Houellebecq, post-politique ?
Les romans de Michel Houellebecq possèdent bien un pouvoir politique, qui passe par leur capacité à configurer nos visions du réel, en décrivant des personnages pétris de haine. Mais c’est surtout par la négation du politique dont elle fait preuve, que son œuvre recèle un potentiel de violence.
Parler des positions politiques de l’œuvre de Michel Houellebecq pose un vrai problème théorique et une série de questions. La première est de se demander si ces opinions ont la moindre importance, en avançant que les œuvres ne font pas de politique et existent dans un espace séparé du monde, nommé la fiction. Si l’on admet qu’il y a quelque chose de politique dans une œuvre littéraire, doit-on considérer les opinions politiques publiques de l’auteur ou celles de son œuvre ? On a pu considérer, à la suite de Proust, que la personne sociale et l’auteur étaient deux identités radicalement distinctes et ne communiquant pas, voire affirmer qu’un auteur pouvait être de droite et son œuvre de gauche, en récupérant par exemple Céline comme romancier du peuple1. Ma position sera de considérer qu’il y a un rapport, possiblement complexe, entre l’œuvre et l’auteur et que les œuvres littéraires ne sont pas isolées des préoccupations politiques contemporaines, ce qui implique alors, d’une part, de prendre en compte les engagements plus ou moins explicites de Michel Houellebecq2, mais aussi son mode de vie, ses amitiés (on cite souvent Nicolas Sarkozy), ses origines, voire son inconscient social (la conversion de sa mère à l’islam, sa naissance à La Réunion, etc.), et, d’autre part, le message politique de l’œuvre.
Une hésitation
Si cela est possible pour ce qu’on appelait les « romans à thèse », cela ouvre de nouvelles difficultés pour les romans de Houellebecq racontés à la première personne : doit-on identifier Michel Houellebecq à ses personnages principaux ? Que penser des discours des personnages secondaires ? Le contenu politique est-il dans la description de la réalité, la vision du monde, plutôt que dans les discours explicites ? La force politique d’une œuvre se trouve-t-elle dans son style3 ? La réception de l’œuvre et, par exemple, son éventuelle récupération politique – Soumission (Flammarion, 2015) a été lu comme un roman d’anticipation et est devenu une sorte de bréviaire de l’extrême droite – doit-elle être prise en compte ? Le projet de distinction entre l’écrivain comme auteur et comme personne sociale4 montre ses limites face à un auteur aussi présent médiatiquement que Michel Houellebecq : ses romans engagent des relations de sympathie ou d’antipathie fortes, qui mettent en jeu des questions éthiques et politiques concrètes et incarnées, dans lesquelles il est inévitable de se projeter.
Pour un cas aussi embarrassant que celui de Houellebecq, qui est accusé d’islamophobie5 mais dont l’œuvre est défendue par toute la presse littéraire de gauche, à commencer par Les Inrockuptibles et Libération, ces questions ne sont pas de trop. Elles participent d’une hésitation globale à interpréter une œuvre, d’abord publiée par Maurice Nadeau, grand éditeur de gauche, et lue comme une critique du néolibéralisme et de l’individualisme sous la plume de Bernard Maris6, avant que son auteur soit admiré à droite pour ses inquiétudes identitaires (Valeurs actuelles lui consacrera plusieurs unes), puis d’être considéré comme un défenseur par défaut du macronisme, dont il mettra en scène le ministre de l’Économie Bruno Le Maire de manière flatteuse dans Anéantir (Flammarion, 2022). Cette hésitation sur la politique de Houellebecq (« qu’il est impossible de situer7 ») n’est d’ailleurs qu’un cas particulier des désaccords de la critique, faisant tour à tour de l’auteur ou le Balzac contemporain (« si nous avons des descendants et que ces descendants veulent savoir ce que vivait et pensait l’humanité occidentale au tournant du troisième millénaire, c’est lui qu’ils devront lire8 »), ou le simple imitateur des notices de Wikipédia, un misanthrope nihiliste et empêtré dans le « déprimisme9 », ou au contraire un humaniste qui, loin de nous faire désespérer du monde contemporain, nous inviterait à nous en consoler et à sortir de notre indifférence en nous faisant partager la souffrance sociale10.
L’éclaireur
Le Rappel à l’ordre de Daniel Lindenberg11, qui fait du romancier « l’éclaireur » infréquentable des « néo-réacs », a tenté de cataloguer définitivement l’auteur des Particules élémentaires (Flammarion, 1998) dans le camp de la réaction. Lindenberg retient essentiellement la charge de Houellebecq contre Mai 68 et l’interprétation que le personnage principal des Particules élémentaires en fait : « Il est piquant de constater que cette libération sexuelle a parfois été présentée sous la forme d’un rêve communautaire, alors qu’il s’agissait en réalité d’un nouveau palier dans la montée de l’individualisme. »
Mai 68 marquerait l’entrée dans une ère de déliaison, la réduction du monde à l’ordre économique étant un credo insupportable pour Houellebecq, surtout lorsqu’il se double d’un libéralisme sexuel : les communautés s’y dissolvent, le langage y perd sa capacité à désigner le monde. La religion, seul secours d’un monde vide, est elle-même défaillante : notre « civilisation qui vacille parce qu’elle est incapable de suppléer au vide que suscite la mort de Dieu » et ses succédanés, psychanalyse ou philosophie new age, sont des impasses. Si la science pouvait, suggère le romancier, faire de nous des dieux en nous permettant de nous cloner, elle ne fournirait en définitive que la triste contemplation du même. Le personnage houellebecquien « apparaît au milieu d’un paysage dévasté, perdu dans un décor qui n’est plus qu’un fatras de liens rompus, un amoncellement de bouts de ficelle brisés. Attaches sociales, sentimentales, historiques, familiales, culturelles, etc.12 », note Philippe Muray : la condition moderne serait un complet désastre. À cette critique s’adjoindraient la misogynie, l’islamophobie et le déclinisme : refusant la liberté des mœurs, l’égalité, le multiculturalisme, critique de la gauche, de son idéologie des droits de l’homme et de ses intellectuels, Houellebecq mettrait en œuvre une position réactionnaire cohérente et même paradigmatique, tant dans ses prises de position publiques que dans le discours de ses personnages et le sens général que l’on peut donner au pessimisme de son œuvre. De la manière dont Houellebecq caricaturerait les communautés de Mai 68, satanistes et pédophiles, à son discours public dans ses Interventions, les positions de Michel Houellebecq seraient parfaitement alignées avec celles des autres critiques réactionnaires de Mai 68.
Loin de se dédouaner, le romancier réagira avec ironie et s’enorgueillira du regroupement produit par Daniel Lindenberg : il déclarera qu’« appartenir à une liste qui compte Finkielkraut, Taguieff, Christopher Lasch, Muray et Dantec a tout pour me réjouir13 » (tout en taisant les noms de Marc-Édouard Nabe et de Renaud Camus, dont il s’est également rapproché) et lancera une contre-attaque contre la bien-pensance de gauche aux complaisances morales tout en faisant l’éloge de Jean-Pierre Chevènement.
Depuis l’essai de Daniel Lindenberg, dans un contexte de droitisation progressive de l’opinion, les entretiens dans les médias de droite de Houellebecq, sa critique acerbe de la modernité, écologique, féministe et laïque, comme son inquiétude par rapport à la disparition de l’homme dans le transhumanisme et à la dissolution de la société et du territoire, ont confirmé le rattachement de l’auteur de Soumission aux intellectuels dénonçant la perte des identités culturelles traditionnelles, d’Alain Finkielkraut à Éric Zemmour, en passant par Christophe Guilluy. Assumant sa « peur de l’islam », sa méfiance vis-à-vis de l’Europe, laissant entendre, non sans provocation, sa sympathie pour Pétain ou son admiration pour Franco14, dénonçant la guerre civile dans les banlieues et l’insécurité culturelle de la France profonde, s’en prenant au communautarisme et à la mondialisation, à la destruction de l’agriculture française et à l’euthanasie, Michel Houellebecq serait, à la fois dans ses romans, ses textes théoriques et ses provocations médiatiques, le romancier d’un courant identitaire rétrograde clairement identifié politiquement à l’extrême droite. Soumission « adoube les idées du Front national, ou bien celles d’Éric Zemmour, au cœur de l’élite intellectuelle. Signée d’une idole de la critique, elle leur donne la reconnaissance qui leur manquait dans le quadrilatère royal de l’édition française. En un mot, elle permet de chauffer la place de Marine Le Pen au café de Flore15 », dénonce Laurent Joffrin.
Un piège
La cause est-elle pour autant entendue ? Plusieurs travaux récents viennent nuancer un tel constat, m’invitant plutôt à dire que si Houellebecq s’oppose à la gauche, c’est moins au nom de valeurs réactionnaires qu’en celui d’une critique de la politique et d’une fuite post-politique dans l’esthétique.
Sur le plan de l’analyse idéologique, l’excellent essai de Christian Authier, Houellebecq politique16, auquel cet article doit beaucoup, fait de Houellebecq un homme libre et engagé pour la liberté d’opinion, dont les provocations seraient utiles ; non un réactionnaire faute de croire dans la possibilité de tout retour en arrière, mais plutôt un « antimoderne » selon la formule attrape-tout proposée par Antoine Compagnon pour mettre ensemble Joseph de Maistre et Roland Barthes autour d’une perplexité à l’égard des Lumières, de la démocratie et de l’idée de progrès17. Ce tableau nuancé qui botte en touche18 s’appuie essentiellement sur les prises de position publiques complexes de l’écrivain. De telles analyses centrées sur l’auteur tendent mécaniquement à sous-estimer la violence des discours des personnages houellebecquiens qui, en se mettant supposément à l’écoute de la souffrance sociale cachée, tiennent des propos d’une xénophobie, d’un racisme, d’une misogynie si accablants que je me dispenserai de les citer. Certes, le fait que ces discours ne sont pas imputables à leur auteur, mais retranscrivent la pensée de leur personnage est une ligne de défense juridiquement et éthiquement très forte. Accusé d’incitation à la haine pour Soumission, le romancier peut aisément répondre : « La vengeance est un sentiment que je n’ai jamais eu l’occasion d’éprouver. Mais dans la situation où il se trouve, il est normal que Michel ait envie qu’on tue le plus de musulmans possible… oui… oui, ça existe, la vengeance. L’islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition19. » Heureusement, il est condamné. Il déploie donc une double réponse : d’une part, les déclarations islamophobes ne traduisent pas les pensées de l’auteur du roman ni même son caractère, elles relèvent de ce que les théoriciens de la fiction nomment de l’« imagination de rôle », d’autre part, à l’intérieur même du roman, ces discours du personnage font l’objet d’une condamnation. « La juxtaposition de perspectives et de tonalités incompatibles, le travail de la parodie, les jeux constants sur l’ambivalence minent de l’intérieur toute univocité et interdisent de figer les différents énoncés du roman en une doctrine identifiable20 », note par ailleurs Agathe Novak-Lechevalier, dans une perspective soulignant « l’équivoque » perpétuelle, la dimension polyphonique, contradictoire des discours du romancier, capable d’idolâtrer les femmes qu’il réduit à l’état d’animaux ou de nuancer sa haine de l’islam en expliquant qu’il s’en prend à tous les monothéismes.
Mais l’ambiguïté de ce dispositif, qui joue, à chaque fois qu’il franchit les limites du supportable, de la délégation de parole et implique une dimension autobiographique qui n’est que partiellement assumée, suffit-elle à dédouaner l’auteur ? Dans un remarquable essai de ce qu’on pourrait appeler une « narratologie éthique », le critique suisse Raphaël Baroni souligne les difficultés considérables qu’il y a à interpréter le dispositif Houellebecq et la multiplicité des champs de sens qui se rencontrent21. Le roman en deviendrait à proprement parler « illisible ». Le critique évoque une « dilution d’auctorialité » particulièrement forte dans ses dernières œuvres, comme si Houellebecq s’était éloigné des personnages qui disent « je » dans ses romans : depuis l’essai de Daniel Lindenberg, Houellebecq serait-il devenu plus prudent ? Les signaux intellectuels sont ici contradictoires : d’un côté, des dérapages islamophobes dans la revue de Michel Onfray, Front populaire, et, d’un autre côté, ses discours publics annonçant qu’il votera Emmanuel Macron, sa mise en scène positive du couple contemporain et du redémarrage économique de la France engagé par Bruno Le Maire dans Anéantir ou encore son refus de s’aligner sur le discours d’Éric Zemmour, dont un portrait peu enthousiasmant se dégage dans le même roman. Faut-il alors, en fin de compte, comme Christian Authier, faire de Houellebecq un simple provocateur mélancolique ? Ou faut-il, comme les critiques littéraires que nous avons cités, faire de son œuvre un dispositif conçu pour résister à l’interprétation, un piège essentiellement littéraire ? Faut-il dénier au roman son pouvoir d’influence, en affirmant que la dégénérescence de la matière même du romanesque ne serait que l’emblème de la décadence de la nation22 ?
Négation du politique
Je crois qu’on ne peut pas gagner sur les deux tableaux et déclarer à la fois l’innocuité politique, l’absence de responsabilité politique du roman et son génie à penser notre temps. Derrière les dispositifs d’autodénégation et d’ironie, derrière la complexité polyphonique de ses discours, derrière le jeu de cache-cache de l’auteur, l’œuvre de Houellebecq possède un pouvoir politique, qui passe par ses capacités de configurer nos visions du réel (en décrivant par exemple une France aux mains des islamistes ou d’un animateur de télévision), nos sensibilités (en infléchissant la vision que nous avons de certaines situations sociales) et de travailler notre langage (en rendant énonçable ce qui ne l’était pas). Si Houellebecq n’a peut-être pas la force prémonitoire qu’on lui a souvent attribuée dans Valeurs actuelles, son œuvre manifeste le pouvoir de la littérature à rendre dicibles, viraux et agissants des discours et des représentations.
Faire condamner ou faire échouer des personnages pétris de haine dans un récit ne suffit pas à neutraliser la violence qu’ils ont fait advenir dans le monde.
Chez Houellebecq, « le lecteur reste autorisé à se positionner sur les assertions dont il est témoin, tout comme il reste autorisé à deviner l’auteur derrière celles-ci23 » : même si le romancier prend un certain champ par rapport à ses personnages, une interprétation du monde se dégage peu ou prou de l’œuvre, aussi ouverte soit-elle. Car bien qu’on puisse rester attentif à la différence entre l’auteur et son œuvre, il existe chez Houellebecq une cohérence – brouillée, mais que l’on ne saurait nier – entre la parole de l’auteur et celle de ses personnages, ses discours publics et ceux de ses personnages. Faire condamner ou faire échouer des personnages pétris de haine dans un récit ne suffit pas à neutraliser la violence qu’ils ont fait advenir dans le monde. Considérer que la restitution romanesque de discours haineux possède une fonction simplement cathartique est une option critique généreuse, mais naïve : en accordant une valeur libératoire au franchissement des lignes du politiquement correct, on limite la littérature à être une mimésis. C’est la lecture de ceux qui considèrent que la fonction de dévoilement, d’imitation de la réalité est l’unique politique de littérature, sans prendre en compte la forme d’action et de transformation que toute fiction prend en entrant dans le monde. Sans entrer dans une vision moralisatrice de la littérature, on ne saurait penser que la littérature puisse décrire le mal sans être justifiable d’une évaluation fine des responsabilités qu’elle prend alors, et des garde-fous éthiques et littéraires qu’elle déploie pour ne pas valoriser ce qu’elle met en scène. Dans le cas Houellebecq, on peut juger ceux-ci (la polyphonie interne, la prise de distance partielle vis-à-vis des personnages, l’égalisation nihiliste des formes de vie, le refus de l’héroïsation romanesque) insuffisants. Houellebecq moque Thomas Mann et Proust dans Sérotonine (Flammarion, 2019) comme Céline moquait Montaigne dans Voyage au bout de la nuit : pas plus que chez l’écrivain collaborationniste, l’ironie et le désespoir ne peuvent dédouaner son antihumanisme et sa défiance vis-à-vis de la social-démocratie.
Assurément, Houellebecq n’est pas réactionnaire au sens où il souhaiterait forcer le retour à un système de valeurs du passé – je dirai même que les romans de Houellebecq décrivent, non sans la jubilation d’une certaine curiosité, l’évolution contemporaine du monde. Mais son pessimisme schopenhauerien (« Dans mes romans, il n’y a pas de pardon, de retour en arrière, de deuxième chance ; tout ce qui est perdu est bel et bien, et à jamais, perdu »), la solution esthétique que le romancier préconise (« Chaque individu est cependant en mesure de produire en lui-même une sorte de révolution froide, en se plaçant pour un instant en dehors du flux informatif-publicitaire. C’est très facile à faire ; il n’a même jamais été aussi simple qu’aujourd’hui de se placer, par rapport au monde, dans une position esthétique : il suffit de faire un pas de côté ») et la consolation qui est alors promise par la mise à distance cartographique et descriptive (« Si vous ne parvenez pas à articuler votre souffrance dans une structure bien définie, vous êtes foutu24 ») dans laquelle l’écriture est un rempart contre les maux ne sont pas politiquement neutres : la fuite esthétique est une manière de condamner l’action politique.
Le plus politique des écrivains contemporains écrit finalement contre toute idée d’action politique et représente l’ensemble des solutions politiques et des destins de la France pour les renvoyer de manière égalitaire à une même inanité. Cette négation du politique est revendiquée partout dans une œuvre qui ne représente l’action politique que pour la désarmer d’une manière ou d’une autre et qui semble parfois tentée par une esthétisation proprement fasciste de la violence politique, si l’on pense à la thèse célèbre de Walter Benjamin – rappelons, par exemple, l’évocation des attentats écologistes dans Anéantir, dépeints comme des sortes de dispositifs artistiques. De même qu’il n’y a pas plus pornographique que la critique houellebecquienne de l’érotisme post-1968, il n’y a pas plus individualiste que la distance esthétique qu’il préconise. « La dissolution progressive au fil des siècles des structures sociales et familiales, la tendance croissante des individus à se percevoir comme des particules isolées […] rend bien sûr inapplicable la moindre solution politique25 », justifie le romancier, pour se situer dans un espace post-politique où ne subsistent que quelques mobilisations ponctuelles (contre l’euthanasie) et des engagements individuels (l’amour de certains personnages). Critiquant l’individualisme, Houellebecq se situe pourtant aux antipodes de ceux qui veulent défendre le collectif et emploient, comme Annie Ernaux par exemple, les ressources de la littérature pour reconstruire les communautés.
Refusant de faire usage de la littérature pour faire produire un sens collectif et dessiner des possibles, Houellebecq n’exploite de son acuité descriptive qu’une négativité esthétique et s’expose au risque d’usure de ses provocations et d’obsolescence de son œuvre. Cette attitude contraste avec le climat littéraire des années 2020 où, au contraire, la littérature se réengage et se repolitise pour faire face aux reconfigurations contemporaines du travail, du rapport aux identités et à la nature26. En libérant la parole la plus insupportable dans une délectation aux douteuses vertus cathartiques, en déniant la puissance d’organisation et d’invention sociale des groupes et des communautés en contexte libéral, en se réfugiant dans une provocation assez systématiquement alignée sur un discours réactionnaire et un étrange dandysme beauf, Houellebecq tourne le dos à une responsabilité éthique essentielle pour préférer aux politiques de la littérature, pour reprendre la formule célèbre du philosophe Jacques Rancière, le désastre de ce qui serait un « après » du politique, mais dont la violence et la mort sont les seuls noms.
- 1. Ces questions complexes ont été brillamment posées par Gisèle Sapiro dans Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ? (Paris, Seuil, 2020) et l’enquête que j’ai menée auprès de vingt-six écrivains français contemporains (Alexandre Gefen, La littérature est une affaire politique, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2022) m’a montré qu’elles étaient encore centrales.
- 2. Par exemple, Michel Houellebecq, Interventions, Paris, Flammarion, 1998, Interventions 2. Traces, Paris, Flammarion, 2009 et Interventions 2020, Paris, Flammarion, 2020.
- 3. Comme l’affirme Vincent Berthelier dans Le Style réactionnaire. De Maurras à Houellebecq, Paris, Éditions Amsterdam, 2022.
- 4. Formulé par Marcel Proust dans Contre Saint-Beuve [1910], préface de Bernard de Fallois, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1987.
- 5. Le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples et la Ligue française des droits de l’homme ont porté plainte contre lui en 2014 à l’occasion d’un entretien resté célèbre où il déclara : « La religion la plus con, c’est quand même l’islam » (M. Houellebecq, entretien avec Didier Sénécal, Lire, septembre 2001). Le recteur de la grande mosquée de Paris a envisagé de faire de même en 2022, à la suite des propos de l’auteur dans un échange avec Michel Onfray (« Houellebecq-Onfray : la rencontre », Front populaire, hors-série, décembre 2022).
- 6. Bernard Maris, Houellebecq économiste, Paris, Flammarion, 2014.
- 7. Entretien avec Jacques Julliard, « Des intellectuels ont été traqués comme on poursuit des délinquants », propos recueillis par Vincent Trémolet de Villers, Le Figaro, 25 septembre 2015.
- 8. Emmanuel Carrère, « L’atelier Houellebecq à Phuket », dans Agathe Novak-Lechevalier (sous la dir. de), Michel Houellebecq, L’Herne, coll. « Cahiers de L’Herne », 2017.
- 9. Jean-Marie Rouart, « “Désenchantés.” Le déprimisme, une nouvelle génération littéraire », Le Figaro littéraire, 15 octobre 1998.
- 10. Voir A. Novak-Lechevalier, Houellebecq, l’art de la consolation, Paris, Stock, 2018.
- 11. Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires [2002], Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2016.
- 12. Philippe Muray, « Et, en tout, apercevoir la fin » [1999], dans A. Novak-Lechevalier (sous la dir. de), Michel Houellebecq, op. cit., p. 248.
- 13. M. Houellebecq, « Philippe Muray en 2002 », Interventions 2, op. cit.
- 14. « J’ai plus de sympathie pour Pétain ! Je trouve ça facile d’aller faire le malin à Londres sans affronter les difficultés réelles du pays », M. Houellebecq, entretien avec D. Sénécal, art. cité.
- 15. Laurent Joffrin, « “Soumission”. Le Pen au Flore », Libération, 2 janvier 2015.
- 16. Christian Authier, Houellebecq politique, Paris, Flammarion, 2022.
- 17. Antoine Compagnon, Les Antimodernes. De Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 2005.
- 18. Et reprend des hypothèses déjà formulées par Dominique Noguez dans Houellebecq, en fait, Paris, Fayard, 2003.
- 19. M. Houellebecq, entretien avec D. Sénécal, art. cité.
- 20. A. Novak-Lechevalier, Houellebecq, l’art de la consolation, op. cit., p. 59. Voir aussi Liesbeth Korthals Altes, « Persuasion et ambiguïté dans un roman à thèse postmoderne (Les Particules élémentaires) », dans Sabine van Wesemael (sous la dir. de), Michel Houellebecq, Amsterdam/New York, Rodopi, coll. « CRIN », 2004, p. 29-45 ; et Corina da Rocha Soares, « L’équivoque chez Michel Houellebecq. Subtilités d’un personnage ambigu », Carnets, Première série, no 2, 2010, p. 123-149.
- 21. Raphaël Baroni, avec la collaboration de Gaspard Turin et Samuel Estier, Lire Houellebecq. Essais de critique polyphonique, Genève, Slatkine Érudition, 2022.
- 22. Comme le fait l’universitaire américaine Christy Wampole dans Degenerative Realism: Novel and Nation in Twenty-First-Century France, New York, Columbia University Press, 2020.
- 23. G. Turin, dans sa postface à l’essai de R. Baroni, Lire Houellebecq, op. cit.
- 24. M. Houellebecq, Rester vivant. Méthode, Paris, La Différence, coll. « Littérature », 1991.
- 25. M. Houellebecq, Interventions 2020, op. cit.
- 26. Voir A. Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au xxie siècle, Paris, Éditions Corti, coll. « Les Essais », 2017 et L’Idée de la littérature. De l’art pour l’art aux écritures d’intervention, Paris, Éditions Corti, coll. « Les Essais », 2021.