Quand les socialistes soutenaient un gouvernement qui n’était pas le leur
« Oui, notre parti sera récompensé par l’histoire. »
En 1899, Jaurès décida les socialistes à choisir la République en votant pour le gouvernement de centre-droit de Waldeck-Rousseau. Pour Vincent Duclert, l'un des spécialistes de Jaurès, l'homme donnait ainsi rendez-vous l'avenir.
Le 4 décembre 2024, à l’Assemblée nationale, les députés socialistes, ainsi que La France insoumise et les Écologistes, convergent avec le Rassemblement national d'extrême-droite pour faire tomber un gouvernement républicain de droite. Le 26 juin 1899, une majorité de députés socialistes repoussait la menace nationaliste, antidreyfusarde et antisémite en investissant le gouvernement de centre-droit de Pierre Waldeck-Rousseau, qui comprenait certes un socialiste indépendant, Alexandre Millerand, mais aussi l’un des principaux massacreurs de la Commune, le général de Galliffet. L’action de Jean Jaurès fut déterminante pour décider les socialistes à choisir la République et à voter pour un gouvernement qui n’était pas le leur. Ce choix de la gauche est resté dans l’histoire. Dans La Dépêche de Toulouse du 29 juin 1899, Jaurès l’expliqua. Il conclut son analyse d’un moment historique pour la gauche par ces mots : « Souvent nous aurons à y revenir. » Jaurès donnait ici rendez-vous à l’avenir, à nous-mêmes, conscient que le vote historique du 26 juin 1899, avec la gauche se portant au secours de la République, engageait l’identité morale des socialistes.
« Depuis huit jours un vent de tempête a soufflé sur tous les partis et sur tous les groupes. Maintenant, après la mémorable journée du 26 juin où la République a eu raison du plus formidable assaut, chacun de nous peut regarder avec calme la vaste étendue de pays où s’est développé l’ouragan. […]
J’ai eu, comme tous nos amis socialistes, au nom de Galliffet, un choc violent. Mais, malgré tout, nous sommes nombreux dans le parti socialiste qui avons dompté d’emblée cette révolte et qui avons dit : “Oui, il le faut.” Nous l’avons dit dès la première minute. Camille Pelletan, dans un véhément article auquel La Dépêche a donné son adhésion, a traduit éloquemment ses colères et ses répugnances. Il a parlé aussi de ceux qui, d’abord indignés, se résignaient ensuite. Cela ne s’applique pas à nous, car dès le premier instant nous avons pris parti. Et nous avons dit : Coûte que coûte, il faut marcher à l’ennemi. Nous n’avions pas à savoir si M. Waldeck-Rousseau aurait pu choisir un autre ministre de la Guerre ou un autre ministre du Commerce. Nous savions que l’échec d’une quatrième combinaison, la plus hardie de toutes, allait surexciter encore l’audace césarienne et cléricale. Et nous avons osé demander au prolétariat ce suprême sacrifice dont “l’immanente justice” le paiera au centuple.
Il a suffi de voir la prodigieuse puissance des passions républicaines et des passions réactionnaires qui se sont heurtées à la Chambre lundi dernier, pour comprendre qu’en cette journée, comme en un drame ramassé, tenait toute une période de la vie nationale. Cette force historique, cette sublime fatalité républicaine a été si impérieuse que les protestataires même et les dissidents (je parle des républicains) n’ont pas osé voter contre le ministère. Les socialistes révolutionnaires étaient acculés à un état de conscience presque tragique. Ils ont été les combattants de la Commune ; ils ont été les proscrits, les fusillés. Ils en sont la tradition vivante, et tout à coup se dressait devant eux l’homme dont le nom est le symbole du massacre. Ils ont crié leur colère et leur implacable horreur, mais ils n’ont pas voté contre le ministère. Il s’est trouvé même deux communistes révolutionnaires, députés des ouvriers des Ardennes, Poulain et Lassalle, qui ont voté pour. Paschal Grousset, qui a échappé comme par miracle à l’ordre de mort signé contre lui par Galliffet lui-même, a voté pour le ministère. Et, dès que le ministère fut connu, il vint aux bureaux de La Petite République nous dire : “N’importe ! Il faut marcher.” Trouvera-t-on souvent dans l’histoire plus héroïque abnégation d’un parti ? La majorité des socialistes a soutenu le cabinet. Sans leur esprit de sacrifice il était à terre. Oui, notre parti sera récompensé par l’histoire. Et il nous plaît qu’aux heures de crise il ait ce ressort de courage. Il nous plaît qu’il ne soit pas composé de ces éternels impuissants qui critiquent, chicanent, disputent et jamais n’agissent et combattent toujours trop tard. Les nôtres ont pris une responsabilité lourde, à coup sûr ; mais il faudra en prendre bien d’autres avant que la révolution sociale ait arraché toutes les racines du vieux monde et planté la nouvelle justice. Avant peu on verra les résultats : la République affermie et le socialisme grandi. J’ajoute que, malgré d’apparentes dispersions, l’unité socialiste est plus proche que jamais. Mais il y a trop à dire sur cette crise, une des plus extraordinaires et des plus fécondes que la France ait traversées. Souvent nous aurons à y revenir.1 »
L’histoire ne se répète pas. Le présent n’est pas le décalque du passé. Les contextes, les événements, les acteurs sont différents. Si le présent nous aide à interroger et mieux comprendre - sans anachronisme - le passé, celui-ci peut nous éclairer sur les enjeux actuels. Les actes que des femmes et des hommes ont opposés à des questions brûlantes, exigeant des réponses immédiates, sont instructives. C’est le sens de l’avertissement de Jaurès, « souvent nous aurons à y revenir ».
En juin 1899, Jaurès, non seulement refusa que les socialistes puissent s’allier aux forces réactionnaires, populistes et antisémites menaçant un régime de liberté bien que bourgeois et anti-ouvrier, mais de plus il eut la volonté de les convaincre d’aider ce régime, de le sauver même comme il le reconnut ensuite à plusieurs reprises. Waldeck-Rousseau s’en souvint et mena une politique des plus ouvertes à la question sociale tout en luttant efficacement contre les menaces anti-républicaines.
Jaurès enseigne l’importance de la raison politique et du courage d’agir. La gauche d’aujourd’hui a-t-elle manqué de l’une et de l’autre ? En tout cas le Parti socialiste et la France insoumise auront de grandes difficultés désormais de se réclamer de Jaurès, très objectivement, pour avoir ignoré sa leçon de lucidité et son attitude de grandeur.
- 1. Jean Jaurès, « En avant », La Dépêche de Toulouse, 29 juin 1899, reproduit in Jean Jaurès, La République, édité par Vincent Duclert, Toulouse, Privat, 2014, p. 224-228.