Dracula de Luc Besson : à la recherche du charme
Besson déploie des moyens énormes pour adapter l’histoire de Bram Stoker, mais son film lasse les sens à la longue et flirte avec le kitsch.
Quel projet audacieux que celui de traiter une histoire qui a inspiré d’innombrables films, dont quelques chefs-d’œuvre ! Luc Besson part à la conquête avec tous les éléments du cinéma d’horreur. Réussit-il à envoûter le spectateur ? Sa tâche paraît quasiment impossible : l’histoire de Bram Stoker est bien connue, le décor gothique revu, des effets horrifiques nombreux et répétés… Peut-on encore faire preuve de talent, surprendre par une invention dans ce cas le plus chargé de la filmographie mondiale ?
Besson déploie des moyens énormes. Son effort et ses aspirations sont indéniables (on parle du film français le plus cher de l’année), et pourtant cette fresque grandiose n’arrive pas tout à fait à capter l’esprit fatigué par l’accumulation d’effets. Sans conteste, il cherche à charmer en évoquant d’ailleurs le parfum comme une arme irrésistible dans la séduction amoureuse. Cet exemple est même révélateur, car il y a de multiples parfums qui sont bien exécutés, mais qui n’émeuvent pas. Bien que produits par des équipes d’experts grâce à une technologie sophistiquée, il leur manque quelque chose… L’âme n’y est pas. Question de goût ? Là gît la difficulté du critique en face d’une œuvre : soit elle l’émeut, soit elle le laisse de marbre ; question aussi de perception, si délicate et subjective. Qu’attendre d’un film ? Distraction ? Le charme ! Âme et magie ! Voilà le secret qui échappe à toute production « trop » parfaite…
D’abord, les réussites. Besson remanie habilement l’histoire du roman de Bram Stoker en plaçant l’action à Paris à la fin du xixe siècle et non pas à Londres, en évoquant non pas le climat historique victorien (lié aux mœurs, à la sexualité réprimée dans la société anglaise), mais se concentrant sur l’intérêt scientifique du docteur Charcot pour l’hystérie féminine, qui précède les révélations de Freud. Ses références géographiques et historiques ne sont pas les mêmes que dans le prototype littéraire. Besson traverse les siècles en va-et-vient constants qui projettent les spectateurs tantôt dans une Roumanie médiévale, tantôt dans un temps de conte de fée, tantôt dans les cours européennes du xviie siècle ou à Paris, fin de siècle. Ses scènes de gros plan ne manquent pas de beauté : des paysages de neige, une bataille médiévale, un château (mi-cathédrale, mi-palais Disneyland), des costumes de diverses époques dans des scènes de bal à Versailles ou à Vienne. Il introduit des personnages fantastiques, tels des gargouilles animées, sorte de succubes. Sa dramaturgie est vive, ses scènes d’amour sensuelles.
Mais la tension trop appuyée lasse les sens à la longue. Le compositeur Danny Elfman ne lui rend pas service. Sa musique tonitruante et omniprésente qui accentue des effets abasourdissants crée un pathos parfois insupportable : malgré le genre par excellence d’excès qu’est le film d’horreur, on est à la limite du kitsch grandiloquent. De plus, le suspens incessant met à l’épreuve la perception, hormis quelques scènes plus douces de séduction, grâce auxquelles ce film « respire » un peu.
Le casting international est irréprochable. Parmi les acteurs se distinguent deux protagonistes : Caleb Landy Jones dans le rôle du comte Dracul et Christoph Waltz dans le rôle du prêtre. Les autres rôles semblent épisodiques, même ceux de femmes, ce qu’implique le choix des idées. Ici, c’est l’homme qui est le meneur de jeu, charmeur et prédateur, maître et vainqueur. La femme paraît troublée, sans identité stable, telle une projection des désirs masculins.
L’interprétation de Besson souligne la quête d’un amour romantique bien qu’une sensualité ardente et sanguinaire soit ici toujours forte. Le réalisateur tente de développer un fantasme qui parcourt les siècles, un motif universel qui a fondé le succès de l’histoire de Bram Stoker. Son Dracula suscite même l’empathie par sa souffrance de deuil, dont le jeu subtil de la manipulation s’affiche naturel. Sa bien-aimée retrouvée – victime par excellence –, par sa faible personnalité, confirme une relation millénaire entre homme et femme, appuyée sur l’ambiguïté entre consentement et refus. Ce magnétisme amoureux frôle l’extase, la destruction, la mort autant que le rêve d’une renaissance et d’un bonheur éternel. Le problème de la superstition et de l’occultisme est chez Besson accessoire, malgré la moralité de la scène finale, comme celui du rationalisme, de l’esprit scientifique, si important chez Bram Stoker et dans la plupart des réalisations cinématographiques antérieures.
Les cendres de Dracula s’envolent et avec elles un charme insaisissable. Quelque chose se dissipe… Que reste-t-il du film, quel souvenir, quelle empreinte dans la mémoire ?