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JÉRÔME PRÉBOIS / STUDIOCANAL
JÉRÔME PRÉBOIS / STUDIOCANAL
Flux d'actualités

L’incandescence du pouvoir. Un peuple et son roi de Pierre Schoeller

Un peuple et son roi n’est pas tant le tableau d’une conscience nationale ou monarchique, éprouvée dans l’histoire, que le miroir de fantasmes actuels.

En réalisant un film sur la Révolution française, Pierre Schoeller affronte à la fois la complexité d’un ensemble serré d’événements historiques et les fantasmes qu’ils continuent de susciter. Le résultat est autant une représentation du passé qu’une mise en abyme de nos imaginaires sur la figure monarchique et, plus largement, le chef politique.

Fidèle à l’histoire, le film de Pierre Schoeller montre une face parfois méconnue de la Révolution, la relation qu’un groupe d’individus entretient avec le roi (Laurent Lafitte). On voit un souffleur de verre appelé L’Oncle (Olivier Gourmet), sa femme (Noémie Lvovsky), ses deux filles (Izïa Higelin, Adèle Haenel) et quelques-uns de leurs amis évoluer, vivre et s’engager dans la Révolution, dans ce rapport à un roi qu’ils disent leur. De la prise de la Bastille, en contrebas de laquelle vit la troupe, jusqu’à la décapitation de 1793, le roi passe d’une figure révolutionnaire à la figure de l’ennemi qui fuit à Varennes, le traître à qui l’on reproche d’avoir abandonné son peuple aux forces royalistes étrangères, mais aussi aux bourgeois et députés dont on voit par intermittence les débats à l’Assemblée nationale.

Un peuple et son roi n’est pas un film historique : ce roi, ce peuple, ne sont pas des réalités mais des fantasmes, et les événements sont montrés en marge de l’action. Le roi lui-même est peu présent, et toujours dans une posture interdite, souvent silencieuse. De même, les allusions des personnages populaires et politiques au roi ne disent rien de ce qu’il fait, mais glosent sur ce qu’il est, pour eux et pour la France. C’est un film sur l’imaginaire de la figure du roi, auquel les personnages s’attachent désespérément ou qu’ils conspuent avec autant de passion, toujours sans le connaître ni le voir. La figure du roi est engendrée, précisément, par sa représentation. Ainsi que l’écrivait Pierre Michon, décrivant une photographie de Samuel Beckett qui en faisait « un corps éternel, dynastique, que le texte intronise et sacre » : « Le photographe déclenche. Les deux corps du roi apparaissent[1]. » Le seul moment où l’on voit Laurent Lafitte quitter la posture statuaire est lors d’un rêve : Louis XVI se réveille dans son lit placé sur une scène de théâtre, où il se défend de couardise face à Louis XIV et Henri IV.

Un peuple et son roi s’adosse au récit déjà connu qui relie 1789 à 1793 pour montrer l’expérience de la révolution que font les personnages, volontiers montrés pensifs ou rêveurs, parfois au milieu de scènes surréalistes. Les chants révolutionnaires populaires sont des fuites enivrantes vers la violence. Soudain, une petite fille danse sous la neige, de nuit, éclairée par un feu de joie ; on la revoit plus tard danser sous les plumes d’oie des oreillers royaux que l’on déchire aux Tuileries, quand un cheval noir abandonné par son cavalier suisse traverse la cour carrée. Le pari esthétique le plus fort du film est de restituer la sensation de la lumière, parfois jusqu’à l’excès. La Bastille en train de tomber apparaît après le feu, que l’on prend d’abord pour le soleil ou un aplat abstrait, du souffleur de verre qui vit sous les tours ; après la chute de la forteresse, le groupe qui vit là voit pour la première fois le jour dans sa rue. Ce n’est pas que, pour Schoeller, la Révolution est une illumination qui sort le peuple de l’ombre, le rapprochant d’un roi solaire représenté dans une vive clarté. Cette lumière, ce feu, c’est plutôt le pouvoir incandescent, qui brûle tout ce qui le touche.

Schoeller sait montrer un objet avec réalisme sans donner dans le cru ni renoncer aux forces cinématographiques d’imagination. L’Exercice de l’Etat (2011) dépeignait déjà la réalité de l’action politique sans fantasme ni cynisme, et pourtant avec une esthétique puissante. On se rappelle les pas pressés du ministre des Transports (Olivier Gourmet, déjà) et les manœuvres de son directeur de cabinet (Michel Blanc), lancés tous deux dans la course folle de l’exercice contraint – par les événements, les autres, la nécessité – du pouvoir. Cela, entrecoupé de scènes de rêve du ministre et du repos en peignoir, discours de Malraux résonnant, du directeur de cabinet qui cherchait un ersatz de grandeur au milieu de la nuit. En voyant Olivier Gourmet souffleur de verre qui se pique de politique, on l’imagine devenant le ministre républicain à l’accent du Sud-Ouest de L’Exercice de l’Etat, c’est-à-dire l’homme du peuple qui prétend à la fonction politique – à condition qu’elle soit devenue une forme d’artisanat où l’on façonne des discours et des politiques publiques.

Un peuple et son roi n’est pas tant le tableau d’une conscience nationale ou monarchique, éprouvée dans l’histoire, que le miroir de fantasmes actuels. La monarchie républicaine est devenue un thème éculé du débat public. Il est difficile aussi de ne pas penser à Emmanuel Macron, qui estimait – avant d’être élu – que « dans la politique française, (l’)absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort[2] ». À l’Assemblée d’alors, les mots résonnent avec ceux d’aujourd’hui, lorsqu’on y entend des parlementaires réclamer un roi pour éviter que la révolution ne finisse par « corrompre l’âme », en donnant au peuple ce pouvoir qui tournerait un jour ou l’autre au « despotisme ».

Or, face à l’expérience politique, il y a l’ambivalence de la forme. Ces longs débats qui invoquent « la Constitution » ou la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » rappellent que la forme juridique libère autant qu’elle oppresse, selon comment on l’emploie. Le « Peuple » que les textes constitutionnels convoquent est une notion vague – une forme juridique, comme celle de citoyen – qui permet aux parlementaires révolutionnaires de mépriser la « populace » et les « canailles ». Protéger la figure du roi, pour les politiciens que l’on voit à l’écran, c’est protéger l’ordre et la propriété, à ce moment où la Révolution a déjà apporté la liberté qui leur permet d’en jouir ; continuer la Révolution, c’est-à-dire en finir avec la monarchie, ce serait l’anarchie et le règne de cette populace dont ils ont peur des passions. Avec cette forme policée du droit moderne qui se construit alors pour la France, on pense à Robespierre (Louis Garrel) que l’on voit écrire, en janvier 1792, ces mots : « Non, jamais la Cour et ses serviteurs ne vous trahiront dans le sens grossier et vulgaire […]. Mais ils vous tromperont, ils vous endormiront, ils vous épuiseront […] ils vous trahiront avec art, avec modération, avec patriotisme ; ils vous trahiront lentement, constitutionnellement. » L’Oncle verrier, à qui l’on dit doctement que l’on ne peut tuer le roi parce que sa personne a été déclarée inviolable par les constituants de 1791, répond avec morgue : « La Constitution, c’est un contrat comme un autre, alors on la déchire et on en fait une autre. »

Le film se clôt sur la décapitation du roi, impressionnante face à une masse qui figure le peuple fantasmé. Un peu avant, une longue séquence montre le vote nominal et donc public des députés pour ou contre la mort du roi, chacun prenant la parole à tour de rôle. Un peuple et son roi réunit alors deux interrogations de cette fin de xviiie siècle : la responsabilité des élus envers la « populace » décriée et la violence à laquelle peut aboutir le processus révolutionnaire. La réponse que propose Pierre Schoeller est, semble-t-il, que la participation politique est une expérience poétique proche de l’embrasement. Solaire mais incandescent, le pouvoir exige le sacrifice de la brûlure.

 

[1] Pierre Michon, Corps du roi, Lagrasse, Verdier, 2002, p. 13 et 16.

[2] « Entretien avec Emmanuel Macron », Le 1, n° 64, 8 juillet 2015 (le1hebdo.fr).

Matthieu Febvre-Issaly

Doctorant en droit public à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Matthieu Febvre-Issaly est spécialisé en droit constitutionnel comparé et en théorie du droit.