Lutte des classes ou rassemblement interclassiste ? Deux stratégies pour une transition écologique

Le Manifeste écosocialiste de Paul Magnette et le Manifeste pour une société régénérée des Engagés partagent une même aspiration à une transition vers une société plus respectueuse des personnes et de la nature, mais proposent deux stratégies fondamentalement différentes pour rendre celle-ci possible.


Seule une sortie du capitalisme permettra d’apporter une réponse à la crise écologique. Telle est la conviction que Paul Magnette, le président du Parti socialiste belge francophone et professeur de théorie politique, développe dans son Manifeste écosocialiste1. Réactualisant l’idéal socialiste à l’heure du défi climatique, Magnette souhaite affranchir le socialisme du productivisme et voit dans la crise environnementale une confirmation de la critique socialiste du capitalisme, qui repose sur des rapports de domination et d’exploitation à la fois des travailleurs et de la nature. Dans une perspective écosocialiste, « fin du monde » et « fin du mois » ne peuvent être opposées ; au contraire, le combat pour le respect de la nature et celui contre les inégalités se confondent.  

À la même période, Maxime Prévot, président du Centre démocrate humaniste, parti belge francophone hériter de la démocratie chrétienne et du personnalisme d’Emmanuel Mounier, a publié avec l’auteur de cet article, un Manifeste pour une société régénérée2 qui synthétise les résultats d’un processus participatif de plus de deux ans qui a conduit à la transformation du Centre démocrate humaniste en un nouveau mouvement politique, Les Engagés. Ce manifeste témoigne du refus des Engagés, à la différence d’autres mouvements démocrates-chrétiens européens, de se dissoudre dans une alliance conservatrice. S’il prend acte de la sécularisation de la société en s’affranchissant de toute référence chrétienne, il s’appuie sur les éléments du projet démocrate-chrétien et du personnalisme qui demeurent pertinents à l’heure du défi climatique et qui sont susceptibles d’être partagées par des personnes de croyances et convictions diverses.

Une mise en parallèle de ces deux manifestes frappe par la similitude des thèmes abordés et des propositions discutées : du soutien à un Green Deal aux dénonciation des limites du produit intérieur brut (PIB), en passant par la dénonciation de notre dépendance à l’égard de la publicité et la condamnation de l’obsolescence programmée, mais aussi le renforcement de la démocratie en entreprise, la volonté de rendre la fiscalité plus progressive, la mise en place d’une taxe carbone dont les revenus seraient redistribués aux citoyens et le soutien aux innovations démocratiques favorisant une plus grande participation citoyenne. Les deux démarches s’opposent, en revanche, sur la stratégie préconisée afin de favoriser la transition. J’aimerais essayer de montrer que cette opposition stratégique renouvelle le clivage entre une gauche sociale-démocrate et un centre héritier de la démocratie chrétienne.

Une lutte des classes écosocialiste

Pour Magnette, le défi environnemental constitue une occasion de réactualiser la critique socialiste du capitalisme. Il plaide pour une transition écosocialiste, qui s’appuie sur une planification étatique et privilégie les solutions collectives aux adaptations des comportements individuels. Fidèle à la tradition socialiste et à son inspiration marxiste, il met en exergue « la vertu du conflit3 ». En effet, pour lui, le moteur de la transition ne sera ni un changement de valeurs des citoyens, ni une mutation culturelle suite à la prise de conscience de la menace que le réchauffement climatique fait peser sur la survie de l’humanité, mais la création d’un rapport de force permettant de s’émanciper de la domination du capitalisme. Il entend par conséquent unir les forces de gauche dans une lutte des classes renouvelée contre les élites capitalistes afin de créer une majorité politique en mesure d’imposer un programme de transition écosocaliste.

La question clé pour Magnette est dès lors celle de la stratégie politique : « Quel sont les groupes sociaux porteurs d’une vision alternative de la société et à quelles conditions peuvent-ils former un nouveau bloc majoritaire4 ? » S’il souligne l’intérêt des tentatives de rendre nos institutions démocratiques plus délibératives et plus participatives, notamment en associant plus étroitement experts et citoyens tirés au sort, elles ne peuvent se substituer à l’action politique classique et à la construction d’un rapport de force entre classes sociales aux intérêts divergents. Il invite à se mettre à l’écoute de l’histoire du mouvement ouvrier afin de comprendre comment il est parvenu à « mailler les luttes5 » en rassemblant des groupes sociaux divers autour de revendications communes.

Aujourd’hui comme hier, les ouvriers des secteurs industriels et les employés du secteur public peuvent constituer le moteur de la lutte sociale. Ils sont les premiers affectés par la décarbonation de l’économie et le démantèlement des services publics. Ils peuvent être rejoints par le « nouveau prolétariat15 » que crée l’ubérisation de l’économie en démultipliant les emplois flexibles et précaires, ainsi que par les travailleurs du secteur associatif, en particulier les métiers du soin, dont les valeurs s’opposent à celles du capitalisme. Magnette espère également pouvoir compter sur l’appui des agriculteurs et des cadres intermédiaires des entreprises engagées dans la transition écologique.

Pour Magnette, le rassemblement de ces différents groupes sociaux ne peut se faire que dans l’opposition à un adversaire commun. Il ne serait possible de former un « nous » que si l’on identifie un « eux » auquel on se confronte. Ce serait « le vrai sens de l’opposition entre la gauche et la droite6 ». Magnette réactualise ainsi la lutte des classes au travers d’une polarisation entre l’écosocialisme et le capitalisme néolibéral. Il entend construire un rapport de forces qui permette de démanteler graduellement le capitalisme par des réformes successives dont l’effet cumulatif finira par provoquer un changement de système.

Un rassemblement interclassiste

Pour Les Engagés, l’urgence climatique ne peut attendre la fin du capitalisme7. La stratégie proposée est radicalement différente. Alors que Magnette fait de la colère l’émotion centrale du socialisme, celle qui peut créer les conditions d’une large mobilisation, le projet des Engagés se veut résolument positif. Il considère qu’« il y a aujourd’hui trop de peur et trop de colères8 ». Se réclamant du centrisme politique, le nouveau mouvement « entend dépasser le clivage gauche-droite et souhaite réhabiliter la nuance comme force de solution. Il refuse de voir dans la politique le lieu de la lutte des classes ou des identités. Il privilégie la recherche du bien commun à la défense des intérêts de groupes spécifiques9 ». La société n’est pas conçue comme le lieu d’une confrontation entre des intérêts opposés, mais comme le reflet de l’interdépendance des êtres humains entre eux et avec la nature. Plutôt que de chercher à recréer un rapport de force favorable aux classes défavorisées, le personnalisme sécularisé des Engagés entend ainsi créer un rassemblement interclassiste aussi large que possible autour d’un nouveau pacte social. C’est en proposant un avenir désirable que les citoyens auront le courage de changer.

Ce nouveau pacte social correspondrait au passage « d’une société de consommation à une société de participation16 ». La finalité de la vie en société ne serait plus de permettre à chacun de rechercher sa satisfaction dans une consommation sans cesse plus importante de biens et de service, mais de favoriser la participation de toutes et de tous à la société. La participation serait à la fois un droit et une responsabilité partagée. L’épanouissement personnel passerait par la réalisation d’une activité positive, non seulement pour soi, mais également pour les autres. Le nom même du mouvement entend d’ailleurs signifier que l’indignation ne peut suffire et que le bien-être commun requiert l’engagement de chaque personne. Le manifeste reste ainsi cohérent avec le positionnement centriste traditionnel de la démocratie chrétienne, tout comme avec la critique personnaliste de la société de consommation et la valorisation de la responsabilité personnelle.

Du point de vue de Magnette, la posture des Engagés revient à renouveler la « tentation unanimiste11 » qui animait originairement les mouvement écologistes et à sous-estimer l’importance des rapports de domination12. Pire, il pourrait juger que cela revient à délégitimer le combat contre les inégalités, dès lors que celui-ci devrait passer au second plan en raison de l’urgence climatique. Pourtant, la stratégie des Engagés peut aussi s’expliquer par une volonté de prendre au sérieux les inégalités. En fait, la différence d’approche stratégique s’explique par les implications différentes d’une conviction commune, selon laquelle la source des inégalités réside dans la dimension symbolique prise par la consommation dans les sociétés capitalistes.

Magnette souligne, à la suite de Veblen, que les inégalités sont l’un des moteurs de la recherche d’une croissance sans limite13. Dans une société de consommation, la demande n’est plus stimulée par la nécessaire satisfaction de nos besoins, mais par l’envie. L’accès à des pratiques ostentatoires de consommation apparaît davantage comme un enjeu de reconnaissance sociale et de distinction que de satisfactions de besoins et de bien-être personnel. Tant que l’accès à des formes de consommation de masse est une condition du sentiment d’appartenance à la société pour la majorité de la population, les classes favorisées chercheront à satisfaire leur souhait de distinction en privilégiant des modes de consommation moins démocratiques stimulant l’envie des classes plus populaires.

Les Engagés peuvent partager cette analyse, mais sans en tirer la même conclusion. Lorsque Magnette en déduit que seule la réduction des inégalités socioéconomiques permettra l’adoption d’un modèle de société plus écologique, ne sous-estime-t-il pas combien le besoin de reconnaissance et de distinction est un impondérable anthropologique ? Ne faudrait-il pas plutôt inverser le lien logique ? Seul un changement de valeurs et la sortie de la société de consommation permettront la réduction des inégalités, dès lors que la recherche de reconnaissance sociale et de distinction ne passera plus par la jouissance de biens matériels. Telle semble en tout cas être l’intuition qui sous-tend l’appel à un nouveau pacte social. La transition ne doit pas opposer les groupes sociaux entre eux, mais convaincre le plus grand nombre d’accepter de remettre en question certains de leurs privilèges financiers ou de leurs acquis sociaux – les efforts des uns justifiant ceux des autres – afin de construire ensemble un modèle social assurant à chacune et chacun une meilleure qualité de vie.

Par-delà la tentation unanimiste

Magnette n’a-t-il cependant pas raison lorsqu’il dénonce la naïveté de la tentation unanimiste ? Il est effectivement vain de nier l’irréductible dimension de conflictualité du politique, tout comme d’être aveugle à l’asymétrie des intérêts. La véritable divergence entre les stratégies écosocialistes et centriste n’est pas entre consensus et conflictualité, mais entre deux tentatives de faire émerger une volonté majoritaire en faveur de la transition. L’écosocialisme entend cristalliser le conflit social en opposant deux groupes sociaux et en unissant ceux qui se reconnaîtraient comme « dominés » dans une même colère à l’égard des « dominants ». C’est ainsi le rassemblement des forces de gauche qui doit rendre possible l’émergence d’une société écosocialiste en imposant ce changement aux forces conservatrices de la droite néolibérale. À l’inverse, la stratégie centriste des Engagés s’efforce d’apaiser en partie le conflit social afin de rassembler les forces favorables au changement dans l’ensemble des classes sociales et de surmonter les résistances de ceux qui, à gauche comme à droite, s’accrochent au modèle productiviste et à la société de consommation.

Du point de vue centriste, utiliser la colère des classes défavorisées comme levier de mobilisation et opposer les dominés aux dominants risquent surtout de radicaliser le rapport de force existant et de renforcer la résistance aux changements des classes moyennes supérieures. Pour le dire prosaïquement, lorsque les dominés s’attaquent aux dominants, généralement, ce sont dominants qui l’emportent… En outre, il est loin d’être évident que ce soient les classes les plus défavorisées, dont la préoccupation principale est la fin du mois et non la fin du monde, qui aspirent à devenir le moteur de la transition. La mobilisation des Gilets jaunes illustre, au contraire, l’absolue nécessité de rassurer celles et ceux qui se sentent laissés pour compte et d’accompagner socialement la transition.

Plutôt que sur la colère, c’est notamment sur la quête de sens et le sentiment d’épuisement du système et des personnes qu’entend jouer la stratégie centriste. L’entrepreneur qui souhaite, certes, faire du profit, mais en ayant la conviction de proposer un produit de qualité et respectueux de l’environnement, le jeune diplômé qui recherche un emploi lui garantissant un salaire intéressant, mais au sein d’une entreprise dont il peut partager les valeurs, et la famille de classe moyenne qui s’inquiète du monde dans lequel ses enfants grandiront ne s’identifieront pas spontanément aux « dominés », mais peuvent être des acteurs essentiels de la transition.  

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Le manifeste de Magnette et celui des Engagés partagent une même aspiration à une transition vers une société plus respectueuse des personnes et de la nature, mais proposent deux stratégies fondamentalement différentes pour rendre celle-ci possible. Là où Magnette voit dans le conflit le moteur de la mobilisation des forces de gauche, du point de vue centriste, la radicalisation du conflit social va renforcer la résistance aux changements des classes moyennes supérieures,  alors que la société dans son ensemble basculera lorsque ces classes y consentiront. Si Les Engagés privilégient une approche consensualiste, ils ont toutefois conscience que celle-ci n’est qu’un horizon et qu’une conflictualité résiduelle est irréductible. En fait, la conviction des Engagés est que, contrairement au conflit de classes au cœur de l’analyse socialiste du politique, cette conflictualité ne portera que partiellement sur des intérêts matériels. Comme Serge Audier le souligne, l’enjeu du conflit socio-écologique est bien davantage le sens de la vie individuelle et collective. Il oppose le projet productiviste d’accumulation quantitative des ressources, au risque de l’épuisement de la nature, au projet de société centré sur l’épanouissement des personnes et la qualité de vie14.

Si, sur le plan théorique, les stratégies socialiste et centriste sont radicalement opposées, il n’est pas impossible que, dans la pratique, ces deux discours contribuent à créer une alliance de circonstances en faveur du changement. Dès lors qu’ils s’adressent de manière privilégiée à des groupes sociaux différents et, en dépit des contradictions internes à une telle alliance, seule peut-être l’addition des convictions permettra le changement. Encore faut-il, pour qu’un tel espoir ait une quelconque chance de se réaliser, qu’au-delà du travail intellectuel, les deux projets esquissés guident effectivement l’action concrète de leur mouvements politiques respectifs.

  • 1. Paul Magnette, La vie large. Manifeste écosocialiste, Paris, La Découverte, 2022. Voir aussi le compte rendu de Benjamin Caraco, Esprit, avril 2023. 
  • 2. Laurent de Briey et Maxime Prévot, Manifeste pour une société régénérée, Waterloo, Luc Pire, 2022.
  • 3. P. Magnette, La vie large, op. cit., p. 105.
  • 4. P. Magnette, La vie large, op. cit., p. 207.
  • 5. Ibid., p. 229.
  • 6. Ibid., p. 246.
  • 7. L. de Briey et M. Prévot, Manifeste pour une société régénérée, op. cit., p. 19.
  • 8. Ibid., p. 21.
  • 9. Ibid., p. 17.
  • 11. P. Magnette, La vie large, op. cit., p. 87.
  • 12. Magnette s’inscrit ainsi dans la lignée de Chantal Mouffe, dont on ne s’étonnera pas de trouver le nom parmi les personnes remerciées. Voir notamment Chantal Mouffe, L’illusion du consensus, trad. par Pauline Colonna d’Istria, Paris, Albin Michel, 2016 ; Pour un populisme de gauche, trad. par P. Colonna d’Istria, Paris, Albin Michel, 2018 ; et La Révolution démocratique verte, trad. par Christophe Beslon, Paris, Albin Michel, 2023.
  • 13. P. Magnette, La vie large, op. cit., p. 73 et suivantes.
  • 14. Serge Audier, La cité écologique. Pour un éco-républicanisme,  Paris, La Découverte, 2020, p. 59.
  • 15. ibid. p. 242.
  • 16. Ibid., p. 21.