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The Great Game : douze pièces sur l'histoire de l'Afghanistan

août/sept. 2009

Au printemps 2009, le théâtre du Tricyle à Londres proposait The Great Game, un cycle de douze pièces retraçant l’histoire de l’Afghanistan. L’ensemble, dont le titre fait référence à Kim, le roman de Rudyard Kipling qui sensibilisa le grand public à la lutte d’influence entre les empires britannique et russe en Asie centrale au XIXe siècle, évoque une histoire intriquée à celle de la Grande-Bretagne, pour mieux comprendre la situation contemporaine du pays.

Depuis son ouverture en 1980, au nord-ouest de Londres, dans le Borough de Brent, caractérisé par une forte mixité sociale, ethnique et religieuse, le Tricycle est considéré comme un modèle de théâtre politique, intégré dans son quartier à travers des activités éducatives et sociales, représentant les voix des minorités tout en bénéficiant d’une large audience1. La conception d’un spectacle consacré à l’Afghanistan présenté du 17 avril au 14 juin 2009 est exemplaire de sa réussite.

The Great Game se propose de retracer l’histoire de l’Afghanistan, intriquée de multiples manières à celle de la Grande-Bretagne et de permettre une meilleure compréhension de la situation actuelle. The Great Game, référence à Kim2, le roman de Rudyard Kipling qui contribua à sensibiliser le grand public à la lutte d’influence au xixe siècle entre les empires britannique et russe en Asie centrale, est le projet le plus ambitieux jamais réalisé par le Tricycle Theatre. Les douze pièces originales d’une durée moyenne d’une demi-heure sont regroupées en trois périodes historiques (1842-1930 : Les invasions et l’indépendance ; 1979-1996 : Le communisme, les mujahideen et les talibans ; 1996-2009 : Endurer la liberté), présentées séparément ou en une seule journée de 10 h 45 à 22 h 30 les samedis et dimanches. Plusieurs manifestations ont complété ces semaines théâtrales : publication de textes, présentation de céramiques d’Istalif, exposition des photographies prises dans leur pays par trois artistes afghans, festival de films, débats et discussions sur l’engagement de la Grande-Bretagne et de l’Otan précédés par une treizième pièce dont l’action se déroule près de Kaboul fin 2001. La commande par Channel 4 de courts métrages à des réalisateurs afghans dans le cadre de sa série “Three Minute Wonder” a accru la notoriété de l’événement.

Quelques chiffres suffisent à en illustrer le succès : le taux de remplissage de la salle a été de 71 % pour la première partie, de 70 % pour la deuxième partie et de 82 % pour la troisième. Trois cents recueils des pièces3 ont été vendus, dix mille personnes ont vu les expositions, plus de mille deux cents ont assisté à la projection de films4.

The Great Game répond à l’objectif premier du Tricycle Theatre : la production d’œuvres nouvelles ou classiques qui reflètent la diversité des communautés et traitent de conflits nationaux et internationaux. The Great Game, par la qualité et la diversité des pièces proposées, renoue avec l’idée d’un théâtre qui allie divertissement et éducation, conjugue spectacle et information et dialogue avec l’histoire et la politique.

Un véritable effort est demandé aux spectateurs : il leur faut changer d’époque et de contexte, s’adapter à des écritures théâtrales plurielles, des conceptions scéniques inédites, voir les mêmes quinze acteurs interpréter des rôles multiples. Le résultat est magique : dès la première séquence qui montre un peintre complétant silencieusement un immense tableau, symbole de l’histoire du pays, violemment interrompu par des talibans, la scène du Tricycle Theatre devient l’Afghanistan.

La puissance du spectacle tient d’abord au choix éclectique des textes. Nicolas Kent a fait appel à onze auteurs anglais et un américain – aucun Afghan n’ayant pu être identifié –, imposant à certains la période traitée, laissant d’autres libres de s’exprimer sur un épisode particulier. Il a privilégié des dramaturges connus pour leur engagement politique à gauche comme David Edgar qui, dans Black Tulips, raconte ironiquement, en flash-back de 1987 à 1982, l’accueil des conscrits soviétiques par leurs supérieurs en Afghanistan ; il a sollicité des écrivains établis comme Richard Bean qui, poussant l’affrontement des cultures jusqu’au drame, montre dans On the Side of the Angels l’action délicate d’une Ong en Afghanistan. Il a fait aussi confiance à de jeunes talents émergents comme Amit Gupta, raillant dans Campaign le comportement des diplomates anglais qui détournent systématiquement les analyses d’un universitaire spécialiste de l’Afghanistan.

Les fragments du spectacle, sous des formes diverses – verbatim, journal intime, monologues, pure fiction ou rappel à l’état brut d’événements historiques –, donnent des informations documentées sur les paramètres du conflit, l’intention n’étant cependant pas de trancher sur la nécessité de la présence étrangère en Afghanistan mais d’en comprendre la génèse. La dernière œuvre du cycle, Canopy of Stars de Simon Stephens, résume la complexité de l’engagement occidental. Une première scène explicite les motivations divergentes de deux militaires anglais en poste, le soldat Kendall combattant pour ses camarades tués, le sergent Watkins voulant sauver les Afghans de la cruauté des talibans ; une seconde scène montre Watkins de retour chez lui, incapable de communiquer avec sa femme et son jeune fils et de réconcilier son engagement idéaliste et la perception négative de l’intervention britannique par ses proches.

L’acuité des angles d’approche se trouve intensifiée par la pluralité des modes d’expression. La poésie domine dans les monologues de l’héroïne nationale Malalai ou de la reine Gohar Shahd écrits par Siba Shakib. L’humour se glisse dans On The Side of The Angels de Richard Bean quand une aide cherche à « vendre » l’Afghanistan à des œuvres de charité. Le drame se devine dans Honey de Ben Ockrent, l’attaque de 1993 contre le World Trade Center étant présentée comme l’annonce de l’attentat du 11 septembre. La réflexion s’impose quand les verbatim édités par le journaliste Richard Norton-Taylor reprennent les discours ou les discussions entre officiels américains et afghans. L’alternance de ces tonalités parfois au sein même des pièces favorise un climat de tension permanente.

L’ensemble répond parfaitement à la mission éducative qui peut incomber au théâtre, mais sans jamais renoncer à la dimension ludique, au plaisir et à l’esthétique. En donnant de la chair aux sujets traités, en jouant des ressorts de la mise en scène, les pièces ne mobilisent pas la seule capacité de réflexion du spectateur mais touchent sa sensibilité, sa conscience.

Des images fortes rythment la chronologie des événements. Le panneau mural du début est barbouillé de peinture blanche par les talibans au cours du duologue qui précède The Lion of Kabul de Colin Teevan, duel verbal entre un mollah inhumain et une employée musulmane des Nations unies qui, recherchant deux collaborateurs locaux disparus après avoir distribué de la nourriture à la population, apprend qu’ils ont été livrés aux lions du zoo. Ce même panneau barbouillé de blanc finit par s’écrouler à l’image des tours du World Trade Center pour laisser place à des champs de pavot sous un ciel éblouissant, allusion à l’enjeu que représente le contrôle de l’opium produit en Afghanistan.

Le soin apporté aux costumes, l’harmonie des couleurs, la volupté des tissus, le travail sur l’éclairage, acteur à part entière des histoires racontées, la symbolique des objets qui circulent d’un récit à l’autre comme les cartes géographiques que l’on étale, les chaises, trônes illusoires des détenteurs momentanés du pouvoir ou la tasse de thé qui scelle les alliances éphémères sont autant d’éléments qui contribuent visuellement à envoûter le spectateur et à le transporter dans ce pays lointain et proche.

Les personnages ne se contentent pas d’incarner des idées ou de délivrer des messages. Leurs émotions, leurs états d’âme, leurs doutes, leurs compromis, palpables sur l’espace scénique les rendent familiers et intensifient l’adhésion à leur histoire de vie, induisant crainte, pitié ou colère face aux événements qui les affectent. Dans Now is the Time de Joy Wilkinson, située en 1919, lors de la fuite du roi Amanullah, la présence sur scène de la Rolls Royce en panne dans la neige, la vision du souverain à quatre pattes pour essayer de la dégager ajoutent une dimension humaine à la reconstitution d’un événement historique.

Le travail sur les déplacements, les regards furtifs ou dominateurs, les gestes violents ou étriqués ainsi que l’articulation recherchée entre les bruits, les voix et le silence transforment au fil des pièces les éléments spécifiques qui singularisent les personnages en repères culturels. La mise en scène pallie la qualité inégale des œuvres et la difficulté à rendre perceptible la subtilité de certains caractères, notamment afghans.

Cette systématisation souterraine aide à la réflexion sans nuire pour autant à la résonance des affects. La pièce de David Greig, Miniskirts of Kaboul est un exemple percutant du dialogue abouti entre réalité et fiction. Sur fond sonore de tirs, d’explosions et de bombes, la rencontre imaginaire et présentée comme telle entre une journaliste anglaise et l’ancien président afghan Mohammed Nadjibullah mêle anecdotes inventées avec fantaisie – une bouteille de whisky, un concert des Spice Girls – et épisodes crûment racontés – les meurtres perpétrés par Nadjibullah, son exécution sauvage par les talibans en 1996.

The Great Game réussit à faire de chaque spectateur anonyme un homme responsable, avide de questions. Il l’invite, comme la journaliste avec Nadjibullah, à se lancer dans une conversation imaginaire avec les acteurs de l’histoire. Le théâtre s’affirme comme un espace privilégié qui favorise la rencontre entre cultures, sur scène et dans la salle. Il reprend sa place pleine et entière dans la cité.

  • 1.

    L’intégration de cette salle de 235 places au sein d’un complexe qui comprend aussi un studio de répétitions, un cinéma de 300 places, des ateliers, un café et une galerie d’art, favorise la visibilité des spectacles et l’implication d’un public local et diversifié.

  • 2.

    Rudyard Kipling, Kim, Londres, MacMillan & co ltd, 1901.

  • 3.

    The Great Game, Londres, Oberon Modern Plays, 2009.

  • 4.

    Le budget annuel – en équilibre – du Tricycle est d’environ 2, 4 millions de livres, financé pour près de la moitié par les ventes de billets et produits accessoires, à hauteur de 40 % environ par des subventions publiques et parapubliques et pour quelque 13 % par des dons de personnes physiques, d’entreprises et de fondations privées.