Le génocide arménien, cent ans après
Michel Marian vient de publier le Génocide arménien : de la mémoire outragée à la mémoire partagée (Paris, Albin Michel). Ces propos ont été recueillis à l’occasion d’une rencontre à la revue Esprit le 15 avril dernier.
Le centenaire du génocide arménien est l’occasion de revenir sur la manière dont la mémoire de ce génocide s’est construite, dont les Arméniens ont structuré leurs revendications, face à une immobilité et une hostilité du pouvoir turc.
La mémoire du génocide
Les dates ont une valeur symbolique importante dans ce conflit qui porte uniquement sur le passé, car elles déterminent une réalité qui ne peut en rien modifier les événements sur lesquels elle s’appuie. La première date clé dans le processus de construction de la mémoire arménienne du génocide a été le cinquantenaire, en 1965. D’une part, la reconnaissance du génocide juif – bien plus puissante que dans l’immédiat après-guerre – liée en partie à la résonance internationale du procès Eichmann en 1961, amène à une réflexion sur une mise en œuvre juridique plus ferme de la « Convention sur la prévention et répression du crime de génocide » de 1948, qui aboutit en 1968 à la « Convention sur l’imprescriptibilité ». Par ailleurs, la fin des années 1960 se caractérise par un début de détente entre les deux blocs, et une communication rendue plus facile entre les Arméniens de l’Union soviétique et ceux de la diaspora. Les échanges deviennent ainsi possibles, autour de la question de la reconnaissance du génocide et de la mise en place de stratégies politiques. On assiste aussi à un réveil des manifestations de rues, notamment en Union Soviétique où elles sont légitimées et en même temps canalisées pour éviter la contestation du gouvernement. Les relations entre Arménie et Russie n’ont jamais été mauvaises, car les soviétiques sont intervenus en 1920 pour défendre les Arméniens contre les armées kémalistes. Le fait que les deux pays n’aient pas de frontières communes a également permis de maintenir de bonnes relations.
La fin des années 1960 et 1970 est également la période d’affirmation de la notion de génocide, même si le concept a été élaboré dès 1944 par Raphaël Lemkin. Lemkin a d’ailleurs commencé à y réfléchir lorsque, après avoir fait ses études en Allemagne, il a assisté au procès du militant arménien Soghomon Tehlirian, qui avait assassiné Talaat Pacha, considéré comme l’un des principaux responsables du génocide de 1915. Tehlirian avait été acquitté, alors même qu’il avait tué avec préméditation, expression de sa ferme volonté et de sa pleine conscience. Lemkin voulut comprendre ce qui avait pu pousser le tribunal à émettre un tel verdict, et développa ensuite sa réflexion sur les crimes de masse, pour élaborer la catégorie de « barbarie » envers les personnes et les biens. Il applique ensuite les conclusions de ses études à travers la notion de « génocide », à la Shoah. Dans son livre, Axis Rule In Occupied Europe: Laws Of Occupation, Analysis Of Government, Proposals For Redress, publié en 1944, Lemkin ne cite pas le procès du meurtrier arménien, pourtant point de départ de son travail, car dans les années 1943-1944, l’attention se concentre sur la question juive. A partir de 1946, Lemkin s’intéresse à la pluralité des génocides et commence à citer systématiquement l’Arménien Soghomon Tehlirian.
Plus le temps passe, plus le souvenir du génocide s’estompe, plus le scandale moral du manque de reconnaissance augmente. En parallèle de cette course au souvenir, la Turquie devient de plus en plus solide, et l’Arménie le symbole d’une « histoire perdue ». La montée en puissance des droits de l’homme renforce la revendication de la reconnaissance juridique du génocide. Une reconnaissance aujourd’hui admise au plan international, même si la Turquie continue de la refuser.
Ce processus commence dans les années 1970 ; une sous-commission des Droits de l’homme est créée, avec la charge de réfléchir sur l’histoire du génocide. A l’issue de ses travaux, le génocide arménien est reconnu comme le premier du XXe siècle. Conséquence directe, la Turquie fait barrage à toutes les discussions afin d’étouffer toute forme de revendication. A cela s’ajoutent les contradictions de la géopolitique ; la France et les Etats-Unis, qui reconnaissent le génocide, n’en sont pas moins les alliés de la Turquie sur le plan international. Le développement du terrorisme arménien suite au refus turc de toute discussion manifeste les dérives de la revendication. Le terrorisme, par ailleurs, vise souvent des diplomates, ceux-là même qui seraient le mieux en mesure de faire avancer la cause arménienne.
La crainte de l’oubli
Le centenaire du génocide crée de l’angoisse chez les Arméniens, qui craignent de voir passer cette date sans obtenir la reconnaissance à laquelle ils aspirent. La Turquie a tout fait pour que la date du 24 avril passe inaperçue ; le président Erdoğan a ainsi déplacé la commémoration de la bataille des Dardanelles pour qu’elle ait lieu ce jour-là. Dans la perspective des élections législatives de juin, et de la réforme constitutionnelle qu’il veut mettre en œuvre, et pour laquelle il a besoin des deux tiers des voix du Parlement, il a tenté d’étouffer tout discours sur le génocide. Cela participe également de sa stratégie vis-à-vis des Kurdes, dont il craint la percée aux élections. En ce qui concerne sa propre position vis-à-vis du génocide, Erdoğan reprend le discours nationaliste, en mettant sur le même plan les souffrances des musulmans et celles des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale.
Malgré cette attitude, les Arméniens recueillent de plus en plus de soutiens au niveau international. Les déclarations du Pape François ont notamment eu un grand écho. Elles ont en effet donné un nouvel élan, permettant de dépasser les constructions juridiques et/ou politiques pour poser le problème dans un contexte plus large. Le génocide est identifié comme le Mal ; par ailleurs, le Pape a rapproché le génocide arménien et ce qui se passe actuellement pour les chrétiens d’Orient. En parlant de « génocide par morceaux », il relie tous ces massacres en les mettant sur le même plan et en se plaçant du côté de la morale et de la mémoire plutôt que de la loi et de la politique.
Des Arméniens divisés ?
Les Arméniens eux-mêmes, du reste, ne sont pas unis dans leur réflexion, et l’on ne peut nier la différence qui existe entre les Arméniens de la diaspora et ceux qui vivent en Arménie. Ces derniers voient la Turquie comme une porte vers l’Occident, une porte qui, pour l’instant, demeure fermée. Ils sont donc davantage prêts à négocier avec la Turquie, contrairement aux leaders de la diaspora. Le mouvement du travail de la mémoire implique également une approche différente du génocide : en Arménie, les intellectuels se concentrent davantage sur la questions du Karabagh. En ce qui concerne la Russie, sa position vis-à-vis du génocide a toujours été ambiguë. Bien que les Russes soient des alliés traditionnels des Arméniens, dans les années 1980 la Russie s’est opposée à la reconnaissance du génocide, et même aujourd’hui elle craint pour elle-même l’isolement au Caucase qui pourrait suivre un rapprochement entre Arménie et Turquie.
Au départ des revendications des Arméniens de la diaspora se trouvait en effet la question territoriale ; les Arméniens revendiquaient un retour au traité de Sèvres, qui a conclu la guerre entre les Alliés et la Turquie et accordait à l’Arménie quatre départements turcs. Avec le temps cependant, le génocide a pris le pas sur ces revendications territoriales ; les Arméniens de la diaspora sont devenus citoyens de leurs pays d’accueil et c’est la reconnaissance morale qui est devenue leur première préoccupation.
Le refus de la Turquie de reconnaître le génocide a d’ailleurs fortifié l’identité arménienne à l’étranger. Cette reconnaissance est également une affaire de transmission familiale et culturelle. La mémoire familiale du grand massacre et de l’exode a comblé le manque de discours politique et public pendant les années 1930 à 1950. Puis la troisième génération a redécouvert ses racines, entre autres à travers le génocide. Cette évolution des Arméniens se retrouve en Arménie, notamment dans les figures des trois présidents arméniens depuis l’indépendance. Le premier, Levon Ter-Petrossian, a tenté un rapprochement avec la Turquie, et est très célèbre pour la phrase : « il n’y a pas d’amis éternels, il n’y a pas d’ennemis éternels ». Mais ses bonnes intentions n’ont pas trouvé d’écho favorable ; la guerre au Karabagh a eu pour conséquence la fermeture des frontières par la Turquie. Son successeur Robert Kotcharian, lui, a fait tout ce qui était en son pouvoir pour garder cette région sous souveraineté arménienne, en utilisant la reconnaissance du génocide dans cette perspective. Le président actuel, Serge Sargsian, tente d’avoir une politique ambivalente : si d’un côté il maintient une interpellation de la Turquie sur le génocide, de l’autre il souhaite améliorer les relations avec elle.
La question religieuse
La manière dont le président turc Erdogan associe aujourd’hui les souffrances des Arméniens et celles des musulmans donne du génocide une perspective confessionnelle. On ne peut nier que l’Eglise en Arménie a joué un rôle de conservation de l’identité nationale, pour un pays qui depuis 1375 n’était plus un Etat. A partir du XVIIe siècle cependant, les choses ont changé, du fait des conflits entre l’Eglise nationale arménienne et l’Eglise catholique romaine de rite arménien. L’acceptation des catholiques ne fut pas chose facile en Arménie ; pendant le génocide, ils furent soumis aux mêmes souffrances que les protestants et les orthodoxes. Aujourd’hui, une partie des Arméniens islamisés remettent en question l’assimilation entre Arménie et christianisme. Dans le même temps, les paroles du pape François et le fait qu’il ait concélébré la messe avec le chef de l’Eglise catholique en présence du président arménien et du chef de l’Eglise nationale marque une appropriation plus forte du génocide par les chrétiens. Si la question religieuse doit être relativisée, car les auteurs du génocide étaient athées, il n’en reste pas moins que l’ampleur des massacres n’aurait pas été la même s’il s’était agi de populations musulmanes. Par ailleurs, le génocide naît également de la réaction aux réformes qui, à partir du XIXe siècle, sous l’empire ottoman, cherchent à établir un principe d’égalité entre musulmans et chrétiens.
Dire qu’il y a une dimension religieuse dans ce génocide n’est pas attenter à la vérité, c’est la désenclaver. D’autant plus qu’aujourd’hui le gouvernement turc se réclame ouvertement de l’islam, avance le fait que les musulmans ont souffert autant que les Arméniens, pour banaliser l’événement singulier du génocide. Or au fond, on ne eut écarter que la motivation des populations qui ont participé activement au génocide n’était pas uniquement nationale, contre l’ « ennemi intérieur », mais aussi religieuse, de ressentiment contre les « dhimmis », des ex-sujets, qui profitent, mieux que leurs maîtres, de la modernité.
Propos recueillis par Maria Sole Creuso