Ici sont les dragons
Ici sont les dragons. Un grand spectacle populaire inspiré par des faits réels en plusieurs époques. Première époque. 1917 : La Victoire était entre nos mains, une création collective du Théâtre du Soleil, dirigée par Ariane Mnouchkine, en harmonie avec Hélène Cixous, jusqu’au 27 avril 2025.
« Nous qui sommes le public de l’an 2024, nous sommes datés. Quand a commencé notre Histoire ? Il y a 3000 ans, hier, par une guerre. L’Histoire-Légende aura toujours commencé par une guerre, une révolution, la fin d’un monde, le commencement d’un monde. La Guerre de Troie et la guerre mondiale. Laquelle ? La première, la seconde, la troisième ? Un empereur massacre un peuple. Un peuple se soulève, fuit. On tue un roi. Un Français ? Ou un Russe ? Ou un Grec ? Avant. Demain matin. » (Hélène Cixous, 28 juin 2024)
La scène est vaste, la troupe est nombreuse. C’est une pièce à la fois statique, tranquille dans ses tableaux – on a le temps de bien voir de tous les côtés –, et effrénée dans les courses des comédiens qui, tout à coup, traversent comme des fous dans tous les sens cette vaste scène qui vibre alors, presqu’en transe – mais, pas fous du tout, ils roulent, portent, tirent, chacun et chacune à sa tâche, pour rapidement et symphoniquement préparer le tableau suivant. La spectatrice a envie de courir avec eux, mais c’est du boulot cousu main, très précis. Les moments de course sont de grands moments : c’est l’histoire qui tremble sous leurs pieds. La bande-son, formidable, non seulement explique ce qui se passe, mais en plus elle alerte, elle secoue le spectateur, elle le saisit par la peau du cou, du dos et le projette dans un spectacle dont l’histoire, c’est l’Histoire1.
Pas de surcharge des traits, mais beaucoup de précision et, en même temps, beaucoup de joie graphique, dans les objets, les masques (géniaux), les postures et aussi la jubilation de la fiction alors que c’est de l’histoire pure : il y a ce qu’il faut comme formes et comme temps pour qu’on comprenne bien ce qui se passe dans une tranchée sur le front ou ce qui se dit en russe dans une réunion du bureau politique. C’est un cirque formidable et terrible, et marrant, un manège en cinq dimensions, une bande dessinée puissante, située, datée, où même une jeune qui s’en tamponne de l’histoire, s’étonne de vouloir, maintenant, en connaître le fond, la vérité. Écoutons Ariane Mnouchkine : « Nous nous sommes donc plongés dans l’Histoire et nous sommes rendu compte qu’il fallait, pour raconter le 24 février 2022, remonter jusqu’en février 1917 ! La première époque de cette fresque qui (si les dieux du théâtre nous sont favorables) en comptera certainement plusieurs, couvrira les années 1917-1918. La deuxième, qui sera créée l’année prochaine, suivra et se déploiera, jusqu’en 1945, et ainsi de suite. J’espère que nous aurons les forces et la chance de poursuivre cette Geste, cette immense épopée, jusqu’à rattraper nos jours. Chacune devrait durer environ 2h15, sans entracte2. »
Les pleurs du début (je ne raconte rien), qui m’ont donné envie de pleurer, disent tout du désastre de la nuit du 24 février 2022, quand un type au sommet de son pouvoir lance une guerre d’ogre, comme cela : il a faim, depuis toujours. Qui peut donner à un homme et à sa bande cette liberté vertigineuse de pouvoir faire tant de mal aux autres ? Sans doute un dieu, un genre de dieu nouveau, sorti du bois… Et commence pour la petite chèvre, pour Ulysse sous l’œil du cyclope, pour David contre Goliath, une longue nuit de résistance héroïque. Alors, les pleurs du début du spectacle, ces gros sanglots sans fierté aucune, sont la seule réponse à la hauteur.
Le travail d’Ariane Mnouchkine, sa patte, sa forme de don, son énorme cadeau, c’est ce lien tellement fort entre sa puissance esthétique, magnifique, et sa force éthique et donc politique, un peu comme chez Victor Hugo : les deux sont fondues ensembles !
1917-2024. Il a fallu plus d’un siècle pour que survienne sur une scène théâtrale, située dans un rêve de Mai 68, le seul qui soit réel, la Cartoucherie de Vincennes (fondée en 1970) un événement colossal et purement linguistique à la fois. Il faut soulever le lourd tapis du mot sublime de « révolution » (bouleversant) qui recouvre l’année 1917 en Russie, pour en dévoiler une autre réalité, historique, factuelle, mais pratiquement jamais ainsi montrée et nommée clairement. Après février 1917 en effet, date du renversement de l’autocratie et de l’instauration du gouvernement provisoire, une bande peu respectueuse des lois, mais dont les membres aux convictions idéologiques marxistes (théorisées dans de nombreux écrits ardus et sophistiqués auxquels il fallait que la réalité corresponde) ont viré, en quelques mois, au fanatisme politique : les bolchéviques ont réalisé un coup d’État violent contre les autres partis de gauche, dont les mencheviks, à savoir les sociaux-démocrates et aux socialistes-révolutionnaires. Dès leur arrivée au pouvoir, à Petrograd, ils créent la Tchéka, une police secrète impitoyable, puis dispersent l’assemblée constituante élue au suffrage universel et qui devait statuer sur la forme future du gouvernement en Russie. C’est ainsi qu’apparaît sous sa vraie lumière Lénine, le créateur du totalitarisme et fossoyeur de la démocratie naissante russe.
Pendant des décennies, les intellectuels de gauche français qui ont progressivement, douloureusement, accepté de critiquer sous le vocable de « staliniens » une partie des crimes commis par le communisme d’État à l’Est – portés à leur comble sidérant de cynisme absolu par le tyran éponyme – appelaient en même temps avec un mépris cinglant « anticommunisme primaire » les critiques trop radicales touchant à la figure de Lénine et la période quasi sacrée de 1917. Celui d’Hergé dans Tintin chez les Soviets (1929) était mis sur le même plan que celui de la droite américaine des années Hoover3, celui de tous fascismes du xxe siècle etc., et celui présumé structurel de la « bourgeoisie capitaliste », deux vocables devenus injures. C’est ainsi que, d’un côté, on pouvait critiquer Staline, qui avait quand même exagéré en son temps, et en même temps haïr cet « anticommunisme primaire » qui critique l’origine même de la révolution. La haine de « l’idéologie bourgeoise », glue essentialiste et abominable, et celle de « l’anticommunisme primaire », tare immonde pour tout militant de gauche, se conjuguaient pour sauver l’histoire de la révolution russe et rejeter toute critique de l’idéologie du parti héritière du bolchevisme fondateur, tout en critiquant éventuellement le stalinisme. Le fonctionnement ordinaire d’une démocratie, le réformisme législatif fait de compromis qui est la norme du travail d’une assemblée d’élus, était perçu comme une trahison de la classe ouvrière, de sa souffrance historique : on pouvait être antistalinien et hurler « Élections, piège à cons ».
D’où, pendant des décennies, un tabou, un peu comme les buveurs de vin rouge qui affirment que ce n’est pas de l’alcool, les antistaliniens maintenaient l’héritage du bolchevisme. C’est ainsi qu’il fut très difficile pour les intellectuels de gauche français de percevoir à quel point les révoltes russes du début du xxe siècle, si courageuses, furent trahies par le coup d’État bolchevique, justement lors de ces journées terribles : ce dernier n’a que rarement été pris en compte à la mesure de son sens réel dans la mémoire historique française. Ici ont gagné les dragons qui, non seulement ont usurpé le pouvoir, mais en plus se sont engraissés pendant des décennies avec le lait de l’espoir populaire immense que suscitait le millénarisme marxiste dans de nombreux groupes sociaux. Un jour, l’internationale sera le genre humain ! La construction d’un mensonge formidable, en quoi a constitué la marque spécifique du totalitarisme communiste, a été la base d’une forme de criminalité d’État qui a accumulé des millions de morts pendant plus de soixante-dix ans en Russie. De plus, partout dans le monde, les partis communistes nationaux qui furent financés et cornaqués par Moscou, ont assassiné les opposants anarchistes, socialistes, les membres influents des centres gauche et droite, les défenseurs des droits de l’homme, etc., en Afrique, en Algérie, en Espagne, dans les mines du nord de la France, partout où ils étaient implantés, profitant sur place de la sueur et du sang des militants et militantes de base qui « y croyaient » et sacrifiaient leurs vies sous la coupe des apparatchik, étrange engeance sans cesse renaissante. L’histoire sera écrite, et l’association Memorial continue le travail, malgré son interdiction en Russie en décembre 2021.
En France, pendant ces décennies, la haine de « l’anticommunisme primaire » fut le verrou de protection fermant toute perception de la dimension criminelle de ce système, même si, bien sûr, la présence dans les démocraties de forts partis communistes d’opposition a souvent protégé et défendu la classe ouvrière des horreurs du capitalisme et de l’ultralibéralisme de façon locale. Reconnaître le coup d’État des bolcheviques en octobre 1917 ne doit pas oblitérer la complexité des situations particulières ni porter l’opprobre sur les milliers de manifestations, actions, résistances, luttes légitimes, courageuses, héroïques faites sous sa bannière contre le nazisme et les fascismes du xxe siècle. Les disputes sont et seront intenses afin de savoir si oui ou non il aurait mieux valu que les mencheviks gagnent en 1917…
Le spectacle, sa force esthétique et politique, va provoquer aussi de terribles disputes, car il fait sauter dans l’espace public, et pas seulement dans des écrits d’intellectuels, le verrou qui protégeait la naissance du communisme d’État. Et ce changement radical de perception est mis en scène en 2024 dans ce lieu unique : la Cartoucherie d’Ariane ! Un lieu d’une hospitalité exceptionnelle, créative, intelligente, un matriarcat chaleureux, la force d’un courage incroyable, qui reçoit, héberge, nourrit (ah, les soupes… et bien servies !) étudiants, migrants, intermittents, amis, où s’offrent ces événements faramineux que sont les pièces de théâtre d’Ariane, bref un lieu « non bourgeois » ! Et c’est dans ce lieu, unique dans l’histoire des rêves de vraies vies que portait une gauche après Mai 68, que se dévoile, dans le fracas et la beauté d’une création, la véritable nature du bolchévisme de février 1917.
- 1. Des historiens et spécialistes, comme Stéphane Courtois et Galia Ackerman, ont travaillé avec Ariane Mnouchkine qui explique : « L’immense travail préalable de lectures que nous avons effectué s’est avéré bouleversant et vertigineux, une connaissance entraînant le besoin d’une autre connaissance et ainsi de suite jusqu’à l’infini. On pourrait presque dire que plus on travaille, plus on se dit qu’on ne sait rien ! Nous nous sommes nourris de multiples archives et écrits des grands protagonistes de l’époque et d’innombrables livres d’historiens de toutes sortes d’obédiences politiques. Morts ou encore bien vivants. Nous leur devrons beaucoup, sinon tout. Cette première époque, sous-titrée “La victoire était entre nos mains”, d’après le titre du Tome 1 des Carnets de la Révolution russe de Nikolaï Soukhanov, l’un des fondateurs du soviet de Petrograd, me paraît comme une espèce de dernier râle de la Révolution française, montrant comment l’Histoire régurgite ses monstres. Tant de séquelles subsistent des mensonges historiques inscrits de génération en génération. Nous nous servons des faits, des écrits, des discours réellement prononcés. Il nous revient d’en faire du théâtre, du vrai théâtre. Nous ne pouvons pas rivaliser avec le cinéma ou même avec les innombrables documentaires admirables qui nous nourrissent. Le théâtre a ses langages. Il sait et peut tout raconter. À nous d’être à la hauteur de notre art pour être à la hauteur de l’Histoire. Tout ce que disent les personnages a été effectivement prononcé ou écrit. Certains, comme Lénine, sont mondialement célèbres, d’autres, qui furent pourtant très importants, ont été effacés. Nous voulons les faire renaître. Certains, parce qu’ils étaient très humains. D’autres, parce qu’ils furent démoniaques. » (Entretien avec Ariane Mnouchkine [en ligne], réalisé par Agnès Santi pour La Terrasse, octobre 2024)
- 2. Ibid.
- 3. J. Edgar Hoover, historiquement décrit comme ayant tenté de nombreuses manipulations illégales et crimes au nom de la lutte « anticommuniste » transformée en persécution de nombreux Démocrates américains, et d’aide clandestine aux pires régimes criminels d’Amérique Latine, est d’abord nommé par le président Calvin Coolidge directeur au Bureau of Investigation (BOI) en 1924, puis prend la tête du FBI à sa création en 1935 et occupe le poste jusqu’à sa mort en 1972, soit une durée totale de quarante-huit ans.