuse maladie. Elle laisse derrière elle plus de quarante films dont l’importance historique n’a d’égale que l’intelligence des formes qu’ils proposent. La plupart sont des documentaires, bien qu’elle ait réalisé quatre fictions et qu’elle se soit progressivement tournée vers les arts plastiques.

La carrière de Jocelyne Saab est une boule de feu. Engagée dès vingt-cinq ans à la télévision française après un diplôme en économie et une courte carrière de pigiste à la radio et à la télévision libanaises, elle est envoyée sur le front pour couvrir les guerres moyen-orientales de 1973. Arabophone, elle avait d’abord été envoyée en Libye en tant qu’interprète pour interroger Kadhafi. C’est par hasard qu’elle dut endosser le rôle de réalisatrice, le visa du réalisateur français qui devait les accompagner n’ayant pas été délivré à temps. Son aplomb devant le Guide libyen lui ouvrit les portes du grand reportage, et elle est très vite envoyée couvrir la guerre d’Octobre, la guerre du Kurdistan, la lutte des Palestiniens au Liban et en Syrie. Déjà en 1973, elle voit son reportage sur les femmes combattantes dans les rangs de la résistance (Les Femmes palestiniennes) censuré. Premier pas, pour elle, vers l’indépendance, puisqu’elle réalisera tous ses films suivants à son compte.

Alors qu’elle s’apprête à partir pour rendre compte de la libération du Vietnam, l’histoire la rattrape. Anéantie par le massacre des Palestiniens occupant le bus mitraillé par les milices phalangistes dans un quartier chrétien de Beyrouth le 13 avril 1975, elle décide de couvrir la guerre qui s’annonce. Elle rentre au Liban, alors que l’escalade des violences prépare un conflit que personne ne veut voir, et qui durera quinze ans. Ses films furent nombreux. Ils furent tous, immédiatement, nécessaires, tant pour ce qu’ils montrent que pour la puissance figurale qui les anime. Sur le vif, Jocelyne Saab s’attache à proposer un contrepoint à ce que les médias dominants exposent du conflit. Formellement, elle s’émancipe rapidement des codes du montage traditionnel et propose des films subjectifs profondément humanistes, qui dénoncent la souffrance infligée aux peuples, les injustices impardonnables des conflits intercommunautaires et la violence de l’armée israélienne contre les peuples arabes. Sa pratique documentaire évolue vite, d’un schéma factuel classique, avec Le Liban dans la tourmente (1975), à un style beaucoup plus onirique et poétique, dès Beyrouth, jamais plus (1976). Elle fait d’ailleurs appel à la poétesse libanaise Etel Adnan pour écrire le commentaire du film, qui traverse les images en leur donnant un autre sens ; leur collaboration a perduré jusqu’aux derniers instants (Un dollar par jour, 2016 ; Zones de guerre, 2018).

Jocelyne Saab descend dans les rues de Beyrouth pour filmer ce qui disparaît. Elle traverse le Liban dans Lettre de Beyrouth (1978) pour rendre compte de la partition du pays, après l’invasion israélienne du Sud. Touchée par le sort des déplacés, elle ouvre sa grande maison de Beyrouth aux plus démunis qui y trouvent refuge. Lorsqu’elle se poste de front devant la caméra, en ouverture de Beyrouth, ma ville (1982), le micro à la main devant les ruines de sa maison détruite par les bombardements durant le siège de la ville par l’armée israélienne, elle filme aussi les restes d’une solidarité qui ne s’arrête pas aux murs d’une maison ancestrale.

Toute sa vie, Jocelyne Saab s’est placée dans l’urgence de saisir l’événement ; des visages et des paroles qui puissent donner un sens à l’abominable. Lorsqu’elle s’éloigne de Beyrouth, c’est pour couvrir les luttes d’autres peuples – les pauvres Égyptiens qui viennent de se soulever contre la hausse du prix du pain par Sadate en 1977 (Égypte, cité des morts, 1977), les Sahraouis du Front Polisario qui se battent pour l’indépendance de leur territoire (Le Sahara n’est pas à vendre, 1977) ou les Iraniens qui prennent la mesure de leur révolution deux ans après la chute du Shah (Iran, l’utopie en marche, 1981). Elle prend des risques : elle est bannie d’Égypte pendant sept ans, et le Maroc lui interdit l’entrée sur son territoire sous peine d’emprisonnement. Les films sortent en salle à Paris. Sans l’engagement endiablé de Jocelyne Saab, des pans entiers de l’histoire des luttes seraient restés dans l’ombre de la grande histoire. En filmant les visages de ceux qui font les peuples, en leur donnant la parole et en partageant leurs batailles, elle en transforme l’écriture et inscrit à jamais ces causes et récits dans la mémoire collective.

Les bombes tombent toujours sur Beyrouth. Devant l’irrémédiable, le documentaire est impuissant pour dire la douleur et l’absurde d’une terrible guerre fratricide. Jocelyne Saab réalise son premier film de fiction en 1984, au cœur de Beyrouth en guerre. Une vie suspendue (1985) met en scène Jacques Weber et Juliette Berto dans une ode onirique à la vie malgré le conflit, au temps suspendu de la guerre qui rassemble ceux qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Il fait une sortie remarquée à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes en 1985, sous son titre initial, Adolescente, sucre d’amour.

Jocelyne Saab inspire confiance. C’est elle que Yasser Arafat choisit en 1982 pour l’accompagner sur l’Atlantis, le bateau qui sortit les Palestiniens de Beyrouth après le siège israélien. Cet engagement envers la cause palestinienne, qui l’anima toute sa vie, est l’une des raisons principales de son retrait du Liban et de son retour à Paris après 1985. Avec l’effondrement de la résistance, les choses n’avaient plus de sens. Elle quitte le reportage de guerre. Elle réalise pour la télévision une série de documentaires sur l’Égypte, et s’intéresse au processus de fécondation in vitro (Fécondation in video, 1991). La vie passionne Jocelyne Saab.

Elle ne rentre à Beyrouth que lorsque la guerre est finie, pour proposer un projet monumental de cinémathèque : il lui semble important de se souvenir de Beyrouth autrement : vivante, debout. Elle rassemble sous le projet « 1001 images » plus de quatre cents films réalisés sur Beyrouth par des cinéastes libanais ou étrangers, et en fait restaurer trente. Elle réalise aussi un film, bijou cinéphilique reprenant des extraits d’une trentaine de ces films, comme un voyage à travers une Beyrouth désormais disparue (Il était une fois Beyrouth, histoire d’une star, 1994). La cinémathèque ne voit pas le jour, mais le film reste le témoignage émouvant d’un projet qui symbolise bien l’ambition de Jocelyne Saab de panser les plaies du monde par l’art.

Il est des blessures qui marquent de manière indélébile. La censure dans la vie d’une artiste est aussi violente qu’une guerre. Le destin de son film Dunia (2005), qui dénonce l’excision des corps et des esprits en Égypte dans le style des films égyptiens, a brisé Jocelyne Saab. Menacée de mort par les fondamentalistes, le film est interdit. Malgré un grand succès international, la cinéaste sent qu’on lui confisque sa liberté de parole. Elle s’est par la suite tournée vers l’art vidéo et la photographie, s’est engagée dans la création d’un festival de cinéma au Liban (Cultural Resistance International Film Festival of Lebanon, 2013-2015) et la réalisation d’un livre de photographies, Zones de guerre (éditions de l’œil, 2018), pour dire autrement les choses qui lui semblent fondamentales.

Son désir de cinéma, cependant, ne s’est jamais éteint. Elle a nourri longtemps le rêve de réaliser sa propre comédie musicale à l’égyptienne, pour raconter la vie de la grande productrice pionnière de l’industrie du cinéma égyptien Assia Dagher et de l’actrice emblématique Faten Hamama. Son dernier projet en date était un documentaire. Il s’intéressait à la fille de la fondatrice de l’Armée rouge japonaise au Liban, restée clandestine durant vingt-sept ans ; la Palestine, encore et toujours, était au centre de ce projet qui lui tenait profondément à cœur, comme un dernier cri de ralliement avant qu’il ne soit trop tard.

Rien ne peut arrêter Jocelyne Saab : son immense travail s’imposera rapidement comme un incontournable de l’histoire du cinéma mondial, et sa figure deviendra un modèle pour des générations de jeunes cinéastes et artistes libanais. Ce n’est pas sans raison que Jean-Luc Godard choisissait, pour son Livre d’images, quelques plans des Enfants de la guerre (1976) de cette artiste flamboyante : ses images sont indispensables pour comprendre les déchirures du monde, et la vie qui surgit malgré tout des ruines de l’innocence.