Le tempo de Michela Murgia
L’écrivaine sarde Michela Murgia est décédée à Rome le 10 août. Ses funérailles ont été un évènement à la fois culturel et politique, témoignant de l’importance de cette figure dans les recompositions de la littérature italienne contemporaine.
Le 12 août 2023 à Rome, en l'église Santa Maria in Montesanto, connue sous le nom d' « l’église des Artistes », s'est déroulé un événement à la fois normal et exceptionnel. Normal parce qu'il s'agissait d'un enterrement et que pour tous les grands artistes, écrivains et journalistes italiens, cette église est le lieu des derniers adieux. Exceptionnel parce que la défunte était l’écrivaine Michela Murgia, qui a voulu que ses funérailles soient un geste profondément religieux et politique à la fois. C'est pourquoi des ballons arc-en-ciel, en forme de licorne, occupaient le parvis de l'église, sans que cela paraisse incongru. Michela Murgia, une des personnalités littéraires qui ont le plus marqué la scène italienne de ces dernières années, vivait pleinement et authentiquement ces deux dimensions, religieuse et militante, elle a ouvert par sa vie et sa mort précoce un nouveau temps de la littérature italienne.
D'origine sarde, passionnée de technologie, d'actualité mais aussi de théologie, après des études en sciences religieuses, Michela Murgia a peiné à trouver un emploi au début des années 2000. Portière de nuit dans un hôtel, professeure de religion, employée dans un centre d'appel : autant d'expériences professionnelles difficiles, qu'elle a toujours regardées avec gratitude pour la dimension de l'humain qu'elles lui ont révélé, mais aussi pour la nécessité du combat politique qu'elles lui ont indiquée. En particulier, la précarité dans un centre d'appel des aspirateurs Kirby l’ébranle à tel point qu'elle ouvre un blog et confie sous la forme d'un journal satirique et provocateur, son exploitation quotidienne. Cette confiance dans le web est largement récompensée quelques mois plus tard lorsque cet ensemble de textes, découverts et rassemblés par un éditeur, est publié en 2006, et constituera la pierre angulaire de son oeuvre, Il mondo deve sapere (adapté plus tard au cinéma par Paolo Virzì sous le titre de Tutta la vita davanti). À ce premier texte succèdent des romans historiques qui entremêlent les luttes féministes et sa terre, la Sardaigne (Accabadora, Seuil 2011), mais surtout des essais (Istruzioni per diventare fascisti. "Comment devenir fasciste", 2018, non traduit en français) et une myriade de tribunes d'abord sur les réseaux sociaux (elle a été une utilisatrice régulière et très suivie d'Instragram jusqu'à ses derniers jours), mais aussi dans de grands journaux comme La Repubblica, L'Espresso, et en podcast.
Michela Murgia fut avant tout l’instigatrice, la matriarche, d'un mouvement à la fois littéraire et politique qui ira loin.
Pourtant, Michela Murgia ne passera sans doute pas à la postérité comme une immense écrivaine (à moins qu’un manuscrit encore inédit ne soit exhumé un jour d’un de ses tiroirs). Comme l’écrit La Repubblica, elle a été avant tout « la figure la plus représentative du passage d'une société littéraire traditionnelle à une société médiatique où ce qui compte, plus que les idées, est le courage de les exprimer et de les mettre en scène1 ». L’écrivain Roberto Saviano, dans son discours à l’église des Artistes, a rappelé en effet - sur un ton très intime - que Michela Murgia détestait la solitude et que, pour cette raison, l'exercice de l'écriture lui était vraiment difficile. Elle préférait être parmi les gens, dans la communauté politique, dans le débat qu'elle parvenait toujours à réengager en lui donnant une nouvelle perspective. Ce sens de la communauté relevait aussi - fait intéressant pour une intellectuelle de gauche et queer - de sa foi chrétienne, qu’elle est arrivée à conjuguer avec son credo politique, ce qu’elle l'explique dans son dernier essai God Save the Queer (non traduit en français). Ce sens de la communauté, elle l'a notamment trouvé et éprouvé dans sa « famille queer », c'est-à-dire une communauté humaine, mais surtout d'intellectuels qu’elle avait réunis autour d’elle sous le signe d’un entre-aide mutuel très fécond. Le 12 août, ils étaient tous là : Chiara Valerio, Teresa Ciabatti, Chiara Tagliaferri, Roberto Saviano ; des noms qui ne disent pas grand-chose en France, mais qui constituent aujourd’hui le pôle progressiste, contestataire de la littérature italienne contemporaine. À regarder ses funérailles transmises en direct sur La Repubblica, Il Corriere della Sera et La Stampa (comme celles de Berlusconi il y a quelques mois), il est clair que Michela Murgia fut avant tout l’instigatrice, la matriarche, d'un mouvement à la fois littéraire et politique qui ira loin.
Chiara Valerio a noté, dans son émouvant discours après celui de Saviano, que la langue italienne est limitée, n’ayant qu’un mot pour évoquer le « temps », « tempo », alors que l’anglais a « time », « tense », « weather ». Elle retint alors ce dernier terme, celui de la métaphore météorologique, pour parler de Michela Murgia, de sorte que, dit-elle, « demain il pleuvra Michela Murgia » à l'encre de nombreux écrivains.
- 1. Simonetta Fiori, « Michela Murgia è morta: la scrittrice e attivista che infiammava i social », La Repubblica, 10 agosto 2023