La vie large. Manifeste écosocialiste de Paul Magnette

Paul Magnette plaide pour un « réformisme révolutionnaire » conduisant progressivement à une marginalisation de la logique capitaliste au sein des sociétés.


La tradition de l’homme politique écrivain est bien ancrée en France. Pour autant, les livres publiés par ces derniers sont, le plus souvent, périssables, car très liés à une conjoncture électorale. La Vie large. Manifeste écosocialiste constitue une notable exception. Plus que la nationalité (belge) de son auteur, c’est sûrement la double carrière de celui-ci qui l’explique. Professeur de théorie politique et responsable politique de premier plan (plusieurs fois ministre, actuel bourgmestre de Charleroi et président du Parti socialiste belge), Paul Magnette est l’auteur d’une vingtaine de livres. Il s’est fait connaître par son opposition à la ratification de l’accord économique et commercial globlal entre le Canada et l’Union européenne (CETA), lorsqu’il était ministre-président de la Wallonie.

Avec cet essai, il apporte sa contribution au débat autour de la conciliation entre « fin du monde » et « fin du mois », autrement dit entre transition écologique et justice sociale. Comme d’autres, tel le climatologue américain Michael E. Mann1, il rappelle d’emblée que la lutte contre le changement climatique n’est pas un problème technique ou financier, mais avant tout politique. La majorité de la population mondiale a intérêt à voir émerger un monde neutre en carbone. Outre l’évitement de catastrophes, les changements induits pourraient conduire à une amélioration d’autres aspects de leur existence, en somme à la « vie large », pour reprendre une expression de Jean Jaurès. En effet, « seule une “oligarchie climatique”, dont le mode de vie est largement responsable du désastre actuel, et qui a le privilège de ne pas être exposée à ses conséquences, a intérêt au statu quo  ». Plus qu’une quelconque nature humaine incapable de se remettre en cause, c’est ce travail de sape qui explique avant tout notre retard dans la lutte contre le dérèglement climatique.

Paul Magnette estime que le combat historique du socialisme contre le capitalisme peut et doit trouver un prolongement à l’heure de la crise environnementale, l’exploitation de l’homme et celle de la nature étant les deux revers de la même médaille. Hier comme aujourd’hui, il est plus que nécessaire de dégager un horizon commun et désirable, apte à rassembler de larges pans de la population. Les risques et les solutions sont connus, mais la mise en œuvre de ces dernières fait défaut, en l’absence d’un rapport de force favorable. À cela s’ajoute la conviction des premiers mouvements écologistes que la simple connaissance des dangers futurs devait conduire à agir, tout comme l’insistance sur le péril démographique de certains scientifiques, qui a permis aux adversaires du changement de rejeter la faute sur les pays du Sud plutôt que de questionner le modèle de ceux du Nord. Or, « aujourd’hui encore, la pensée écologique reste marquée par une forme de spontanéisme et une puissante tentation unanimiste qui l’empêchent de voir la réalité des fractures sociales et des rapports de domination ». La lutte contre les dérèglements environnementaux doit accepter sa dimension conflictuelle. De même, elle ne peut pas se réduire à des solutions technologiques ou à une marchandisation de la nature, qui serait digne d’être protégée seulement si une valeur monétaire lui était attribuée.

Les choix à venir sont également politiques et renvoient aux premières batailles du socialisme sur les limites à imposer à la logique économique dans la sphère sociale : le « réencastrement » théorisé par Karl Polanyi. « Il s’agit […] de mettre fin aux deux plus grands vices de la logique capitaliste : l’insécurité d’existence et l’accroissement continu des inégalités. Non seulement parce qu’ils sont condamnables en soi, mais aussi parce qu’ils sont les deux principes moteurs de la logique productiviste qui détruit notre environnement naturel et les fondements de la société. » S’inspirant de l’économiste américain Thorstein Veblen, Paul Magnette estime que « l’accumulation ne s’arrête pas quand la société a atteint un certain niveau de bien-être, parce que les groupes sociaux supérieurs cherchent sans cesse à se distinguer du reste de la population, qui n’aspire de son côté qu’à la rejoindre dans sa débauche de consommation ». Des économistes comme Lucas Chancel et Thomas Piketty ont ainsi clairement établi la contribution disproportionnée des plus fortunés aux émissions de gaz à effet de serre.

Paul Magnette fait ensuite une série de propositions. Elles visent à affronter l’oligarchie économique, via la planification démocratique, le partage du pouvoir dans l’entreprise et la réhabilitation des communs. La lutte contre les inégalités doit revenir sur le devant de la scène politique, la question du partage des richesses et de leur limitation ayant été éclipsée par la croissance, même au sein de la gauche. La sécurité de l’existence se doit d’être garantie, en veillant à ne pas léser les travailleurs de « l’économie grise » à la suite des transitions, en répartissant le travail nécessaire et en l’établissant comme un droit fondamental et opposable, ou encore en repensant la protection sociale.

En termes de stratégie – un relatif impensé de l’écologie politique –, Paul Magnette invite à partir des luttes en cours et des institutions déjà existantes, sans attendre le Grand Soir, puisque nous disposons seulement du temps d’une génération pour atteindre la neutralité carbone, objectif qui constitue un horizon politique mobilisateur. Conscient du rôle joué par les affects en politique, il invite à capitaliser sur la colère, plus que la peur, en l’inscrivant dans un cadre collectif et de long terme : « Quand la résistance est portée par un mouvement qui entend protéger l’organisation de la société et les valeurs de solidarité qui la sous-tendent, et qu’elle est organisée selon des modalités démocratiques, elle jette les bases du mouvement socialiste. »

L’écosocialisme, soit un socialisme ayant tourné la page de l’impasse productiviste dans laquelle il s’était engagé, doit arriver à nouer entre elles les luttes, puisque le « narcissisme des différences mineures, opposant entre eux les courants défendant la justice climatique, ne sert que leurs adversaires conservateurs ». Paradoxalement, les groupes sociaux mobilisables sont peut-être les travailleurs de « l’économie grise », qui ont tout à perdre d’une transition brutale chère aux tenants de la destruction créatrice, auxquels viendraient s’adjoindre ceux des secteurs publics et non marchands, voire les agriculteurs, victimes directes du grand désordre écologique. Pour cela, il convient d’identifier un ennemi commun (le capitalisme), ainsi qu’un horizon et un programme communs, et non de croire à une nécessaire et préalable homogénéité des participants à cette lutte.

Paul Magnette plaide pour un « réformisme révolutionnaire », conduisant progressivement à une marginalisation de la logique capitaliste au sein des sociétés. « Il s’agit de prendre le capitalisme en tenaille, de le cerner, de l’encercler, en multipliant les institutions qui limitent son aire de jeu, et en amplifiant les mécanismes qui le soumettent à la règle démocratique. » Le politiste envisage enfin l’écosocialisme comme nécessairement international, tenant compte des responsabilités historiques de l’Occident, reconnaissant que l’échelon européen ou mondial – via l’Organisation des Nations unies – constitue un niveau pertinent pour une action commune efficace.

Dans son essai, Paul Magnette puise au meilleur des pensées socialiste et écologiste, de Karl Marx, Karl Polanyi, Antonio Gramsci à André Gorz et Murray Bookchin. Plus que ses propositions, déjà connues bien qu’appropriées, l’originalité de son manifeste tient à sa capacité à opérer une synthèse politique, s’appuyant sur les leçons tirées de l’histoire du mouvement socialiste, et au fait d’envisager la question de la stratégie pour y aboutir. Le résultat est enthousiasmant et dégage une perspective à la fois positive et conflictuelle, qui semble davantage mobilisatrice aujourd’hui – en dépit de la réalité sensible de la crise écologique – que celle, plus négative et paradoxalement consensuelle – car fondée sur l’acceptation de la science – érigeant la peur des catastrophes à venir comme moteur pour l’action.

  • 1. Voir Michael E. Mann, The New Climate War: The Fight to Take Back Our Planet, New York, Public Affairs, 2021, qui revient sur l’obstruction menée par les lobbies des énergies fossiles contre une réelle transition énergétique.
La Découverte, 2022
304 p. 20 €