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Lucidité, obstination, amitiés : les vies politiques de Germaine Tillion

mai 2015

#Divers

De l’Algérie à Ravensbrück, de l’ethnologie à la Résistance et à la guerre d’Algérie, Germaine Tillion est demeurée fidèle à ses idées et à une certaine conception du savoir et de l’engagement : privilégier l’action à plusieurs, refuser l’aveuglement idéologique, ne rien attendre des pouvoirs en place.

Si j’ai survécu, je le dois d’abord et à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler les crimes et enfin à une coalition de l’amitié – car j’avais perdu le désir viscéral de vivre.

Germaine Tillion, Ravensbrück

Germaine Tillion (1907-2008) au Panthéon, quoi qu’il en soit de la réaction amusée qu’elle aurait pu avoir, c’est à la fois une surprise et une reconnaissance qui relève de l’évidence. Une surprise heureuse parce que l’auteure du Harem et les cousins et de Ravensbrück1 ne s’est jamais mise en avant, parce qu’elle n’était pas une célébrité. Une évidence parce que sa vie est un parcours qui ne cesse de se confronter aux malheurs, qu’il s’agisse de la misère, de l’aliénation féminine, des crimes et des exterminations d’un xxe siècle qui ne fut guère glorieux. Encore faut-il ajouter que ce parcours a toujours été marqué par des choix qui valorisaient les amitiés, les réseaux, les associations et les groupes. C’est dire qu’elle ne se voyait pas comme une personne d’exception portée par une volonté héroïque. Glorieuse, Germaine Tillion le fut donc non pas parce qu’elle était une héroïne, une meneuse, mais par des actions qui l’engageaient toujours avec des amis – le plus souvent des femmes – et des proches. Elle le fut parce qu’elle a connu le mal et l’inhumanité. Que Germaine Tillion ait été liée à de nombreuses institutions dont elle voulait préserver la durée pour mieux continuer des combats commencés dans l’adversité, que sa grande amie Geneviève de Gaulle Anthonioz entre au Panthéon en même temps qu’elle, et que l’Association Germaine Tillion perpétue sans fanfare son action, tout cela n’a donc rien d’étonnant. C’est l’état d’esprit permanent de Germaine Tillion, celui d’un engagement destiné à empêcher que se reproduisent des situations dont elle a été ou dont d’autres ont été victimes.

De Germaine Tillion, à laquelle Esprit a rendu hommage de son vivant en publiant un numéro spécial conçu avec François Georges en février 20002, je voudrais juste rappeler ici un style d’action, une démarche qui ne fait pas d’elle une républicaine modèle, comme c’est souvent la marque des panthéonisés, mais une femme qui a eu une « vie politique », hors des grilles partisanes, dont le sens est universel. Universel au sens où son action n’est jamais restée enfermée à l’intérieur de nos frontières. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas défendu son pays à chaque fois qu’il l’a fallu, mais des événements d’Algérie elle a conclu que la défense de l’idée de patrie ne devait pas se réduire à un « chauvinisme naïf » puisque la France républicaine de la guerre d’Algérie a elle aussi pratiqué la torture. Si sa République est sans frontières car vécue d’emblée dans les marges de l’Algérie colonisée, cela ne signifie pas qu’elle ait cédé à un cosmopolitisme désincarné, bien au contraire. C’est pourquoi, à distance de toute biographie3, je voudrais mettre en avant les ressorts d’une « vie politique » où chaque séquence historique est l’occasion de renforcer des convictions et des formes d’engagement collectif. Vies politiques4, c’est le titre d’un ouvrage de Hannah Arendt qui regroupe des figures contrastées : Germaine Tillion aurait pu être l’une de ces figures. La « vie politique » de Germaine Tillion fait résonner trois mots – lucidité, obstination et amitiés – et fait écho à un extrait de L’Afrique bascule vers l’avenir où elle évoque la « sorte de vie » de l’orientaliste Louis Massignon dont elle fut l’élève et qui l’incita à repartir en Algérie en 1954.

Ces sortes de vie sont nourries toujours par une méditation. J’entends « méditation » dans un sens qui n’est pas fragmentaire : non pas quelques pensées hétérogènes accrochées aux événements mais une pensée profonde et continue qui, comme une source souterraine, nourrit par les racines toute la fructification visible d’une grande destinée5.

Le détour par les Aurès et la création du réseau du musée de l’Homme

Le mariage endogame permet de tout garder : les filles et les profits. Mais il prive de ces beaux-frères qui, par-delà les rivières et les collines, vous reçoivent et vous aident. Il empêche aussi de finir élégamment les guerres par un mariage-fête au lieu de les achever dans un massacre général.

Germaine Tillion, Il était une fois l’ethnographie6

Alors qu’elle a opté pour la pratique de l’ethnologie depuis les années 19307, il a fallu attendre les années 1980 pour que l’on commence vraiment à reconnaître l’importance des recherches et du travail de Germaine Tillion. Il y avait plusieurs raisons à cela : tout d’abord la perte du manuscrit de sa thèse dans le camp de Ravensbrück où elle est détenue (seules les photos ont été retrouvées). Un travail qui était le résultat de ses quatre séjours (de 1934 à 1940 sous l’égide d’une fondation anglaise ou du Cnrs) dans le sud des Aurès (vers Biskra et Arris) chez une population berbère, des Chaouïas, les gens de l’Ahmar Khaddou. Ensuite l’accueil « réservé » par le milieu professionnel à un livre précieux mais considéré comme un essai (ce qui veut dire insuffisamment savant et scientifique), le Harem et les cousins, publié en 1966. Cet ouvrage observait et analysait dans une forme non savante les ressorts anthropologiques d’une « république des cousins » endogamique (distincte des sociétés exogamiques étudiées par Claude Lévi-Strauss) qui se développait autour de la grande Méditerranée et n’expliquait pas le statut des femmes par le texte et les préceptes coraniques8. Alors que Lévi-Strauss, le grand maître de l’ethnologie à l’époque, saluait la thèse proposée par Germaine Tillion, d’autres se montraient plus réservés. Si Christian Bromberger a réévalué l’œuvre de terrain et montré les apports de Germaine Tillion, qui n’a cessé de publier à la fin de sa vie sur les Aurès et l’Afrique saharienne, il n’en demeure pas moins clair que le Harem et les cousins est de la « pensée en action ». C’est souvent le cas chez elle : Germaine Tillion avait tout le savoir requis, toutes les références obligées, toutes les cautions mais elle n’en rajoutait jamais dans la présentation savante… Chez elle, l’essentiel passe par la volonté de transmettre un message, d’où la force du Harem et les cousins, dont l’actualité n’est pas démentie aujourd’hui. Voilà un livre qui met en avant une intuition vigoureuse concernant l’aliénation des femmes :

En appelant ce livre le Harem et les cousins, je voulais attirer l’attention sur un caractère qui oppose la société méditerranéenne traditionnelle à la fois aux sociétés modernes et aux sociétés dites sauvages ; ce caractère est sans doute à l’origine d’un avilissement tenace de la condition féminine9.

Encore faut-il préciser que cette intuition déborde le travail ethnographique effectué dans les Aurès puisqu’elle permet de comprendre le sort réservé aux femmes dans l’ensemble de l’aire méditerranéenne. Mais le paradoxe réside aussi dans le fait qu’à l’époque, celle de la grande mission ethnologique Dakar-Djibouti conduite par Marcel Griaule entre 1931 et 1933, Germaine Tillion et Thérèse Rivière sont envoyées dans les Aurès, où elles habiteront séparément dans des grottes, parce que ce sont des femmes10 !

Ce premier détour, celui de l’Algérie coloniale, est décisif : il est indissociable de l’apprentissage du travail ethnologique qui passe par des enquêtes, des contacts, des entretiens, des récits, des carnets ; et il rend visible la République coloniale qui n’est pas la plus grandiose et vaut encore des polémiques à Jules Ferry11 et à Alexis de Tocqueville. Germaine Tillion y puise toute sa lucidité, celle qui se heurte à la réalité des sociétés, aux pouvoirs visibles et invisibles, à la force des aliénations, mais aussi son obstination au sens où rien ne doit être oublié ni rester dans les sables mais tout doit entrer dans la mémoire commune. L’ethnologue confrontée à l’une des marges de la colonisation, à l’inégalité et à la hiérarchie, à une société orale (elle qui aimait converser en admirable conteuse qu’elle était), comprend qu’il est indispensable de faire mémoire et d’écrire des récits pour atténuer les maux et l’inhumanité. C’est ce qu’elle fera ensuite dans le camp de Ravensbrück, ce qu’elle continuera à faire après la guerre dans le cadre de l’association créée par David Rousset mais aussi dans le cadre de bien d’autres missions, le plus souvent internationales. Elle ne cesse de témoigner de situations dont d’autres ont été victimes (et d’abord de l’aliénation féminine) ou de celle dont elle sera la victime dans le camp de Ravensbrück, où sa mère devait mourir.

Si l’ethnologie passe par un travail de terrain qui lui apprend doublement le sens du collectif (respecter les règles d’une société, en l’occurrence non européenne mais française, inscrire le travail de terrain dans un horizon commun qui est celui d’un savoir partagé), elle est aussi liée au milieu professionnel en voie de constitution à l’époque autour du musée de l’Homme. Si l’historien Julien Blanc12 a narré toutes les séquences du réseau qualifié après coup de « réseau du musée de l’Homme » par Germaine Tillion, on saisit que l’isolement de l’ethnologue dans les Aurès a été équilibré par des relations avec des personnalités diverses qui privilégient le terrain comme le travail intellectuel, qu’il s’agisse de Marcel Mauss ou de Marcel Griaule. Mais à la richesse humaine de ce nœud de relations il faut ajouter les deux voyages (signes de lucidité préventive !) que Germaine Tillion effectue en Allemagne avant la guerre. Voilà ce qui explique pourquoi le réseau de Résistance du musée de l’Homme se constitue très vite au début de la guerre et joue un rôle important en privilégiant des modes d’action efficaces (évasions, passages clandestins, contre-propagande, renseignements, acheminement des réservistes).

Reste que Germaine Tillion marque une fois de plus son tempérament et son originalité : d’une part elle va ouvrir ce réseau auquel collaborera un temps Brossolette (aujourd’hui panthéonisé avec elle comme Geneviève de Gaulle Anthonioz que Germaine Tillion a connue à Ravensbrück13) à des gens extérieurs (au risque de la trahison par un prêtre), et d’autre part elle va tout faire pour obtenir, en misant sur ses relations, la libération de membres qui seront arrêtés avant elle et sa mère (Germaine Tillion continuant à vivre chez sa mère, celle-ci n’échappe pas en 1942 à l’arrestation et à l’internement à Ravensbrück).

Tout ce qu’elle a appris « solitairement » dans les Aurès, elle le mettra à nouveau en pratique à sa manière, qui privilégie toujours l’« action à plusieurs » : alors qu’elle devait comprendre dans le sud de l’Algérie une société dont l’interprétation n’était pas évidente, elle doit, avec d’autres, mettre en place un réseau de Résistance, c’est-à-dire « structurer un ensemble hétérogène », qui ne doit pas être visible et demeurer impénétrable en dépit de la trahison possible. Elle n’aura de cesse, elle comme ses amies, de rappeler qu’elle a été formée à la Résistance par son travail de terrain, car le terrain est toujours une modalité de l’action. Une expérience qu’elle va connaître avec sa mère, une fois arrêtée à nouveau, dans l’enfer du camp de Ravensbrück. Toujours à l’épreuve, toujours la même obstination lucide portée à plusieurs. Mais aussi toujours la volonté de témoigner après coup14.

Survivre à Ravensbrück et lutter contre tous les enfermements

Le groupe donnait à chacun une infime protection (manger son pain sans qu’on vous l’arrache, retrouver la nuit le même coin de grabat), mais il donnait aussi une sollicitude amicale indispensable à la survie. Sans elle il ne restait que le désespoir, c’est-à-dire la mort.

Germaine Tillion, Ravensbrück

L’expérience du camp, racontée et analysée dans son livre intitulé Ravensbrück, est peut-être la plus connue du grand public. On en retient le plus souvent à raison le souci, là encore, de faire récit, de faire mémoire. Et on met en avant naturellement l’opérette (le Verfügbar aux Enfers, une opérette-revue en un prologue et trois actes qui décrit avec un humour impitoyable la condition de Verfügbar, celle de la détenue « disponible », assujettie et corvéable à merci), qu’elle a écrite et fait jouer dans le camp (une pièce qui, mise en scène et jouée avec succès depuis quelques années, a beaucoup contribué à la reconnaissance de Germaine Tillion, en grande partie grâce à l’association qui porte son nom). L’expérience du camp où elle va perdre sa mère retient l’attention à plusieurs titres : le souci de ne rien oublier et de tout noter sans laisser trop de traces visibles (elle sortira le 23 avril 1945, date de la libération du camp, avec les photos, prises par les victimes elles-mêmes, de jeunes Polonaises qui ont fait l’objet d’expériences pseudo-médicales), la nécessité de faire groupe pour survivre afin d’éviter l’isolement et la dépression dans un système d’enfermement destiné à casser les corps et les esprits ; la volonté de partager et de se représenter des moments communs, d’où l’importance de la pièce de théâtre qui est une représentation collective ; le souci de ne pas céder au manichéisme et de ne pas considérer tous les responsables et gardiens du camp comme des salauds de nazis (après-guerre, elle témoignera avec Geneviève de Gaulle Anthonioz pour défendre deux gardiennes du camp qui avaient fait preuve d’humanité envers les prisonniers et les prisonnières). De cette matière peu humaine, de cette expérience contrastée qui ne cesse de préserver la mémoire et le groupe (ce qui va de pair) en imaginant des actions discrètes, Germaine Tillion va extraire un livre dont Pierre Vidal-Naquet, qui a la plus grande admiration pour elle depuis la guerre d’Algérie15, a bien analysé les trois éditions successives dont il va faire l’objet16. Ces trois éditions ne sont pas exceptionnelles dans l’œuvre de Germaine Tillion, on aura d’autres exemples durant la guerre d’Algérie d’ouvrages publiés en fonction des événements et des réactions qu’ils suscitent à tel ou tel moment, au risque d’embrouiller la bibliographie.

Si le nazisme et ses particularités sont pris en compte par la rescapée, si elle a appris l’existence des camps staliniens par Margarete Buber-Neumann qu’elle croise au Revier (hôpital) de Ravensbrück, son obstination lucide l’a conduite à prendre immédiatement ses responsabilités à la fin de la guerre. Son souci primordial est de recueillir les documents écrits permettant de recouper les témoignages des vivants, mais elle demande également au général Bradley l’autorisation de consulter les archives de la Gestapo et de l’Abwehr.

Mon souci était alors de mettre en route une enquête éclairante, confrontant textes et témoignages, sur les crimes nazis et sur les débuts de la Résistance en zone occupée. J’étais donc allée aux États-Unis pour m’enquérir du sort des archives de la police allemande saisies en France à la Libération par le général Bradley, et c’est ainsi que le 25 novembre 1954 [date de son retour en Algérie], je n’avais pas encore défait complètement mes bagages17.

Il est une fois de plus essentiel de partir à la recherche des témoignages, de faire mémoire. La victime qu’elle est ne s’enferme pas dans sa position de victime, elle agit au nom de toutes les victimes. Mais elle n’agit pas seule, elle agit avec ses amies anciennes victimes, et c’est pourquoi elle crée l’Adir (Association des déportées et internées de la Résistance) avec Geneviève de Gaulle Anthonioz, Denise Vernay, Anise Postel-Vinay.

Cela ne l’empêche pas de soutenir parallèlement au début des années 1950 David Rousset. Cet ancien trotskiste, qui a publié après sa déportation en Allemagne (1943-1945) un ouvrage remarquable sur le système concentrationnaire18 et un roman, les Jours de notre mort19, a créé en 1951 une institution (la Cicrc, la Commission internationale contre le régime concentrationnaire) destinée à vérifier les conditions de détention et à dénoncer tous les camps d’internement à l’échelle européenne et mondiale. Les critères en sont la privation arbitraire de liberté, le travail forcé par un État ou par un autre organe, et les conditions de détention, ce qui implique la prise en compte des éléments suivants : mise en péril de la vie, torture, avilissement, déshumanisation.

Ce compagnonnage avec Rousset, peu apprécié des communistes et des progressistes, conduit Germaine Tillion à enquêter en Russie (elle enquête sur le goulag russe en 1951, bien avant que les Français ne découvrent Soljenitsyne et son Archipel en 1972), en Espagne, en Grèce, en Chine maoïste ; et déjà en Algérie dans des camps et des prisons (elle visite avec l’autorisation de Guy Mollet les camps et prisons d’Alger « en guerre » en juin 1957). Sans se préoccuper alors des débats passés et à venir sur les totalitarismes, elle démasque tous les systèmes d’oppression et d’enfermement aux quatre coins du monde.

Impossible de ne pas faire le lien entre la période aurésienne, les camps nazis, les crimes totalitaires du xxe siècle et toutes les formes d’enfermement et d’internement. Impossible de ne pas rappeler qu’elle interviendra auprès du ministre ancien résistant André Boulloche afin que soit reconnu aux prisonniers le droit aux études dans les prisons françaises. Impossible de ne pas saisir que son combat algérien des années 1950-1960 est déjà là, en gestation. À distance, on comprend mieux pourquoi l’intelligentsia progressiste, à commencer par Simone de Beauvoir, ne lui épargnera pas critiques et avanies, comme ce fut également le cas pour David Rousset.

Présences algériennes

Avant 1957, je n’avais jamais entendu parler de la torture. Sauf par les nazis. Je n’imaginais pas que des Français pouvaient torturer des prisonniers.

Ce qui se passe sous mes yeux est une évidence : il y a à ce moment-là, en 1957, en Algérie, des pratiques qui furent celles du nazisme. Le nazisme que j’ai exécré et que j’ai combattu de tout mon cœur… Avec en même temps, dans l’Algérie de 1957, une volonté, impuissante, de retenir, de contrôler la cruauté.

Germaine Tillion, la Traversée du mal

À la demande de Louis Massignon, qui avait alors une haute responsabilité administrative, et après avoir rencontré Pierre Mendès France, Germaine Tillion retourne en mission en Algérie dès 1954. Elle part donc à Alger où elle va travailler sous la direction de Jacques Soustelle, un ethnologue spécialiste des Indiens du Mexique dont le devenir politique fut chaotique en Algérie en raison de son opposition à de Gaulle. Alors que les intellectuels français, compagnons de route et porteurs de valise, nouent des contacts avec le Fln, Germaine Tillion, comme toujours avec des amis, va contribuer à la naissance des Cas (Centres d’action sociaux), une aventure qui se termine dans un bain de sang (trois jours avant la signature des accords d’Évian), dont l’écrivain kabyle Mouloud Feraoun est l’une des victimes20. Là encore, l’obstination lucide et collective passe par la prise en compte de la réalité, à savoir d’une misère sociale et humaine qui a crû depuis ses années aurésiennes. Sur le plan politique, ce n’est pas le combat pour l’indépendance qui préoccupe Germaine Tillion dans un premier temps ; on lui reprochera longtemps cet optimisme favorable à une « cohabitation » des « ennemis complémentaires » devenue impossible. Les critiques furent nombreuses, de Jean-Marie Domenach à Jean Amrouche et au jeune Pierre Nora, qui publie un livre qui s’en prend violemment aux pieds-noirs et prône l’indépendance21. Ce qui la frappe en effet, plusieurs décennies après le voyage dans les Aurès, c’est la misère sociale qu’elle rencontre dans les rues des villes et dans les campagnes (rien à voir selon elle avec la fin des années 1930 où au moins les gens mangeaient à leur faim). D’où son engagement dans un combat collectif contre ce qu’elle appellera la misère sociale et la « clochardisation » liée à l’exode rural. Sans revenir sur sa proximité avec le général de Gaulle (qu’explique en partie son amitié avec Geneviève de Gaulle), Germaine Tillion va suivre les évolutions de la colonie algérienne vers l’indépendance en insistant toujours sur la nécessité d’un « bien vivre minimal » hors de la clochardisation, et en s’en prenant à la torture (d’où ses polémiques à venir avec le général Massu et son admiration pour Paul Teitgen et le général de Bollardière).

Deux faits sont à retenir parmi d’autres pour comprendre l’action engagée à l’époque : la volonté de constituer un groupe dont les membres travaillent ensemble22 et la conviction qu’il faut calmer la violence, ce qui est pour elle une responsabilité primordiale. D’où sa rencontre controversée avec le leader Yacef Saadi commentée à l’infini d’un côté – les militaires français l’accusent de trahison – comme de l’autre – les militants pro-Fln l’accusent de pacifisme béat.

À la fin de la guerre, en 1962, Germaine Tillion accompagnera à sa manière la décolonisation ; elle le fera en raison même de son souci universel d’apaiser souffrances et misères, de calmer les violences et d’entraver en les dénonçant pouvoirs répressifs et pratiques d’enfermement. À distance, j’ai pu le vérifier à l’occasion d’une tournée de conférences consacrées à Germaine Tillion dans plusieurs villes d’Algérie en 2008, elle reste très présente dans les esprits et valorisée en Algérie où on la respecte en dépit des désaccords possibles (ses critiques du Fln et de ses violences). Toujours l’obstination lucide ; l’anthropologue ne se prosterne pas devant les États auxquels elle demande avant tout de donner la sécurité économique et sociale à ceux qui n’en jouissent pas. Ce n’est pas une intellectuelle d’État à la française, une conseillère du Prince en mal de reconnaissance, en cela ce n’est pas une républicaine au sens jacobin du terme. Pour elle, il faut d’abord coudre et recoudre le contrat social quand il est défaillant, ce qui est à peu près tout le temps le cas. Et cela ne se fait pas tout seul, c’est pourquoi chez elle le fil de l’amitié et du groupe (celui qu’elle observait de sa grotte dans les Aurès, celui qu’elle a préservé dans la Résistance et dans le camp, celui qu’elle a constitué à Alger avec les réseaux sociaux) ne s’est jamais dénoué car elle n’attendait pas grand-chose du pouvoir et surtout pas qu’il prenne en charge « nos responsabilités à notre place ». La République de Germaine Tillion n’est celle ni de Guy Mollet ni du François Mitterrand de l’époque.

Méditative comme Massignon23, Germaine Tillion n’a jamais cru que le mal était en voie de disparition24. Mais, afin de ne pas lui laisser libre cours, elle n’a cessé de s’en prendre aux servitudes volontaires et involontaires comme aux États et aux pouvoirs qui les suscitent. Germaine Tillion, une « vie politique » au sens de Hannah Arendt, mais pas une intellectuelle à la française, une femme indépendante à distance de la vie intellectuelle et toujours iconoclaste (elle fut l’une des rares à se préoccuper du sort des harkis pour ne pas le laisser à l’Action française25). Impossible de ne pas la rapprocher de Hannah Arendt mais aussi de Simone Weil, en dépit de psychologies et de philosophies très différentes.

Après la guerre d’Algérie, Germaine Tillion est redevenue ethnologue à plein-temps. Elle a repris son enseignement à l’École pratique des hautes études, mais elle a surtout voyagé à travers le monde, pérégriné à travers l’Afrique. Un combat n’a cessé de la porter, celui de la libération de la femme qu’elle n’a jamais réduit, depuis le Harem et les cousins, à la société musulmane et au Coran. Si elle est intervenue partout dans le monde et surtout en Afrique, elle a agi avec ses amies qui sont toutes des inventrices d’institutions comme Geneviève de Gaulle Anthonioz en témoigne. Jamais elle n’a dérogé à ses responsabilités : à la demande de Gérard Chaliand, elle a accepté vers la fin des années 1970 de devenir la présidente du Groupement pour les droits des minorités qu’elle a animé (et dont j’ai eu la chance d’être un temps le secrétaire) depuis sa maison de la porte Dorée. Elle y voyait beaucoup de monde26, ne donnait pas l’impression de s’intéresser beaucoup à elle ni à son ego. Elle méditait en agissant et réciproquement. Avec toujours un léger sourire en coin.

  • 1.

    Germaine Tillion, le Harem et les cousins [1966], Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 1982 ; Ravensbrück, Paris, Le Seuil, coll. « Points histoire », 1997.

  • 2.

    « Les vies de Germaine Tillion », Esprit, février 2000. Le numéro est épuisé, mais il est téléchargeable en Pdf sur notre site (http://esprit.presse.fr/archive/review/detail.php?code=2000_2).

  • 3.

    Grâce à Jean Lacouture qui est l’auteur d’une biographie (Le témoignage est un combat. Une vie de Germaine Tillion, Paris, Le Seuil, 2000) et d’un remarquable entretien avec G. Tillion (la Traversée du mal, Paris, Arléa, 2000), grâce à Nancy Wood (auteur d’une autre biographie, Germaine Tillion, une femme-mémoire. D’une Algérie à l’autre, Paris, Autrement, 2003), grâce à Pierre Vidal-Naquet, qui a publié deux articles de référence sur l’ouvrage consacré à Ravensbrück et sur les engagements algériens qui lèvent bien des malentendus, grâce à Julien Blanc, qui a écrit l’histoire du réseau du musée de l’Homme (Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme, 1940-1941, Paris, Le Seuil, 2010), grâce à Christian Bromberger qui a contribué à la reconnaissance et à la valorisation de l’ethnologue de la Méditerranée, mais aussi grâce à ses amies (Geneviève de Gaulle Anthonioz, Nelly Forget, Denise Vernay, Anise Postel-Vinay…), aux membres de l’Association Germaine Tillion, et à ses amis (Jean Daniel, Tzvetan Todorov…) et à bien d’autres désormais, « Les vies de Germaine Tillion » – c’est le titre du numéro d’Esprit – sont désormais bien connues. Je remercie pour ma part Armelle Mabon à qui je devais ce texte qui est la version écrite d’une intervention prononcée dans le cadre d’un colloque consacré à Lorient en 2010 (tout près de la maison de Plouhinec chère à G. Tillion) aux « résistances » de Germaine Tillion.

  • 4.

    Hannah Arendt, Vies politiques, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1986.

  • 5.

    G. Tillion, L’Afrique bascule vers l’avenir, Paris, Éditions Tirésias/Michel Reynaud, 1999.

  • 6.

    Id., Il était une fois l’ethnographie [2004], Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 2015, p. 80.

  • 7.

    Ses études furent diversifiées : sciences des religions, psychologie, archéologie… Louis Massignon et Marcel Mauss seront ses deux directeurs de thèse.

  • 8.

    Voir Christian Bromberger et Tzvetan Todorov, Germaine Tillion. Une ethnologue dans le siècle, Arles, Actes Sud, 2002 ; Camille Lacoste-Dujardin, « Le souci de la femme méditerranéenne. Des Aurès au Harem et les cousins » et Olivier Mongin, « L’anthropologue et l’avilissement des femmes. À propos du Harem et les cousins », Esprit, février 2000. Voir aussi l’article de Germaine Tillion, « La famille méditerranéenne », Esprit, mai 1981.

  • 9.

    G. Tillion, le Harem et les cousins, Paris, Le Seuil, 1966, p. 7.

  • 10.

    En effet, la composition féminine de la mission s’explique par « un a priori méthodologique de Paul Rivet qui estimait que des femmes peuvent plus facilement pénétrer la vie des musulmans que des hommes ». Voir les pages consacrées à la mission dans l’excellente publication : Résistance(s). Itinéraire et engagements de Germaine Tillion, Lyon, Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, 2004.

  • 11.

    Mona Ozouf les évoque dans son récent Jules Ferry. La liberté et la tradition, Paris, Gallimard, 2014.

  • 12.

    J. Blanc, Au commencement de la Résistance, op. cit.

  • 13.

    Voir le témoignage de Geneviève de Gaulle Anthonioz, « À Ravensbrück », dans Esprit, février 2000.

  • 14.

    Voir un texte important de ce point de vue, G. Tillion, « Première Résistance en zone occupée », Esprit, février 2000.

  • 15.

    Sur Pierre Vidal-Naquet, voir Olivier Mongin et Jean-Pierre Peyroulou, « Pierre Vidal-Naquet, un intellectuel hors pair », Esprit, juin 2006.

  • 16.

    Dans ses « Réflexions sur les trois Ravensbrück (1946, 1973, 1988) » (dans Tzvetan Todorov [sous la dir. de], le Siècle de Germaine Tillion, Paris, Le Seuil, 2007), P. Vidal-Naquet précise la spécificité de chacune de ces éditions : 1946, un témoignage qui est une enquête de Tillion sur elle-même, 1973, une édition qui prend en compte l’épisode algérien en publiant un texte de Nelly Forget intitulé « Anciens SS en Algérie » et discute la thèse d’Olga Wormser-Migot publiée en 1968 sur le système concentrationnaire, et 1988, qui revient sur les thèses négationnistes. À cela s’ajoutent des questions de Vidal-Naquet sur le dilemme entre l’histoire fondée sur des sources orales et l’histoire fondée sur des sources écrites ainsi que sur la fausse opposition entre camps de travail et camps d’extermination au sein du système concentrationnaire nazi.

  • 17.

    G. Tillion, L’Afrique bascule vers l’avenir, op. cit., p. 17-18.

  • 18.

    Daniel Rousset, l’Univers concentrationnaire, Paris, Éditions du Pavois, 1946.

  • 19.

    Id., les Jours de notre mort, Paris, Éditions du Pavois, 1947.

  • 20.

    Voir Isabelle Deblé, « Une exception éducative : les Centres sociaux en Algérie (1955-1959) », Esprit, octobre 2004.

  • 21.

    Voir Pierre Nora (il avait enseigné la philosophie à Oran), les Français d’Algérie, édition revue et augmenté, précédée de « Cinquante après » et suivie d’un document inédit de Jacques Derrida, « Mon cher Nora… », Paris, Christian Bourgois, 2012. Nora n’était pas tendre avec l’action sociale de Tillion qui devait d’ailleurs lui répondre vivement.

  • 22.

    Conviction qui continue d’animer l’association des amis de Germaine Tillion, constituée à l’origine des militantes de l’époque.

  • 23.

    Voir l’extrait de L’Afrique bascule vers l’avenir cité supra, p. 60.

  • 24.

    Voir G. Tillion, la Traversée du mal, op. cit.

  • 25.

    Voir Mohand Hamoumou, « Les harkis, un trou de mémoire franco-algérien », Esprit, mai 1990.

  • 26.

    Voir Alice Gadoffre-Staath, « Le rendez-vous de Saint-Mandé », Esprit, février 2000.