Les Films du Losange
Les Films du Losange

L’empathie passive : deux documentaires autour de Gaza et Israël

Put Your Soul On Your Hand And Walk de Sepideh Farsi et Oui de Nadav Lapid sont, pour des raisons différentes, insoutenables.


Après Premières classes (Kateryna Gornostai, 2025) et L’Invasion (Serguei Loznitsa, 2024) faisant suite à Donbass (2018) du même réalisateur, le public souhaitant retrouver en salles les conflits majeurs de l’époque pouvait, cet automne, découvrir Put Your Soul On Your Hand And Walk (Sepideh Farsi, 2025), documentaire reposant sur les échanges par visioconférence entre la réalisatrice et la jeune photographe gazaouie Fatma Hassona, victime d’une frappe israélienne le 16 avril 2025, et Oui, fiction de 2025 où Nadav Lapid tente, avec l’exubérance et la parrhésia définissant son œuvre, de montrer les affects et contradictions israéliennes depuis le 7 octobre 2023. Les deux ont, singulièrement, attiré presque le même nombre de spectateurs en salles (autour de 53000 entrées). Il serait intéressant de savoir combien de cinéphiles ou de curieux se sont rendus aux deux ; combien, en somme, de regards et d’esprits sont encore capables de dire « je pleure pour tous », pour reprendre les mots de l’abbé Miriel dans Les Misérables répondant au Conventionnel lui expliquant qu’il pleurerait pour les fils de Louis XVI si l’ecclésiastique pleurait « sur les petits du peuple ».

Les résultats des deux films au box-office, à la fois faibles et remarquables pour des œuvres éprouvantes et expérimentales, demeurent plus importants que ceux des deux grands documentaires sur la guerre civile syrienne : Eau argentée (Wiam Simav Bedirxan et Ossama Mohammed), 17 500 entrées en 2015 et Still Recording (Saaed Al Batal et Ghiat Ayoub), 5100 entrées en 2019. Les œuvres de Lapid et Farsi attirèrent également plus que Soudan, souviens-toi (Hind Meddeb) qui n’intéressa que 13 000 spectateurs cette année. Preuve que les images violentes, reportages et sons en direct proposés sur le 7-Octobre et la guerre conséquente à Gaza ne suffirent pas ou provoquèrent une saturation qui exigeaient une représentation plus partielle, plus travaillée sur grand écran. Ici, par la fiction emphatique de Lapid et les appels fréquents entre Farsi et Hassoma. De fait, dans Put Your Soul On Your Hand And Walk, les confessions de la jeune Gazaouie, sa mention de ses treize proches tués dans des bombardements, son retournement de la caméra de son téléphone afin de montrer les destructions autour de sa maison, marquent bien plus que les images parallèles de journaux télévisés que la réalisatrice monte en interludes pour contextualiser l’évolution du conflit. Les deux films ont également bénéficié d’une reconnaissance critique et d’un soutien en festival : à l’ACID de Cannes pour Put Your Soul On Your Hand And Walk, à la Quinzaine des cinéastes et en couverture des Cahiers du Cinéma pour Oui. Au-delà des milieux cinéphiles, leur petit succès en salles s’explique aussi par la volonté de spectateurs mobilisés depuis deux ans sur la cause humanitaire, pour une Palestine indépendante, en faveur des otages israéliens ou autour de ses trois sujets à la fois, voulant retrouver et prolonger sur grand écran les thèmes de mobilisation les accaparant dans leurs vies privées ou publiques.

Il est difficile, à l’échelle individuelle, de tenir jusqu’à la fin de Put Your Soul On Your Hand And Walk, car savoir que l’héroïne meurt à la fin et voir son grand sourire aux dents blanches, ses yeux exprimant presque toujours de l’amusement et jamais de la peur, à peine parfois de la tristesse, relevait de l’insoutenable comme spectateur. La réalisatrice reconnaît cet enjeu dès le début de son film en expliquant que son évolution et le résultat final dépendent des frappes israéliennes ou de la destruction graduelle de Gaza, que chaque jour ou semaine entre deux appels avec Fatima Hassoma représente un risque de drame. Les spectateurs doivent alors accepter de regarder un documentaire reposant sur la survie de son protagoniste, tout en restant conscients de sa mort un mois avant sa présentation à Cannes. Un choix émotionnel contestable puisque ne laissant d’autre choix que l’indignation croissante au fil de la séance, en voyant une jeune femme enthousiaste à l’idée de peut-être quitter Gaza, tentant de maintenir sa bonne humeur et une vie normale, alors que la salle sait qu’elle est morte peu après l’enregistrement de ces images. Ce constat ne remet pas en cause les intentions de Sepideh Farsi, bien entendu non responsable des frappes israéliennes sur l’enclave palestinienne, mais rend son film à la fois inattaquable et insoutenable : majeur dans son portrait vif des civils gazaouis après le 7 octobre 2023, mais ne donnant aucune envie de le revoir. À l’instar d’Eau argentée et Still Recording (Saaed Al Batal et Ghiath Ayoub), chefs d’œuvre que le plus grand nombre devrait découvrir, gravés à jamais dans la mémoire, mais qui ne sauraient se redécouvrir innocemment comme d’autres documentaires ou fictions.

Le lendemain de la découverte de Put Your Soul On Your Hand And Walk, je ressentis la même tentation de quitter la salle au début de la troisième partie de Oui, la plus courte, car Lapid avait déjà tout dit. Or ce qu’il fait déclamer par Léa au volant de sa voiture au milieu du deuxième acte, les sévices du Hamas lors des attaques du 7-Octobre, demeure insoutenable, par les mots-mêmes, sans besoin d’images, tout comme quand Y se demande, pendant le premier tiers, quelle vidéo de ce jour funeste son ami veut lui montrer sur le yacht. Et pourtant, Fatma Hassona comme les civils israéliens tués (le fameux « le camp de la paix a été assassiné le 7 octobre », énoncé par les plus cyniques dans les jours qui suivirent) existent comme morts oubliés ou plutôt comme victimes niées dans leur dignité humaine par leurs assassins. Comme devant les images de Fatima Hassoma et Sepideh Farsi, le réel vient cogner à la porte de la salle du cinéma et affecte la découverte du film. D’autant plus que Lapid joue sur une même ambiguïté que Put Your Soul On Your Hand And Walk en intitulant sa première partie « La belle vie » et en la faisant débuter par une fête orgiaque : les spectateurs pensent assister à l’avant-7-Octobre et attendent la rupture du bonheur de jeunes parents des deux personnages principaux, avant de comprendre que leurs débauches et leurs tentatives de vie normale se passent mi-2024.

Si l’on adopte un point de vue moral sur la forme cinématographique, qui devrait correspondre à des objectifs de justesse, il faudrait s’interroger sur le bien-fondé ou l’esthétisme malvenu de Lapid, montrant son héros hurlant puis embrassant une amie sur une colline surplombant Gaza en plein bombardement. Se scandaliser de la sorte ignore pourtant que Theo Angelopoulos proposait, certes avec plus de brio formel, un portrait de Sarajevo assiégé alors même que les combats s’y poursuivaient (bien que les scènes fussent tournées à Mostar) dans Le Regard d’Ulysse (1995) et que tout le scénario des Ailes du désir (Wim Wenders, 1987) repose sur des personnages regardant avec la même hallucination une réalité politique inconcevable (la partition de Berlin). Lapid n’invente rien sur le fond, mais l’âpreté de sa forme vient de ce que ses plans larges sur l’enclave palestinienne complètent, du point de vue israélien, les images rapprochées, filmées par les habitants depuis l’intérieur, des bâtiments ravagés. Son scénario perd en intérêt par la suite, simplement car le retour aux problèmes personnels du héros et de son couple paraît dissonant par rapport aux réalités de la guerre, pour la population israélienne et dans la façon dont son gouvernement réagit au traumatisme du 7-Octobre par une violence militaire indiscriminée, qu’il représentait jusqu’alors.

Le spectateur découvrant Oui après Put Your Soul And Your Hand And Walk ne peut s’empêcher de penser qu’aux yeux de l’exécutif israélien actuel, les violences déclamées par Léa et qu’Y ne veut plus regarder justifient les destructions d’infrastructures et morts de civils, que le montage de Sepideh Farsi et les images brutes de Fatma Hassona représentent. Ce faisant, l’expérience de la découverte de ces deux œuvres reproduit, à une plus courte distance, celle éprouvées devant Eau argentée et Still Recording : le spectateur les regardant depuis un pays en paix ne réalise qu’avec difficulté que ces images dérangeantes se produisirent alors qu’il vivait normalement, étudiait ou travaillait, s’amusait ou partait en vacances. Encore les deux documentaires syriens étaient-ils sortis avec une relative distance de leurs cadres d’actions et décrivaient des réalités peu montrées de la guerre civile débutée en 2011. A contrario, les images de Lapid, Fasi et Hassona sont parvenues en salles alors que les bombardements sur Gaza se poursuivaient et que les otages restaient détenus ou leurs dépouilles non rendues à leurs proches. Même début novembre, leur découverte s’inscrivait dans le contexte du difficile cessez-le-feu fréquemment rompu, et d’une situation humanitaire et alimentaire encore précaire pour les civils. Au Festival de Cannes 1986, les critiques parvinrent difficilement à découvrir Le Sacrifice sans penser à Andrei Tarkovski ne pouvant le présenter du fait de sa maladie. À bien plus grande échelle, une même empathie passive existe pour tous les spectateurs de Oui et Put Your Soul On Your Hand And Walk : impossible de les regarder avec une simple curiosité tant ils complètent ce que l’esprit connaît d’Israël et de Gaza depuis deux ans. Et pourtant, leurs montages et leurs spectacles, les récits sobres de Fatima Hassona comme les excès stylistiques de Nadav Lapid imprègnent bien plus l’œil que les reportages et les analyses froides.