Aider les Gazaouis, avant que la page ne se tourne
Comme dans d’autres crises humanitaires, la population palestinienne à nouveau piégée ne doit pas être aidée de façon purement symptomatique et fugace, mais de manière durable, avec une volonté de résolution sur le fond.
Les massacres de civils en Israël, le pilonnage indiscriminé qui s’abat sur la population de Gaza, comme le déplacement forcé d’un million d’habitants viennent encore rajouter du malheur aux malheurs de monde. D’abord pour les populations des deux territoires concernés, mais aussi par les inéluctables conséquences de ce conflit sur le contexte humanitaire mondial.
Les bombardements massifs doivent cesser. Le droit de légitime défense que revendique Israël en préparant l’entrée de ses troupes dans la bande de Gaza ne peut se dédouaner, au motif d’une opération militaire terrestre imminente, d’une préoccupation pour les conditions de la relocalisation puis de la survie du million de personnes déracinées. Il faut définir qui va canaliser, organiser et prendre en charge matériellement ce flux immense et brutal de déplacés internes. La nouvelle coalition politique israélienne, qui fait désormais bloc dans le sillage des massacres sordides du 7 octobre 2023 à la frontière avec la bande de Gaza, ne peut rester silencieuse à ce sujet. Il faut que des engagements fermes et pérennes soient pris vis-à-vis des personnes mises en demeure de fuir. Dans toute la mesure de ses moyens, la puissance occupante a le devoir d’assurer des conditions satisfaisantes d’hygiène et de santé publique, ainsi que d’approvisionner en vivres la population sous occupation, et de lui dispenser les soins médicaux nécessaires. Ces obligations sont énoncées dans le Règlement de La Haye de 1907 (art. 42-56) et dans la IVe Convention de Genève (art. 27-34 et 47-78), ainsi que dans des dispositions du Protocole additionnel I, et dans le droit international humanitaire coutumier1. C’est précisément pour ne pas avoir à assumer ces obligations que le gouvernement israélien, au début des années 2000, avait souhaité que Gaza perde le statut de « territoire occupé »2, même si jusqu’ici, le contrôle de l’enclave, sans occupation physique du territoire pourtant, organisait une maîtrise stricte de toutes les entrées et sorties des personnes comme du fret. Chaque foucade politique, chaque révolte populaire conduisait l’État hébreu à réduire les flux, sans jamais aller jusqu’à provoquer une asphyxie que l’opinion publique régionale et mondiale n’aurait pas supportée.
Si, du fait de l’offensive militaire annoncée, Israël n’assume pas les conséquences d’une nouvelle occupation de fait – ce qui contreviendrait aux règles usuelles du droit international humanitaire –, une conférence des États, avec pour objectif de dégager en urgence une enveloppe financière réaliste, doit se tenir avant toute intervention militaire au sol. Ne pas avoir ces assurances et appuyer sur le bouton d’une guerre massive sans considération pour le sort du million de déplacés constituerait un déni d’humanité à l’égard des civils chassés du nord de Gaza.
Une question émerge, à laquelle les observateurs des relations internationales et décideurs des organisations humanitaires ne peuvent qu’être attentifs, forts des expériences récurrentes des dernières décennies : l’attention et les moyens d’agir seront-ils durablement au rendez-vous pour faire face au drame qui se déploie ? Comme dans d’autres crises majeures précédentes, la population palestinienne à nouveau piégée ne doit pas être aidée de façon purement symptomatique et fugace, sans volonté de résolution sur le fond. Les crises toujours actives ailleurs sur la planète ne manquent en effet pas pour rendre les doutes recevables. En effet, en République démocratique du Congo, au Sahel, au Bangladesh, en Syrie, en Haïti, au Soudan, en Afghanistan, en Méditerranée et sur tant d’autres territoires encore, des drames ont eu leurs « moments » politiques, médiatiques et financiers, mais plus de 300 millions de personnes sont toujours en besoin d’assistance pour survivre. Leurs besoins sont estimés pour 2023 à plus de 55 milliards de dollars, que les États donateurs ne couvrent en moyenne chaque année qu’à hauteur de 60% des besoins. Les gouvernements laissent aux organisations non gouvernementales internationales le soin de compléter les budgets nécessaires par le recours à la générosité du public qui soutient ces organisations issues de la société civile des pays où elles sont implantées. Un drame chasse l’autre, créant les conditions d’une mémoire éphémère, d’une amnésie séquentielle entretenue par le flot ininterrompu et fugace des chaînes d’information continue. La durée moyenne de séjour des personnes regroupées dans un camp de réfugiés dépasse pourtant dix ans…
Sans jouer les oiseaux de mauvais augure, il faut pointer d’emblée que Gaza pourrait ne pas échapper à cette logique. Avant la violence aveugle de ces derniers jours, la population carcérale de plus de deux millions d’habitants vivait déjà sans perspectives. Dans une dépression collective installée sur le territoire, hors du champ des caméras braquées sur l’actualité, dès lors qu’elle n’était pas alimentée par la violence ou la famine. Avec la reprise de la guerre à Gaza, c’est à nouveau le système humanitaire, ses modalités de financement et sa gouvernance qui montrent leurs limites. Les pays donateurs, dans le système en vigueur aujourd’hui, ne sont qu’une vingtaine, presque exclusivement des pays occidentaux. Beaucoup se sont d’emblée déclarés concernés par le drame en Israël comme par le sort des Gazaouis. Ces financeurs donnent sur une base volontaire, annuelle, des sommes dont ils choisissent l’affectation parmi les misères du monde. Ce n’est plus satisfaisant, parce qu’il y a toujours des perdants dans cette équation sans cesse renouvelée. Et les perdants ont tous bénéficié, à un moment de leurs parcours chaotique, de l’attention politique comme de la « une » des médias, avant que la page ne se tourne.
La violence qui se répand à nouveau au Moyen-Orient n’est pas sans parallèle potentiel avec un autre conflit récent. La guerre en Ukraine nous a enseigné, si besoin était, que la compassion des États – donc leur générosité – est à géométrie variable au gré de leurs proximités géographique et historique, mais aussi des liens politiques et économiques qu’ils entretiennent avec les pays en crise. Ce conflit européen a eu pour conséquences de capter une forte proportion des financements de l’aide humanitaire internationale, entraînant un déficit des recettes attendues au profit d’autres situations de crise.
Aussi convient-il de rester vigilant sur l’équation financière globale du système humanitaire international. Il faut aider les Gazaouis en garantissant le maintien de l’attention portée aux autres malheurs du monde.
- 1. « L’occupation et le droit international humanitaire : questions et réponses » [en ligne], Comité international de la Croix-Rouge, 13 août 2004.
- 2. « Polémique sur le statut de la bande de Gaza », Le Monde, 22 août 2005.