L'Afghanistan après l'OTAN
Dès le soir du vote, l’OTAN se félicitait, par la voix de son secrétaire général M. Fogh Rasmussen, des conditions et de la participation électorale (50%) lors du premier tour des élections présidentielles et provinciales en Afghanistan le 5 avril 2014. Les résultats seront connus entre fin avril et mi-mai. Cependant, réduire l’avenir politique de l’Afghanistan à ce satisfecit constitue une tartufferie, ou un tour de prestidigitation.
Pour des raisons de forme d’abord. Dans un pays dont le décompte même de la population donne des écarts qui varient de 27 à 35 millions d’habitants, la plus grande circonspection est de mise à l’égard des statistiques. A ces approximations, il faut ajouter les risques de corruption. Endémique en Afghanistan, elle revêt une déclinaison concrète, dès lors que le nombre de cartes d’électeurs mises en circulation excède de plusieurs centaines de milliers celui du nombre théorique de votants.
C’est surtout la permanence des constats qui conduit à se méfier des opérations de marketing politique dont l’OTAN a fait une pratique dans le pays. En effet, l’équation simpliste qui résume le travail accompli par la coalition internationale à une élection réussie, même si cela était juste, empêche, à quelques mois de la fin du retrait des troupes, de poser la question centrale. Quel est le bilan réel de l’opération « Liberté immuable », au bénéfice de la majorité de la population locale ?
Quelques données (approximatives elles-aussi) sur la santé donnent une idée de la situation quotidienne. L’espérance de vie moyenne à la naissance reste l’une des plus faibles du monde. Il en va de même pour le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans estimé à 144°/°°, triste record mondial. Les taux de malnutrition globale et de malnutrition sévère chez les enfants se sont aggravés ces dernières années. Leur taux de malnutrition chronique est de plus de 50%. Si les taux de mortalité maternelle se sont nettement améliorés depuis 2005, le pays reste le deuxième au monde pour cette cause de mortalité des femmes. Dans certaines provinces (sud-est, centre et ouest), le ratio d’offre de soins médicaux est de un médecin pour 32 000 à 215 000 habitants.
Ce sont là quelques éléments du diagnostic qui tempèrent le bilan et l’optimisme de l’OTAN. Mais qu’en est-il des causes de fond qui demeurent et que le successeur du président Karzaï devra essayer de résoudre ?
Une situation instable
Premier producteur mondial d’opium, le pays est maintenant fortement concerné par la consommation. Les toxicomanes injecteurs ont des pratiques et des conditions d’hygiène dramatiques. La paysannerie et son modèle économique sont en pleine décomposition. Au départ des soviétiques en 1989, la production d’opium était de 1 200 tonnes par an. Elle avait ensuite graduellement augmenté pour atteindre plus de 3 000 tonnes avant l’entrée de la coalition. Elle a encore continué à progresser, et se situait à 6 900 tonnes en 2009. Pire, à l’heure ou s’achève le retrait des troupes étrangères, la production de drogue connaît une nouvelle accélération. Les données de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) plaident pour un nouvel accroissement notable en 2013. Une enquête réalisée par cet organisme fin 2012 dans 546 villages du pays laisse apparaître une augmentation de 30% des surfaces plantées. Les revenus de la production de drogue sont actuellement estimés comme équivalents à 60% du PIB afghan.
Le patchwork tribal et les velléités d’hégémonie de la grande tribu pachtoune (plus de 50 millions de personnes), à cheval sur la frontière afghano-pakistanaise, reste un problème régional crucial, non résolu.
Demeure également d’actualité le bras de fer auquel se livrent le Pakistan et l’Inde depuis leur indépendance traumatique de 1947, dont l’Afghanistan est l’un des territoires d’expression.
Les nouveaux appétits que déclenchent les richesses du sous-sol - maintenant mieux connues – dont, demain, de nouveaux seigneurs de la guerre pourraient vouloir s’emparer pour un négoce au profit de leurs clans, font également partie de l’équation complexe qu’affronte le pays. A cet égard, la Chine, fidèle à sa doctrine de realpolitik, se comporte avec l’Afghanistan comme avec les pays voisins d’Asie centrale intégrés dans l’Organisation de Coopération de Shangaï (OCS), dont elle exploite allègrement les sous-sols. Tout comme la Russie dans le Caucase, la Chine redoute pourtant une éventuelle contamination religieuse radicale, qui toucherait le Xinjiang.
Ceci amène à évoquer l’attitude future des Talibans, qui font aussi, dans la rhétorique de l’OTAN, l’objet d’un amalgame qui oublie de préciser que sous ce vocable sont réunis des islamo-nationalistes - qui se battent pour récupérer le contrôle du sol afghan - et des djihadistes internationalistes qui œuvrent à exporter la guerre sainte hors de leurs sanctuaires afghans, comme ils l’avaient fait avec les attentats contre les Twin Towers. Dans un raccourci troublant de la mémoire, on fait remonter leur combat conjoint à 2001, mélangeant les deux logiques. On oublie, chemin faisant, les années 1979-1989 quand la question religieuse constitua un vecteur puissant, au temps de le Guerre froide, pour lever des combattants contre l’occupant communiste, et faire, conformément aux vœux de R. Reagan, que l’Afghanistan devienne « le tombeau de l’Armée rouge ». Mission accomplie, sauf que la dynamique religieuse radicale ne s’est pas estompée avec le départ des soviétiques…
Quel rôle pour la communauté internationale ?
Durant l’année 2012, deux réunions internationales ont eu lieu, de première importance pour l’avenir du pays, en ce qu’elles formalisèrent le soutien militaire et non-militaire qui sera apporté à l’Etat afghan par les pays donateurs ou engagés militairement au sein des forces de la coalition internationale.
Le sommet de l’OTAN à Chicago a entériné le principe du maintien d’un effort financier à hauteur de 4, 1 milliards de dollars par an jusqu’en 2014 pour soutenir les forces armées afghanes. Et après ? Le sommet de Tokyo a réuni les pays donateurs, les organisations internationales et le gouvernement afghan pour discuter du développement du pays sur le long terme. Dans un pays où le PIB est estimé à 17, 24 milliards de dollars (2010), une étude récente de la Banque Mondiale souligne que les revenus afghans seront, pendant des années, incapables de couvrir les dépenses de l’Etat. Si on en croit cet organisme, le déficit budgétaire est estimé à 21% en 2025, avec un pic à 39% en 2014, avec des dépenses de sécurité qui représenteraient près des trois-cinquièmes du déficit accumulé jusqu’en 2025.
Le sommet de Tokyo a pris la décision d’apporter une aide de 16 milliards de dollars d’ici à 2017, - le financement du système de santé rentre dans cette enveloppe -, dont 230 millions seront fournis par la France (récemment épinglée par la Cour des comptes, quant à l’usage fait de ses financements). L’engagement de la France en Afghanistan étant estimé à 2 milliards d’aide civile et militaire depuis 2008. Au-delà de 2017, les perspectives de soutien financier de l’UE et des Etats-Unis sont plus floues.
Un doute persiste encore sur les conditions et le volume des troupes américaines qui demeureront sur place. Ce qui est qualifié d’ « option zéro », c’est-à-dire un retrait total, n’est pas écarté, malgré l’intérêt géostratégique qu’il y a pour les Etats-Unis à rester présents si près de grandes puissances rivales.
Dès lors, des points de vigilance mériteront l’attention, sur lesquels les observateurs internationaux peuvent avoir prise : le respect des engagements de Tokyo, même en cas de retrait total des troupes américaines, ainsi que la situation humanitaire afin de ne pas reproduire la négation de réalités dramatiques déjà négligées dans le passé. Ce déni a entraîné, dès 2002, la réactivation progressive du mouvement taliban nationaliste, qui a prospéré sur le mécontentement populaire.
A partir de 1989, le territoire afghan - ayant rempli son office face à l’URSS - a fait l’objet d’un désintérêt qui l’a conduit à sortir des « écrans radar » des pays occidentaux, jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001. En 2015, on pourrait assister à la répétition d’une forme d’amnésie, guidée cette fois par la volonté de ne pas entretenir la mémoire d’un échec cuisant - militaire, politique et humanitaire -, de la coalition…
Pierre Micheletti
Médecin, coresponsable du master « Organisations internationales » à Sciences Po Grenoble, ancien président de Médecins du monde. Il a notamment dirigé Afghanistan, gagner les cœurs et les esprits, Grenoble, PUG/RFI, 2011. Voir son précédent article dans Esprit, « Psychiatre, un métier à risque » (février 2014).