Le Premier ministre Keir Starmer lors d’une conférence de presse sur la migration au 9 Downing Street. Photo : Lauren Hurley / No 10 Downing Street via Wikimedia
Le Premier ministre Keir Starmer lors d’une conférence de presse sur la migration au 9 Downing Street. Photo : Lauren Hurley / No 10 Downing Street via Wikimedia

Le Royaume-Uni, une île d’étrangers ?

Face à la poussée électorale de l’extrême droite, le Premier ministre travailliste Keir Starmer tombe dans un double piège : il fait peser l’effort budgétaire sur l’ensemble des contribuables, creusant les inégalités, tout en reprenant les solutions simplistes de l’extrême droite en matière de contrôle des frontières. 


La normalisation de la vie politique et institutionnelle au Royaume-Uni pourrait être de courte durée. Dans une précédente contribution à la revue, nous avions souligné que le nouveau Premier ministre depuis le 4 juillet 2024, Keir Starmer, avait su rétablir la réputation internationale et une certaine déférence à l’égard de la prééminence du droit qui avaient été tant mises à mal depuis 20161. Sur le front de la diplomatie, l’actuel locataire du 10 Downing Street continue d’engranger des succès en parvenant à contenir la folie commerciale de Donald Trump, en se rendant incontournable dans le conflit russo-ukrainien et en ayant conclu un nouvel accord avec l’Union européenne et un traité de libre-échange avec l’Inde.

Un double piège

Sur le terrain de la politique intérieure, la situation est, en revanche, bien plus préoccupante. Victime des attaques de J. D. Vance ou d’Elon Musk, et devant gérer dans la torpeur de l’été dernier des émeutes d’extrême droite d’une particulière violence, l’équipe de Keir Starmer n’a pas vraiment connu de moment de grâce. Depuis le début de l’année 2025, elle est aussi confrontée à des sujets de société majeurs qui favorisent les divisions. Tout comme en France, la solidarité ministérielle est éprouvée par la discussion d’un projet de loi sur la fin de vie. De surcroît, un contentieux devant la Cour suprême a rappelé les clivages profonds qui demeurent sur le thème des personnes transgenres. En retenant une définition exclusivement biologique de la femme à propos d’une réglementation d’origine écossaise qui se voulait beaucoup plus souple, une décision de la Cour suprême2 a, certes, permis au pouvoir en place d’éviter de trancher politiquement une question sensible, mais elle fut défavorable à un gouvernement écossais désavoué plusieurs fois ces dernières années sur le terrain juridique.

En dépit de l’importance des dossiers évoqués, les citoyens britanniques restent concentrés sur les problématiques du coût de la vie et de l’immigration après celui du système de santé. Or le Cabinet de Keir Starmer ne parvient pas à rompre avec les politiques antérieures déjà sanctionnées par les électeurs, faute de résultat. Sous l’angle conjoncturel, la situation de crise explique sans nul doute une légitime prudence. D’un point de vue plus structurel, Keir Starmer est en train de tomber dans un double piège. Le premier est de faire peser l’effort budgétaire sur l’ensemble des contribuables, sans suffisamment tenir compte des capacités réelles de chacun, ce qui creuse les inégalités et augmente la pauvreté, y compris de ceux qui bénéficient d’un emploi. Le second consiste à répondre aux inquiétudes de la population en matière d’immigration (et de sécurité publique) en épousant la tonalité des discours et les solutions simplistes des formations d’extrême droite – en particulier sans distinguer les différents types d’immigration dans le but de manipuler les chiffres. Cette tendance s’est confirmée le 1er mai 2025 lors des scrutins locaux et lors d’une élection législative partielle en Angleterre.

Poussée de l’extrême droite

De façon générale, les citoyens britanniques sont appelés aux urnes presque tous les ans pour renouveler partiellement les assemblées locales ou élire des mayors (qui correspondent en France à des présidents de métropole). Mille six cents sièges de conseillers pour vingt-trois autorités anglaises et six maires devaient être désignés. La législative partielle s’est déroulée dans la circonscription de Runcorn et Helsby. Au regard du contexte et du fait que les territoires concernés étaient principalement conservateurs, le Parti travailliste ne nourrissait pas vraiment d’espoir quant aux résultats à atteindre. Si, dans l’ensemble, il limite la casse électorale, il ne peut se réjouir de la victoire du parti d’extrême droite Reform UK dirigé par Nigel Farage. Avec 648 élus en plus (pour un total de 677), il devance toutes les autres formations politiques du pays. Le gain en pourcentage du nombre de voix est assez vertigineux si l’on retient la projection à l’échelle nationale produite par la BBC : Reform UK concentre 30 % des suffrages, ce qui dépasse les enquêtes d’opinion les plus optimistes. Deux mayors ont, en outre, été élus sous les couleurs du parti. Enfin, la candidate d’extrême droite, Sarah Pochin, a emporté le scrutin législatif partiel par six voix de majorité sur les travaillistes, qui détenaient la circonscription depuis plus de cinquante ans (un écart minimal dans l’histoire électorale du Royaume-Uni).

Solde migratoire

La réponse à cette poussée attendue de l’extrême droite n’a rien eu d’original. Dans une conférence de presse du 12 mai, le Premier ministre a présenté opportunément les orientations de l’exécutif afin de réduire drastiquement le solde migratoire britannique. Tout, dans le propos, consiste à réitérer des solutions éculées et enrobées de paroles qui n’ont pour finalité que de faire des « appels du pied » à l’électorat de Reform UK. Keir Starmer a affiché sa volonté de « reprendre le contrôle » des frontières, expression qui n’est pas sans évoquer le take back control de Boris Johnson à l’époque du Brexit. C’est un autre passage de la déclaration du chef du gouvernement qui a suscité le plus de critiques. Rappelant la nécessité pour les nouveaux arrivants de respecter les règles qui unissent une nation marquée par une forte diversité, Keir Starmer a souligné que le Royaume-Uni «  risquait de devenir une île d’étrangers  » (island of strangers). Pour de nombreux observateurs et spécialistes de l’histoire politique britannique, cette expression évoque un discours d’Enoch Powell resté célèbre : le discours des « fleuves de sang » (Rivers of Blood speech). Prononcés à l’occasion d’un meeting conservateur en 1968, les propos de cette figure tory s’attaquaient à un projet de loi travailliste sur les relations raciales. Ils résonnent aujourd’hui avec une acuité particulière. Enoch Powell y soutenait l’idée que l’absence de maîtrise des flux migratoires devait provoquer une fragmentation de la société en communautés attachées à leur seule culture, sans souci d’intégration. Selon lui, les Britanniques auraient fini par «  se sentir étrangers dans leur propre pays  », sans avoir accès aux prestations dont bénéficiaient les immigrés. Évoquant un vers de l’Énéide de Virgile («  le fleuve Tibre écumant du sang  »), il suggérait l’émergence de conflits sociétaux majeurs jusqu’à la guerre civile.

Keir Starmer a souligné que le Royaume-Uni « risquait de devenir une île d’étrangers ».

Keir Starmer a évidemment démenti le rapprochement auquel plusieurs personnalités politiques, y compris au sein de son parti, ont procédé. Il n’en demeure pas moins que la rhétorique employée, de même que les propositions formulées deux jours plus tard dans le livre blanc gouvernemental intitulé « Rétablir le contrôle sur le système migratoire », ne laisse guère de doutes sur les intentions du Premier ministre. Les exigences de la maîtrise de la langue anglaise afin d’encourager l’effort d’intégration seront renforcées. L’immigration, malgré une complexité qui devrait conduire à parler d’immigrations au pluriel, n’est perçue que sous l’angle quantitatif et doit profiter à l’économie britannique. Sur tous ces points, les annonces travaillistes sont fort proches de ce que leurs opposants conservateurs ont soutenu quand ils étaient au pouvoir. Ce n’est pas si surprenant : Keir Starmer avait déjà loué la stratégie de Giorgia Meloni lorsqu’il s’était rendu à Rome en septembre 2024.

Ces gages donnés à un électorat d’extrême droite sont délétères, et ce, pour trois raisons. La première tient au fait qu’ils n’ont aucune efficacité sur le long terme. Il n’y a pas de génie copieur en politique : le citoyen préférera toujours l’original à un fac-similé qu’il jugera opportuniste. Si l’illusion peut séduire un temps (tels Boris Johnson au Royaume-Uni ou Nicolas Sarkozy en France auparavant), elle n’a pas brisé la trajectoire électorale ascendante des partis extrémistes en Europe ces dernières années. Ensuite, en promouvant systématiquement les sujets de prédilection des formations radicales, les partis modérés participent à leur dédiabolisation, mais aussi rendent audibles des arguments qui ne l’étaient pas (la fameuse théorie de la « fenêtre d’Overton »). En dernier lieu, des partis comme Reform UK vampirisent la droite traditionnelle (à l’instar de ce qui est constaté avec Les Républicains en France), qui n’est plus une voix politique originale. Il est indispensable que le parti tory trouve une solution programmatique contre Nigel Farage sans singer ses tropismes. Cette remarque s’impose tout autant aux travaillistes pour la crise migratoire. Sans nier l’importance du sujet et la nécessité de mieux contrôler des flux mal maîtrisés, Keir Starmer doit se rappeler que cette problématique a toujours été manipulée par les cassandres qui prospèrent sur les peurs. Enoch Powell s’exprimait en 1968 et ses prédictions ne se sont pas réalisées. Les fractures qui persistent au Royaume-Uni trouvent bien plus leur origine dans des facteurs sociaux et territoriaux que dans l’affrontement entre communautés. Il y a donc une place dans l’offre politique pour un discours pragmatique mêlant une éducation inclusive, une insertion par des emplois valorisés et un soutien aux pays en difficulté par l’aide au développement – au-delà des données comptables et économiques qui conduisent souvent à s’attaquer à l’immigration légale qui n’implique pas une gestion identique à celle de l’immigration illégale.

Les Britanniques sont encore loin d’adhérer massivement à Nigel Farage au point de lui faire franchir le seuil du 10 Downing Street. Les élections du 1er mai 2025 ne se sont pas exclusivement soldées par un triomphe de Reform UK. Les libéraux-démocrates et les Verts ont également revendiqué de beaux scores. Il se pourrait que les prochains scrutins provoquent un rééquilibrage des rapports de force entre les travaillistes, les conservateurs, Reform UK, les nationalistes écossais et les libéraux-démocrates. Le retour dans quatre ans d’un Parlement sans majorité dans le cadre d’un éclatement du paysage politique, avec son lot d’éventuelles alliances (soit de centre gauche, soit entre les tories et Reform UK), devient un horizon, certes encore lointain, mais perceptible. Quoi qu’il advienne, il appartient aux travaillistes au pouvoir de contenir la vague extrême droitière en répondant enfin aux attentes de citoyens qui furent déterminants dans l’issue des élections générales de 2019 et 2024 : ceux du mur rouge du nord de l’Angleterre et ceux de la Middle England, cette classe moyenne si bien saisie dans les romans de Jonathan Coe.

  • 1. Aurélien Antoine, « Keir Starmer face aux ingénieurs du chaos », Esprit, mars 2025.
  • 2. For Women Scotland Ltd v The Scottish Ministers [2025] UKSC 16. Voir Isabelle Rorive, « Qu’est-ce qu’une femme ? », Esprit, juin 2025.