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The Tragedy of MacBeth © Apple/A24
The Tragedy of MacBeth © Apple/A24
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Froid comme le destin. The Tragedy of Macbeth de Joel Coen

février 2022

La proximité des dialogues avec le texte de Shakespeare produit un effet brechtien de distanciation, qui repose sur la transposition à l’écran d’une certaine théâtralité du jeu et supprime du même coup ce qui restait de tension narrative à une intrigue déjà mille fois racontée.

Sous les atours d’une certaine radicalité formelle, The Tragedy of Macbeth retrouve un motif tragique récurrent de la filmographie des frères Joel et Ethan Coen : la fatalité. No Country for Old Men (2008) pouvait notamment être interprété comme un conte moral sur notre incapacité à faire face à notre inéluctable mortalité, quand le kafkaïen A Serious Man (2010) grossissait jusqu’à l’absurde les épreuves répétées subies par un professeur de physique, devenu incapable de maîtriser son quotidien. Une partie du génie tragicomique de cette filmographie repose sur ce principe d’écriture élémentaire, lui-même fondé sur une philosophie tantôt déterministe, tantôt fataliste, qui restitue avec force ce sentiment de dépossession. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Joel Coen assume pleinement cette dimension tragique de son cinéma en se consacrant au genre tragique lui-même. Son film se présente en effet comme une véritable maxime, saisissant le fatum dans sa forme la plus resserrée, mais aussi la plus universelle : les personnages valent moins comme des individus que comme des rouages de la grande mécanique qui règle la mise en scène.

La proximité des dialogues avec le texte de Shakespeare produit un effet brechtien de distanciation, qui repose sur la transposition à l’écran d’une certaine théâtralité du jeu et supprime du même coup ce qui restait de tension narrative à une intrigue déjà mille fois racontée. Le spectateur est invité à contempler calmement le jeu de la destinée : Coen cherche à susciter un léger effroi glacé plutôt qu’une quelconque identification empathique. Le film doit nous demeurer aussi étrangement inquiétant que le sont, pour MacBeth, les événements qui surviennent contre son gré, dans un désespoir grandissant teinté de fascination. La connivence avec les personnages ne naîtra pas non plus par le rire, pourtant souvent convoqué dans la filmographie des Coen : rien ne doit faire obstacle à la représentation épurée du fatum comme tel, ni à la confrontation brutale du spectateur avec lui. En ce sens, The Tragedy of MacBeth relève aussi d’un geste moraliste : ce film austère et froid comme le destin congédie toute logique d’entertainment pour recentrer le regard vers cette difficile vérité que nos affairements quotidiens nous masquent. La question de savoir pourquoi il faudrait encore réaliser une adaptation cinématographique de MacBeth apparaît dès lors hors de propos : c’est précisément parce que cette histoire est si connue et donc si prévisible qu’elle permet de couper court à tout divertissement – au sens à la fois courant et pascalien du terme.

L’esthétique sidérante à laquelle obéit The Tragedy of MacBeth tient à cette exigence de donner à la fatalité la représentation la plus adéquate possible. Sa radicalité, hautement consciente de ses effets, semble certes clamer à chaque plan son désir de virtuosité. Mais elle parvient à accorder les grands motifs abordés à des choix formels aussi neufs qu’adéquats. Le film se présente comme une succession de toiles majestueuses – impression que suscite la fixité d’une grande majorité des plans (les rares mouvements d’appareil se font en général discrets, se contentant d’accompagner le mouvement d’un personnage en suivant son rythme, sans jamais s’autonomiser), mais aussi leur composition rigoureuse, à laquelle s’ajoutent de nombreux effets de clair-obscur. La rigueur picturale des tableaux suggère alors la rigidité du destin.

Les superbes décors créés par Stefan Dechant jouent quant à eux la carte de l’abstraction : les murs sont nus, les pièces vides, les formes architecturales réduites aux lignes géométriques les plus pures. La photographie de Bruno Delbonnel, qui explore toutes les possibilités du noir et blanc, les fait apparaître dans une lumière souvent très contrastée et anxiogène, qui semble emprunter ses effets à la « peinture métaphysique » de Giorgio di Chirico. Ce choix de l’expressionnisme contre le réalisme permet à Joel Coen de plier l’intégralité du réel à la loi de la fatalité. Le destin semble en effet travailler jusqu’aux moindres mouvements de la matière, comme en témoigne le fascinant montage de ces séquences où les gouttes de différents liquides (sang d’un cadavre, eau de pluie…) perlent et tombent en cadence, rythmées par le son glaçant de coups frappés à une porte que l’on ne voit jamais. La force du film repose donc moins sur l'originalité de ses motifs que sur sa capacité à mettre en œuvre une singulière esthétique de la fatalité.

Cette idée ne trouve pas seulement chez Coen une forme particulièrement épurée : elle gagne aussi en universalité. Les époux MacBeth ne sont plus ici que des exemplaires de l’engrenage métaphysique dans lequel tous les êtres sont pris, qu’ils soient comme eux engagés sur la pente du mal ou sur une autre. Au gré de différents contrastes, le film mêle une reconstruction historique partielle à des effets d’abstraction qui généralisent son geste pour lui donner la forme d’une fable atemporelle. On retrouve à de nombreux égards un subtil dosage d’éléments passés et présents, dont la conjonction nous propulse dans une dimension uchronique : numérique, noir et blanc ; Écosse médiévale, acteurs afro-américains ; accents tantôt archaïsants, tantôt contemporains… Costumes et décors empruntent quelques éléments au style de l’époque, mais s’en émancipent par leur sobriété extrême. Ces divers effets de brouillage renforcent la pureté de l’œuvre, qui se refuse à cantonner les thèmes tragiques à une époque particulière pour leur conférer une portée plus générale.

Ce qui fait la beauté de The Tragedy of MacBeth dessine aussi, à certains égards, sa limite : son abstraction et son appel à la distanciation ne permettent pas à sa dimension moraliste de s’imprimer aussi puissamment sur le spectateur que, parmi d’autres exemples, la bouleversante conclusion de No Country for Old Men. Le film n’en reste pas moins une véritable réussite, peut-être mineure au regard des plus grandes œuvres des frères Coen, mais parfaitement cohérente avec une filmographie singulière dont il explicite en partie les présupposés théoriques.