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Des manifestants iraniens sur le boulevard Keshavrz · Photo : Darafsh via Wikimédia, sept. 2022
Des manifestants iraniens sur le boulevard Keshavrz · Photo : Darafsh via Wikimédia, sept. 2022
Dans le même numéro

Iran : Femme, Vie, Liberté !

L’assassinat d’une jeune iranienne d’origine kurde par la police des mœurs a engendré une vague de manifestations qui secouent le pays depuis le 16 septembre 2022. La répression, d’une violence inouïe, n’a pas étouffé le mouvement de révolte et de rejet qui, parti des « jeunes » nés dans les années 2000, a gagné les générations précédentes. S’il ralliait toute la population, le soulèvement pourrait devenir révolutionnaire.

Depuis le 16 septembre 2022, les rues des villes iraniennes sont une nouvelle fois le théâtre de manifestations de colère et d’indignation. Mais contrairement aux mouvements protestataires de l’hiver 2017-2018 et de novembre 2019, qui étaient motivés par des préoccupations économiques, consécutives à la très grave crise économique que traverse toujours le pays, c’est l’assassinat de Mahsa Jina Amini, une jeune femme iranienne d’origine kurde âgée de 22 ans, par la police des mœurs qui a cette fois-ci provoqué des manifestations. Arrêtée le 13 septembre sous prétexte qu’elle portait le voile islamique de manière inappropriée, elle tombe dans le coma quelques heures plus tard et décède le 16 septembre. La mort « suspecte » de Mahsa Jina Amini a déclenché un tollé en cristallisant le sentiment d’urgence d’un « plus jamais ça », tout particulièrement chez les jeunes femmes iraniennes. Aussitôt, elles envahissent les rues, bientôt suivies par de jeunes hommes, mais aussi par des femmes et des hommes moins jeunes, ôtent leur foulard, le brûlent en dansant autour des feux allumés ou se coupent les cheveux. Leur principal slogan, parti de Saqqez (Nord-Ouest), la ville natale de Mahsa Jina Amini, est « Jin, jiyan, azadi » en kurde et « Zan, zendegui, azadi » en persan : « Femme, vie, liberté ! » Il va sans dire que la réponse de l’État théocratique est extrêmement violente. Le bilan des quinze premiers jours de manifestations fait état d’une centaine de personnes mortes, quelques milliers d’arrestations et un nombre inconnu de personnes blessées.

Une indignation partagée et trop longtemps contenue

L’opposition au port obligatoire du voile a commencé dès le 8 mars 1979, soit seulement vingt-cinq jours après le renversement de la monarchie, le 11 février. À l’occasion de la journée mondiale des femmes, les Iraniennes ont organisé une manifestation pour contester l’imposition du port du voile islamique pour les femmes travaillant dans les établissements publics1, décrétée la veille par Khomeiny.

Malgré la résistance courageuse des femmes, l’État théocratique en 1983 imposa aux femmes le port de la tenue islamique en vertu de l’article 638 du Code pénal islamique2. Dès lors, la police des mœurs s’organisa pour faire respecter le port de la tenue islamique dans les lieux publics. En dépit de tous les dispositifs coercitifs mis en place, les femmes iraniennes, notamment les jeunes urbaines, continuèrent de braver l’ordre moral islamique. De sorte que le bad hejabi, le « mauvais voile », devint l’une des obsessions de la République islamique, désireuse à toute force d’obtenir un effet de visibilité général de la soumission du corps social au régime. Pour combattre ce « délit », il multiplia les décrets et règlements, et créa divers corps de police spécifiques.

C’est à Téhéran, en décembre 2017, qu’est apparu le premier signe visible – et surtout emblématique – d’opposition au port obligatoire du voile islamique, au moment même où la vague des manifestations protestataires dont les revendications étaient d’ordre économique commençait à se propager dans les villes moyennes et petites des provinces : une jeune femme de 31 ans s’est postée sur une armoire électrique située aux abords de l’université de Téhéran, debout, tête nue, tenant silencieusement son foulard au bout d’un bâton. Elle a été arrêtée et condamnée à un an de prison ferme. Par la suite, les femmes ont opté pour une autre voie : elles laissaient volontairement tomber leur foulard dans l’espace public, se filmaient et mettaient les vidéos sur leur page Facebook ou Instagram. Pour endiguer l’action des jeunes femmes qui commençait à prendre de l’ampleur dans l’espace public et virtuel, le Conseil de la révolution culturelle, en juillet 2022, a défini une nouvelle mission pour la police des mœurs, encore plus coercitive que la précédente. C’est dans ce climat de coercition et de répression violente que Mahsa Jina Amini a été arrêtée et assassinée. Ce meurtre d’État a été la limite du supportable que le régime théocratique a franchie. Le soulèvement des « jeunes », nés dans les années 2000, comme ils ont pris l’habitude de s’appeler, montrant ainsi leur conscience d’appartenir à une nouvelle génération, a secoué la génération des parents, voire celle des grands-parents. Ces derniers, écrasés par les difficultés économiques, qui n’avaient pourtant pas cessé d’organiser des manifestations pour contester la détérioration de leur niveau de vie et donc de lutter pour la survie sans autre réponse que la violence, la répression et l’emprisonnement, ont aussitôt rejoint leurs enfants. Le mouvement a pris alors une nouvelle tournure avec les slogans radicaux qui visaient le régime théocratique : « Mort à la République islamique ! » et « Non au dictateur ! » Les grandes frustrations et un sentiment profond d’indignation accumulés au cours de ces dernières années expliquent pour beaucoup cette radicalité3.

Une colère dégagiste ou un élan révolutionnaire ?

Après les premières manifestations de contestation qui ont eu lieu à Saqqez, puis à Sanandaj (capitale de la province du Kurdistan), les contestations ont gagné Téhéran et plusieurs dizaines d’autres villes le 19 septembre. Le slogan « Femme, vie, liberté ! », qui n’est porteur d’aucune idéologie et renvoie à la vie et à l’espoir, des notions fédératrices autour desquelles peuvent se retrouver toutes les catégories sociales, a été rapidement repris par l’ensemble des manifestants, en Iran et à l’étranger. Les Iraniens exilés ou expatriés, qui avaient longtemps peiné à trouver un consensus pour offrir une alternative aux Iraniens de l’intérieur, surpris par le courage et la détermination des jeunes générations, ont dû laisser de côté leurs différends pour soutenir unanimement le soulèvement en Iran.

Les étudiants, après plus d’une décennie de silence assourdissant, ont à leur tour organisé des manifestations dans l’enceinte de leurs universités, scandant également « Kurdistan, les yeux et la lumière de l’Iran ». Par ce slogan, ils signifiaient leur solidarité avec le peuple kurde, discriminé et marginalisé par le régime. Cette fois, en dépit d’une répression violente et au péril de leur vie, les jeunes femmes et hommes se sont montrés déterminés à se confronter aux forces de l’ordre – une action collective inédite dans l’histoire de la République islamique. Les jeunes femmes – en ôtant leur foulard et en le brûlant, ou en se coupant leurs cheveux – se réapproprient non seulement leur corps de femme, mais également leur corps de citoyenne et défient ainsi le fondement même de la République islamique. Il est aussi extrêmement significatif que, par leur soulèvement, ces jeunes ont transformé la lutte pour la survie de leurs parents et de leurs grands-parents en une lutte pour la vie et l’espoir. Les principaux slogans sont désormais suivis par celui-ci : « Nous ne quitterons pas les rues tant que nous n’aurons pas renversé le régime ! »

Si les ouvriers, les fonctionnaires et les étudiants venaient également à faire grève, le soulèvement pourrait devenir révolutionnaire.

Ce mouvement, qui est en train de gagner de l’ampleur, n’a pour le moment ni leader ni projet politique défini. Faut-il pour autant le considérer comme dégagiste ? Étant donné la force mobilisatrice du mouvement et l’admirable maturité de ses acteurs, malgré leur jeune âge, j’avance l’hypothèse suivante : si les ouvriers, les fonctionnaires – notamment de l’éducation nationale et de l’université – et les étudiants venaient également à faire grève, les contestations pourraient encore grandir. Ainsi, le soulèvement pourrait devenir révolutionnaire. Dans ce processus, les expériences cumulées et les enseignements tirés de la révolution de 1979 permettraient de faire émerger un projet politique démocratique pour l’Iran.

  • 1. Voir la vidéo de Jamileh Nedai, « Les femmes iraniennes manifestent contre le voile le 8 mars 1979 » [en ligne], Vacarme, no 68, été 2014.
  • 2. Selon cet article, le « voile incorrect » ou « mauvais voile » est un délit passible d’une peine de prison ferme allant de dix jours à deux mois ferme ou de soixante-quatorze coups de fouet.
  • 3. Voir Judith Butler, « Soulèvement », dans Georges Didi-Huberman (sous la dir. de), Soulèvements, Paris, Gallimard/Jeu de Paume, 2016, p. 23-37.

Marie Ladier-Fouladi

Marie Ladier-Fouladi est sociodémographe, directrice de recherche au CNRS/EHESS-CETOBac et chercheure associée à l’INED. Elle est l’auteure de différents ouvrages dont Population et politique en Iran : De la Monarchie à la République islamique (INED-PUF, 2003) et de Iran : un monde de paradoxes (Nantes, Atalante, 2009).…

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