Un homme qui dort de Georges Perec et Bernard Queysanne (1974)
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Voyage au bout de l’ennui

Confinés, nous goûtons à une temporalité neuve, que nous avions fuie, par dégoût ou par crainte, nous empressant vers des tâches dites impérieuses, plongeant dans le gouffre des divertissements continus. Mais ce temps d’arrêt ne peut-il pas constituer une épreuve vivifiante ?

« Dévasté par l’ennui : ce cyclone au ralenti[1] », déplore Emil Cioran. Avant lui, Charles Baudelaire met en garde contre un « monstre délicat » :

« Dans la ménagerie infâme de nos vice

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde

Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,

Il ferait volontiers de sa terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde ; C’est l’Ennui[2] ! »

Pareillement effrayées par ce spectre aux contours indéterminés, nos sociétés modernes ont, semble-t-ils, érigé un modèle de vie au sein duquel l’ennui n’aurait pas droit de cité. Par nécessité ou par amour du mouvement, l’activité est reine. Happés par l’immédiateté, nous voulons faire, et ne supportons pas de laisser couler des heures dont l’on ne retire rien. Dans le même temps, l’hyper-connexion, médiatisant le quotidien à outrance, montre l’incessant ébranlement de ce qui nous entoure, nous incitant à nous mettre en mouvement.

Pourtant, l’ennui existe toujours et surgit au sein de réalités diverses. Il y a ceux, par exemple, qui s’ennuient par défaut. Désœuvrés, en manque d’occupation, de contenu, ils l’éprouvent sur le mode de la de la stérilité et du vide. D’autres, paradoxalement, s’ennuient dans l’excès : c’est que ni la surcharge de travail, ni l’affairement constant, ne semblent protéger de son goût amer – qui, en ce cas, fait suite à une incapacité à motiver l’action. L’ennui est alors dépréciation de ce qui est, et idéalisation de ce qui pourrait – ou devrait – être. L’ennui, loin d’être réservé à l’inoccupé, ne dépend donc pas d’un contenu objectif, mais toujours de la teinte que l’individu donne à son expérience, de l’appréhension intime des vécus quotidiens.

Tandis que le personnel hospitalier redouble d’énergie pour affronter une crise sanitaire inédite, une grande majorité de la population, confinée, fait l’expérience d’un quotidien ralenti et comme désarticulé. Cioran, encore, s’interrogeait sur les conséquences d’un tel scénario : « Si les après-midi dominicales étaient prolongées pendant des mois, où aboutirait l’humanité, émancipée de la sueur, libre du poids de la première malédiction ? L’expérience en vaudrait la peine[3]. »

Au travers d’un bref parcours de considérations philosophiques et de descriptions littéraires sur l’ennui, nous aimerions montrer qu’il peut tout à la fois être, en même temps qu’une épreuve intime et douloureuse du temps, un voyage aux confins de soi et du monde.

La ruine du temps

Les mesures de confinement ont, de manière spectaculaire, obligé les individus à se retirer des interactions scolaires, sociales et économiques. Nous sommes – les moins utiles à la lutte contre le virus – en pause, en marge, à distance de nos anciennes occupations. Les semaines à venir semblent dénuées de perspectives, de projets : nous voilà entrés dans une spirale négative et anxiogène. Cette suspension du cours des choses, aussi tragique soit-elle, permet de saisir la contingence et la fragilité du monde : « La réalité est une création de nos excès, de nos démesures et de nos dérèglements. Un frein à nos palpitations : le cours du monde se ralentit ; sans nos chaleurs, l’espace est de glace. Le temps lui-même ne coule que parce que nos désirs enfantent cet univers décoratif que dépouillerait un rien de lucidité. Un grain de clairvoyance nous réduit à notre condition primordiale : la nudité[4]. »

La « distanciation sociale » a drastiquement ralenti les cadences effrénées de la mondialisation. Les uns après les autres, les événements sociaux et culturels – nos précieux divertissements – sont annulés : les jours se désemplissent, le bruit et la fureur de nos vies surchargées s’apaisent. Le monde est émondé. Nous pouvons faire l’expérience de l’ennui : « L’ennui est l’écho en nous du temps qui se déchire […] la révélation du vide, le tarissement de ce délire qui soutient – ou invente – la vie[5]» Cioran décrit l’ennui comme la traversée d’un temps où plus rien ne se passe, où aucun événement ne couvre sa désastreuse mélodie. Et l’auteur roumain de conclure : « L’ennui nous révèle une éternité qui n’est pas le dépassement du temps, mais sa ruine ; il est l’infini des âmes pourries faute de superstitions : un absolu plat où rien n’empêche plus les choses de tourner en rond à la recherche de sa propre chute. La vie se crée dans le délire et se défait dans l’ennui[6]. »

Confinés, nous goûtons à une temporalité neuve, que nous avions fuie, par dégoût ou par crainte, nous empressant vers des tâches dites impérieuses, plongeant dans le gouffre des divertissements continus. Mais ce temps d’arrêt et de réclusion ne peut-il pas constituer, à certains égards, une épreuve vivifiante, voire salvatrice ?

Ta vie annulée

Dans Un homme qui dort, Georges Perec décrit le renoncement total et définitif d’un étudiant à la vie et au désir : « Ce sera devant toi, au fil du temps, une vie immobile, sans crise, sans désordre : nulle aspérité, nul déséquilibre. Minute après minute, heure après heure, jour après jour, saison après saison, quelque chose va commencer qui n’aura jamais de fin : ta vie végétale, ta vie annulée[7]»

Cette « vie annulée » rappelle « l’absolu plat » de Cioran : le pâle héros est un démissionnaire, un parasite heureux qui apprend, heure après heure, « la transparence, l’immobilité et l’inexistence[8] ». Confiné volontaire, il fait l’expérience d’un ennui terminal. Perec fantasme un homme complètement désintéressé, en marge des impératifs contemporains : « Tu dois oublier d’espérer, d’entreprendre, de réussir, de persévérer[9]. » L’homme endormi de Perec ne produit rien, se déleste de tout projet, de tout esprit d’entreprise. Il se coule dans un temps intérieur, qui n’est plus celui que le monde lui dicte. Le roman de Perec est une critique sévère du discours exigeant que chaque instant soit employé, exploité, productif. L’ennui dans lequel s’abîme le personnage de Perec est improductif, stérile et pourtant jouissif : « Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesse et dont tu n’attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent[10]. »

Hors de tout projet concret, l’homme ennuyé accède à une conscience augmentée, totale, condensée, du monde, dans une heureuse indifférenciation. En attendant que le cours du monde reprenne, l’ennui est toujours disponible, toujours imprévisible. Voyager au bout de l’ennui, en éprouvant le temps démotivé passer à travers soi, c’est réapprendre la joie des heures qui s’étirent et construire, loin du fracas quotidien, un tempo intime.

 

Notes

[1] Emil Cioran, Aveux et Anathèmes, Paris, Gallimard, 1986.

[2] Charles Baudelaire, préface aux Fleurs du mal (1857).

[3] Emil Cioran, Précis de décomposition, Paris, Gallimard, 1949, p. 37.

[4] Ibid., p. 24.

[5] Ibid., p. 25.

[6] Ibid., p. 24.

[7] Georges Perec, Un homme qui dort, Paris, Gallimard, 1967, p. 52.

[8] Ibid., p. 60.

[9] Ibid., p. 54.

[10] Ibid., p. 77.