Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Un marché afghan. | Staff Sgt. Russell Lee Klika, US Army National Guard, domaine public via Wikimédia
Un marché afghan. | Staff Sgt. Russell Lee Klika, US Army National Guard, domaine public via Wikimédia
Flux d'actualités

L’Afghanistan livré à lui-même

juillet 2021

Le départ d'Afghanistan des troupes américaines, annoncé par Joe Biden en mai 2021, laisse le pays dans une situation politique très précaire, entre les institutions représentatives encore balbutiantes, la corruption, le communautarisme, et les guerres intestines que se livrent les talibans et l'État islamique.

L’Afghanistan est une fois de plus livré à lui-même. « L’heure est venue de mettre fin à la plus longue guerre de l’Amérique », déclarait pourtant le président américain Joe Biden en avril dernier en annonçant le retrait total des soldats américains d’Afghanistan le 1er mai 2021, vingt ans après l’invasion du pays. Les 2 500 soldats américains restants ont quitté « définitivement » un pays qu’ils avaient investi à l’issue des attentats du 11 septembre 2001, avec l’objectif de capturer Oussama Ben Laden, faire tomber le régime des Talibans et créer un État de droit fort et pérenne. Depuis les débuts d’al-Qaïda en 1987 pour résister à l’invasion soviétique, l’Afghanistan est une terre de formation pour le djihad mondialisé. Le risque est désormais l’émergence d’un califat au cœur du pays. L’alliance au pouvoir peut-elle résister aux coups de boutoir des talibans ? L’État afghan, fragile, a-t-il les moyens de tenir ?

Une parodie de modernisation

Il a fallu attendre 2004 et la nouvelle Constitution pour entériner dans le pays le système politique à partis. Mais, comme le rappelle Firouzeh Nahavandi : « Quoi qu’il en soit, leur rôle reste périphérique dans le système politique afghan et dans les élections, soient-elles législatives ou présidentielles. Ce régime reste en gestation. Pour autant, une myriade de formations existe sous différentes formes. Certaines sont reconnues car elles se sont soumises à l’obligation d’enregistrement au ministère de la Justice et aux conditions exigées, telle celle du respect des principes de l’islam. En 2016, il y avait 57 partis enregistrés ; actuellement, ils sont au nombre de 741. » Du temps du président Hamid Karzaï, les partis politiques n’avaient pas la cote et celui-là préférait un système de corruption et de clientélisme. La variable ethnique et familiale a toujours joué plus de rôle que le suffrage universel, d’où les dérives rapides, notamment en faveur des islamistes.

On retrouve globalement dans le pays trois courants idéologiques : la tendance islamiste, la gauche et l’ethno-nationalisme, dont les frontières ne sont pas toujours étanches. À cela s’ajoutent les impératifs de représentativité des groupes ethniques et culturels qui font le puzzle politique du pays. Ceux qui sortent du lot sont les candidats indépendants du système ou les groupes antisystèmes : les incontournables tanzims, ces groupes armés puissants et souvent affiliés aux courants djihadistes. Le système mis en place après l’invasion en 2001 a progressivement enraciné le pouvoir afghan dans une parodie de modernisation, avec une faible légitimité électorale.

Antonio Giustozzi observait déjà en 2010 : « L’Afghanistan semble s’être graduellement engagé dans un processus de retalibanisation. Après avoir lancé leur révolte au cours de l’été 2002, les talibans se sont répandus progressivement à travers tout le territoire. […] À partir de 2006, l’intensification des interventions internationales, le déploiement de larges contingents dans le Sud et une certaine progression de la violence semblent avoir aidé les talibans à mobiliser un nombre bien plus important de cadres, qui, à leur tour, leur ont permis d’accélérer considérablement le rythme de leur expansion territoriale. Le renforcement de la présence internationale semble avoir aussi aidé les néotalibans à attirer des financements plus nombreux à partir de réseaux jihadistes des quatre coins du monde musulman, commençant à se substituer à l’Irak comme principale cause célèbre2. » L’Afghanistan est une terre idéale de reconquête pour le djihad « glocalisé ». Face aux gouvernements de Kaboul qui tournent, le talibanisme et les factions djihadistes diverses deviennent un facteur durable.

Daech en embuscade

Face à cette coalition, Daech se tient en embuscade. Avec la chute de Raqqa en Syrie en 2018, l’État islamique créé et proclamé en Afghanistan en février 2015, la wilayat (province) Khorasan, a l’ambition de devenir le nouveau califat islamique. Il attire des groupes de djihadistes ouzbeks, comme le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et des groupes en déroute, traqués par l’armée afghane ou pakistanaise, selon des allégeances opportunistes et de survie.

Gilles Dorronsoro se désole de la situation : « La législation afghane n’interdisant pas l’exportation de capitaux, des millions de dollars de l’aide internationale qui auraient dû servir à stabiliser le pays, se sont évaporés notamment vers la Russie mais surtout les Émirats arabes unis sans qu’on remette la main dessus. Cela frôle le milliard de dollars, qui est passé notamment par des formes de prêts aux proches du pouvoir pour toute la classe politique du temps de Hamid Karzaï, le président de l’époque proche des Américains, et qui a perduré trop longtemps. Que dire encore de Ahmad Zia Massoud, le vice-président afghan de l’époque, qui avait été arrêté en 2009 à Dubaï avec 52 millions de dollars en cash sur lui3 ? »

À ce jour, si l’État islamique a eu une prise de plus en plus importante sur Kaboul, il est encore difficile de savoir s’il peut parvenir à conquérir ce territoire et à se débarrasser des talibans. Soit les deux mouvements s’affaibliront l’un l’autre au profit de l’État afghan, soit la région connaîtra une forte déstabilisation.

  • 1. Firouzeh Nahavandi, Afghanistan, Bruxelles, De Boeck, 2019.
  • 2. Antonio Giustozzi, « Vers la retalibanisation de l’Afghanistan ? », Outre-Terre, n° 24, 2010.
  • 3. Communication personnelle, mai 2021.

Sébastien Boussois

Docteur en sciences politiques, enseignant en relations internationales, Sébastien Boussois consacre ses recherches à l'étude du Moyen-Orient, des relations euro-arabes, du terrorisme et de la radicalisation. Il est collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et de SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism). Il est notamment l'auteur de Daec