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Littérature et démocratie

L’œuvre littéraire se voit investie d’une portée politique nouvelle. L’opposition ancienne entre l’écrivain engagé et le formaliste reclus dans sa tour d’ivoire a cédé la place à une conception plus pragmatique, consciente de la fonction critique de l’écriture littéraire comme de sa capacité à interpeller la démocratie.

Le réengagement des écrivains et la repolitisation de la littérature ont pris dernièrement des tournures spectaculaires et médiatiques, avec le recours à la littérature comme outil de demande de justice et de dénonciation des violences sociales ou sexuelles. Dans le discours public, les écrivains contribuent à la circulation des problématiques transverses comme celle de l’anthropocène ou du genre, alors même que la culture est l’objet d’affrontements idéologiques nouveaux comme en témoignent les débats sur l’appropriation culturelle ou la woke culture : l’œuvre artistique est réinvestie d’une valeur éthique comme d’une portée politique. Alors même que la catégorie médiatrice d’intellectuel tend à disparaître, la frontière qui séparait les engagements privés de l’écrivain de son œuvre tend à céder, dans un double mouvement d’activation politique et de responsabilisation de l’art et de la littérature.

Cette repolitisation a le double effet d’attribuer au travail artistique une force d’action, et de l’exposer aux critiques. L’écrivain devient directement imputable de son travail, non sans créer des effets de rétrospection troublants comme l’examen de conscience dont a fait l’objet en 2020 l’immunité complaisante dont a bénéficié Gabriel Matzneff. La peur, assez nouvelle, que des œuvres de fiction puissent blesser les sensibilités et véhiculer des contenus nocifs est un indice fort de ce réengagement dans des débats sociétaux : c’est, aux États-Unis, l’émergenc

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Alexandre Gefen

Historien des idées et de la littérature, critique littéraire, Alexandre Gefen est Directeur de Recherche au CNRS. Il a également fondé le site internet Fabula, consacré à la recherche en littérature. Il est l'auteur de Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle (José Corti, 2017), et de L'Idée de la littérature (Éditions Corti, 2021).…

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Nos attentes à l’égard de la littérature ont changé. Autant qu’une expérience esthétique, nous y cherchons aujourd’hui des ressources pour comprendre le monde contemporain, voire le transformer. En témoigne l’importance prise par les enjeux d’écologie, de féminisme ou de dénonciation des inégalités dans la littérature de ce début du XXIe siècle, qui prend des formes renouvelées : le « roman à thèse » laisse volontiers place à une littérature de témoignage ou d’enquête. Ce dossier, coordonné par Anne Dujin et Alexandre Gefen, explore cette réarticulation de la littérature avec les questions morales et politiques, qui interroge à la fois le statut de l’écrivain aujourd’hui, les frontières de la littérature, la manière dont nous en jugeons et ce que nous en attendons. Avec des textes de Felwine Sarr, Gisèle Sapiro, Jean-Claude Pinson, Alice Zeniter, François Bon.