Emmanuel Macron et Rishi Sunak à l’Élysée en 2023 (photo Number 10)
Emmanuel Macron et Rishi Sunak à l’Élysée en 2023 (photo Number 10)

France et Royaume-Uni : deux dissolutions, deux hommes, deux écueils politiques

Le rejet dont Emmanuel Macron et Rishi Sunak font l’objet tient notamment à l’absence de concrétisation de leurs engagements sur les services publics, la préservation des droits humains et la protection de l’environnement. Mais, à la différence de la France, les fondamentaux de la démocratie ne sont pas menacés outre-Manche.


Le choix présidentiel de dissoudre l’Assemblée nationale a occulté d’autres événements internationaux, dont la campagne électorale qui se déroule au Royaume-Uni à la suite de la dissolution du Parlement voulue par Rishi Sunak. Plusieurs rédactions françaises ont fait le parallèle entre la décision d’Emmanuel Macron et celle de David Cameron de soumettre, en 2016, le maintien de son pays au sein de l’Union européenne au référendum. Le rapprochement n’est pas absurde dans la mesure où, dans les deux cas, les deux dirigeants ont fait un pari dont les conséquences seront ou ont été particulièrement négatives. C’est, toutefois, sur un autre plan que la comparaison paraît plus pertinente entre la situation politique du chef de l’État français et le Premier ministre britannique actuel. Les deux hommes partagent une vision proche des politiques publiques favorables au marché, emportant une perte progressive de la confiance d’un électorat clef pour leur parti : celui de centre gauche pour Emmanuel Macron et celui de l’ancien « mur rouge » du nord de l’Angleterre pour Rishi Sunak. Pour l’un et l’autre, le rejet dont ils font l’objet tient notamment à l’absence de concrétisation d’engagements dans trois domaines de l’action publique : les services publics, la préservation des droits humains et la protection de l’environnement.

Pour les plus vulnérables (socialement et géographiquement), le sujet des services publics est sensible. Avant même leur arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron et Rishi Sunak ont trouvé une situation dégradée sur ce terrain, mais ils avaient promis une amélioration substantielle. Sous le gouvernement de Rishi Sunak, les statistiques montrent que le budget du National Health Service (la Sécurité sociale britannique) a stagné et que les patients en attente de prise en charge sont toujours aussi nombreux. Quant à l’idée de Levelling up lancée par Boris Johnson en 2019 (qui lui avait permis de conquérir les suffrages des classes populaires du nord de l’Angleterre), elle a fait long feu. Ce plan de réinvestissement en faveur de la réindustrialisation et des services publics a surtout profité aux collectivités conservatrices et n’a pas connu de véritable concrétisation au-delà d’une loi plutôt technique portant d’abord sur la planification urbaine (Levelling Up and Regeneration Act de 2023). Par ailleurs, l’abandon de la ligne à grande vitesse entre Liverpool et Manchester a été très mal vécu, dans la mesure où il s’agissait d’un aménagement écologique du territoire indispensable à l’attractivité du nord de l’Angleterre.

En France, les dépenses publiques ont continué de croître ces sept dernières années, mais cela ne s’est pas traduit par une amélioration de la qualité des services et du sort des agents publics, de plus en plus paupérisés. Cette croissance est d’abord le fruit de l’action d’un État pompier, venu en premier lieu au secours des entreprises et des ménages frappés par de multiples crises, sans réelle équité. Les efforts budgétaires consentis aux services publics ont été ponctuels et non structurels, et parfois remis en cause comme dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui a subi de plein fouet les effets du décret du 21 février 2024 portant annulation de crédits. Ce texte est représentatif des options privilégiées par l’exécutif français, qui sont tout à fait comparables à celles choisies outre-Manche depuis plusieurs années. Les dépenses qui ne se traduisent pas par des résultats immédiats mais qui structurent l’avenir sont sacrifiées : éducation, recherche, culture, aménagement du territoire et développement durable sont les victimes du décret de 2024. Il faut y ajouter les crédits portant sur le retour et l’accompagnement à l’emploi dans un contexte plus large de politique punitive à l’encontre des chômeurs. Les budgets relativement préservés sont ceux des secteurs qui ont réussi à faire valoir leurs intérêts, notamment lorsqu’ils sont conformes à la vision productiviste de l’exécutif (agriculture, économie) ou relevant des missions régaliennes (action extérieure, défense, police, justice).

Il n’est pas étonnant que les postes régaliens aient été protégés de coupes budgétaires massives, en particulier en matière de sécurité, et ce au détriment des droits humains. Les Parlements français et britannique ont adopté des lois particulièrement restrictives à l’encontre des migrants (lois de 2023 et 2024 sur l’immigration illégale et prévoyant la déportation des demandeurs d’asile vers le Rwanda côté britannique ; loi pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration en 2024, côté français). Ces dernières années ont aussi été marquées par des législations hostiles aux libertés collectives (liberté d’association et liberté de manifester), souvent pour s’attaquer aux mouvements écocitoyens, parfois au prix de la violation de l’État de droit. Les juridictions ont mis à mal des décisions limitant drastiquement la liberté de manifester, que ce soit le Conseil d’État en ce qui concerne le décret de dissolution du groupement Les Soulèvements de la Terre, ou de la Haute Cour de Londres qui a annulé en mai 2024 des mesures de l’exécutif accordant des pouvoirs exorbitants aux forces de police en violation directe de la législation et de la liberté de manifestation.

Qu’il s’agisse des dépenses publiques en matière de services publics ou des droits humains, à chaque fois la lutte contre le changement climatique et la nécessité de soutenir un virage radical en matière environnementale (notamment à l’échelle européenne concernant la France) ont finalement pâti des décisions de l’exécutif. Durant l’été 2023, le gouvernement britannique a annoncé qu’il augmenterait les licences d’exploitation du pétrole et du gaz en mer du Nord, tandis qu’au printemps, sous la pression du lobby productiviste agricole et de syndicats proches de l’extrême droite (la Coordination rurale), le gouvernement français reculait sur de nombreux engagements environnementaux par l’adoption de la loi d’orientation agricole.

Le sous-investissement social et environnemental des gouvernements britannique et français a été accéléré par la volonté d’attirer les électeurs des partis d’extrême droite (Reform UK au Royaume-Uni, le Rassemblement national en France). Toutefois, les deux dissolutions ne devraient pas provoquer les mêmes résultats de part et d’autre de la Manche. Au Royaume-Uni, du fait d’une culture politique assez unique en Europe qui, jusque-là, continue de s’imposer, les extrêmes ne parviennent pas à émerger au sein des institutions, qu’elles soient nationales ou locales. Alors que la France risque à nouveau de renouer avec les pages les plus sombres de son histoire, les citoyens britanniques devraient sanctionner Rishi Sunak en donnant une majorité travailliste au nouveau Parlement. S’il y a bien eu l’écueil du Brexit et les excès des gouvernements conservateurs successifs, les fondamentaux de la démocratie ne sont pas menacés outre-Manche. Et c’est une différence de taille avec la France.