Poutine en Mongolie
L’hospitalité d’Oulan-Bator au dirigeant russe traduit moins une adhésion à la politique de Poutine ou un mépris de la CPI qu’une soumission à la défense de ses intérêts nationaux et aux rapports de force géopolitiques. Plus engageante est la question de savoir si Poutine pourra se rendre prochainement au Mexique, ou au Brésil pour le sommet du G20.
Si la visite de Vladimir Poutine à Oulan-Bator, en Mongolie, les 2 et 3 septembre 2024, a été retransmise sur les médias du monde entier, ce n’était pas pour couvrir la célébration du 85e anniversaire de la victoire soviético-mongole contre le Japon, ni pour scruter les avancées du projet de gazoduc dans la région, mais parce que, pour la première fois depuis son inculpation par la Cour pénale internationale (CPI) en mars 2023, le président russe posait le pied sur le sol d’un État partie de la Cour. Les autorités mongoles étaient donc, théoriquement, tenues de l’arrêter et de l’extrader vers La Haye au titre de leur obligation de coopération énoncée à l’article 87(7) du Statut de Rome. Mais l’inculpé, accueilli en grande pompe, a pu savourer à son aise le camouflet qu’il infligeait, face caméra, à la justice internationale.
De surcroît, il l’a fait sur fond de commémoration de la première victoire de l’Armée rouge, rappelant qu’en Ukraine également, la victoire ne serait qu’une question de temps. Certes, le rapprochement avec « l’opération militaire spéciale de dénazification » lancée en février 2022 est hasardeux, puisque la victoire de septembre 1939 avait été acquise en une semaine et, qui plus est, à la veille de l’entrée des troupes soviétiques en Pologne grâce à l’accord secret entre Staline et Hitler… Mais, puisque le triomphe militaire tarde, le Kremlin n’allait pas se montrer vétilleux et se priver d’une victoire symbolique facile.
Dépendance
En effet, le président Ukhnaagiin Khürelsükh a beau être à la tête d’un pays qui s’est engagé de longue date dans la voie de la démocratie et qui a rejoint dès avril 2002 la CPI, il n’en demeure pas moins trop dépendant de son voisin du Nord pour le boycotter et, a fortiori, s’en prendre à lui. La Mongolie s’est ainsi abstenue de voter la résolution onusienne condamnant l’agression russe et de rejoindre le groupe des États parties au Statut de Rome ayant saisi le procureur de la CPI pour accélérer son enquête sur les crimes de la Russie en Ukraine.
Pourtant, loin de se ranger derrière le régime poutinien, le pays a noué des partenariats avec l’Inde et d’autres pays démocratiques d’Asie, ainsi qu’avec les États-Unis et des pays européens (le « troisième voisin »), dont la France (voir les visites réciproques, en mai et octobre 2023, de Macron et Khürelsükh). Sur le plan intérieur, des réformes ont été lancées, en particulier dans le système judiciaire, pour lutter contre la corruption. Surtout, la liberté d’expression est suffisante pour que des protestations publiques aient pu se tenir devant le Grand Kourhal d’État (le parlement) la veille de la venue du despote russe. Cependant, aucun citoyen mongol n’a réussi à saisir la justice pour, à l’instar de ce qui s’était passé en Afrique du Sud en juin 2015, rappeler le gouvernement à ses obligations. En effet, lorsque l’ancien dictateur soudanais Omar el-Bechir, inculpé par la CPI pour la guerre au Darfour, avait été invité par Pretoria à un sommet de l’Union africaine, il avait dû s’éclipser en catimini à la suite d’une ordonnance émise par la Haute Cour d’Afrique du Sud. Celle-ci y statuait que l’inaction du gouvernement était inconstitutionnelle et que son hôte devait être remis à la CPI. Si Bechir a pu échapper aux juges, ce fut donc au prix d’une humiliante exfiltration et d’un rappel à la loi du pouvoir sud-africain par ses propres juridictions.
L’hospitalité de Khürelsükh traduit une soumission que lui imposent la défense de ses intérêts nationaux et les rapports de force géopolitiques.
C’est cette mobilisation citoyenne et judiciaire qui a manqué en Mongolie, autant (sinon plus) que les protestations diplomatiques d’usage qui sont demeurées relativement discrètes. Il est encore possible de réprimander la Mongolie par une décision de la CPI similaire à celles rendues à l’encontre des États parties, comme l’Afrique du Sud et la Jordanie, qui avaient accueilli Bechir. La réprobation pourrait aussi venir lors de la prochaine assemblée des États parties, en décembre 2024. Ces réactions seraient justifiées et contribueraient sans doute à dissuader d’autres États parties de s’affranchir de leur obligation de coopération. Pourtant, l’hospitalité de Khürelsükh traduit moins une adhésion à la politique de Poutine ou un mépris de la CPI qu’une soumission que lui imposent la défense de ses intérêts nationaux et les rapports de force géopolitiques. Moscou joue de ces derniers sans état d’âme et sans se soucier de la contradiction entre sa politique impérialiste et une propagande qui vilipende le « deux poids, deux mesures » des États-Unis et des Européens, et prétend parler au nom du « Sud global ». Dans ce récit, la CPI est réduite à un instrument au service de « l’Occident collectif », comme si les Européens et les États-Unis partageaient la même vision de la justice pénale internationale – alors que seuls les premiers ont ratifié le Statut de Rome, que les seconds s’en sont vigoureusement pris à la CPI à plusieurs reprises, et que l’assemblée des États parties de la CPI réunit majoritairement des États d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. La visite de Poutine à Oulan-Bator sert néanmoins ce discours fallacieux qu’il ne manquera pas de répéter lors du prochain sommet des BRICS+ organisé à Moscou en octobre 20241.
La Russie contre la CPI
Mais l’opposition de la Russie à la CPI n’est pas seulement rhétorique. Elle investit tous les fronts : diplomatie, Internet, guerre juridique (lawfare), en passant par l’espionnage, le sabotage et l’intimidation. Il y a eu ainsi : le retrait de sa signature du Statut de Rome, un geste surtout symbolique après l’ouverture d’une enquête de la CPI sur la guerre opposant la Géorgie et la Russie en Ossétie du Sud en 2008 (débouchant sur des mandats d’arrêts contre trois responsables pro-russes) ; une tentative d’infiltration du Bureau du Procureur, déjouée juste à temps ; des cyberattaques (non revendiquées) contre le système informatique de la Cour ; et, à la suite de l’inculpation de Poutine, de sa commissaire aux droits de l’enfant et de quatre officiers supérieurs, le placement du Procureur, du président et de plusieurs juges de la CPI sur une liste de « suspects recherchés » pour « attaque contre le représentant d’un État étranger ». Dans ce contexte, la visite de Poutine en Mongolie représente une « petite » victoire. Mais peut-elle en augurer d’autres plus significatives ?
Tel serait le cas si, le 1er octobre 2024, Poutine pouvait aller au Mexique, également État partie, pour l’investiture de Claudia Sheinbaum. La nouvelle présidente s’inscrit dans le sillage de son prédécesseur Andrés Manuel López Obrador, qui avait adopté une « posture de neutralité » ambiguë, condamnant l’agression en Ukraine mais refusant d’appliquer des sanctions. Si Moscou n’a pas la même influence sur cet État, dont le principal partenaire économique reste les États-Unis, que sur la Mongolie, le Mexique souhaite intégrer les BRICS+. Poutine parviendra-t-il à en tirer profit pour organiser un nouveau déplacement ? Rappelons que, même si le président sud-africain Cyril Ramaphosa l’avait convié, il avait prudemment renoncé à participer au sommet des BRICS+ d’août 2023 à Johannesburg, craignant une réédition de la « séquence Bechir » de 2015. Qu’en sera-t-il pour le sommet du G20 qui se tiendra au Brésil, également État partie de la CPI, les 18 et 19 novembre 2024 ? Le président Lula souhaite l’inviter, mais en concédant qu’il ignore si la justice brésilienne l’arrêterait, car « c’est à la justice d’en décider, pas au gouvernement ».
Si Poutine ne peut se rendre ni à Mexico ni à Rio de Janeiro, cela marquera un succès de l’intégration au niveau national du Statut de Rome, y compris dans des États où le pouvoir en place aimerait s’en affranchir. Et sa visite en Mongolie restera un épisode, regrettable mais presque risible, de la guerre hybride qu’il mène contre l’Ukraine, les Européens et leur modèle démocratique. Dans le cas contraire, cependant, elle aura été un symptôme de plus de l’approfondissement de la fragmentation de la scène internationale, de plus en plus perceptible au sein de l’assemblée des États parties de la CPI depuis l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël et les bombardements de Gaza. Dans tous les cas, Poutine reste, hélas, peu susceptible de se voir embarqué pour un aller simple vers La Haye.
- 1. Les BRICS+ sont un groupe de dix États et « pays émergents », fondé en 2009 par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine pour renforcer leur poids dans la mondialisation face aux économies occidentales.