Le vote travailliste, dix ans après le Brexit
Dix ans après le référendum sur le Brexit, le Royaume-Uni reste marqué par une profonde instabilité politique. À la tête du gouvernement depuis la démission de Keir Starmer, le travailliste Andy Burnham parviendra-t-il à renouer avec les classes populaires et à contenir la progression de l’extrême droite ?
À un jour près, Keir Starmer démissionnait de son poste de Premier ministre à la date anniversaire du Brexit. Le 22 juin 2026, le leader du Parti travailliste jetait l’éponge, symptôme supplémentaire de l’instabilité politique chronique du Royaume-Uni depuis le référendum sur le Brexit, survenu il y a dix ans.
Les attentes d’un électorat désabusé
Le Brexit n’a pas tenu ses promesses. S’il est difficile de déterminer précisément la part qu’il a prise dans la crise économique et budgétaire que le pays traverse encore, il n’a pas amélioré la vie des citoyens britanniques, contrairement à ce que les « brexiters » avaient affirmé. L’enrichissement de la nation par un libre-échange encore plus étendu ne s’est pas produit, et le renforcement des services publics par le « rapatriement » des fonds publics alimentant les finances européennes n’a pas été en mesure de surmonter les défis auxquels font face des institutions telles que le National Health Service.
Durant des années, « l’immigration » (ce concept flou qui englobe des réalités humaines disparates) n’a pas été endiguée, à l’exception de celle qui venait d’Europe. La réputation diplomatique du Royaume-Uni a fortement pâti des errances des dirigeants conservateurs. Les inégalités continuent d’être endémiques. La pauvreté demeure forte (cinq points au-dessus de la France, avec 20 % de la population vivant avec des revenus inférieurs à 60 % du revenu médian). Quant aux fractures territoriales, elles sont loin d’être résorbées, ainsi qu’en atteste le résultat des dernières élections aux parlements gallois et écossais, largement dominées par les formations nationalistes (Plaid Cymru et Scottish National Party).
Cette absence de résultats, accrue par les politiques de rigueur et les errances du Parti conservateur, ne pouvait qu’amener l’alternance en œuvre depuis l’été 2024. Les attentes d’un électorat désabusé n’étaient cependant pas grandes. La victoire des travaillistes était ainsi en trompe-l’œil. L’adhésion des citoyens à leur programme n’était pas forte. Déjà durant la campagne, les médias insistaient sur le fait que le vote allait davantage relever du rejet des tories que d’un attachement aux propositions du Labour, régulièrement qualifiées d’imprécises. Keir Starmer entretenait cette impression de flou en raison d’une personnalité effacée. S’inscrivant dans la droite ligne des politiques ambiguës du New Labour entre 1997 et 2010 (période ponctuée de réformes majeures, mais parfois insuffisantes, voire contradictoires ou démenties au fil du temps dans les domaines économiques et sociaux), il n’a pas su donner une coloration sociale ambitieuse à son programme. Ces éléments expliquent que le Parti travailliste ait réalisé un score décevant en nombre de voix en 2024, inférieur aux élections de 2017 et 2019 (années de défaite à l’époque du leadership de Jeremy Corbyn). Les élections de 2024 se sont soldées par une entrée remarquée de Reform UK à la Chambre des communes, dans des proportions inédites pour une formation d’extrême droite, par ailleurs défavorisée par le mode de scrutin1.
Le Labour après Starmer
C’est donc sur ces bases bien peu solides que Keir Starmer est devenu Premier ministre. Sa faiblesse initiale lui laissait peu de marge d’erreur. Or, pour les Britanniques et une partie des élus travaillistes, il en a trop accumulé en moins de deux ans : revirements en matière budgétaire, gestion chaotique de plusieurs faits divers, manque de leadership dans l’affaire Epstein, mesures sociales jugées trop timides, ou encore atteintes excessives aux droits et libertés2. Dès le printemps 2025, la majorité travailliste au pouvoir subissait une première déconvenue aux élections locales anglaises. Ce fut une débâcle en mai 2026, avec la perte de bastions travaillistes dans le nord de l’Angleterre et, surtout, au pays de Galles, historiquement ancré à gauche et dont le Parlement est désormais dominé par les nationalistes et Reform UK. Cette succession de déroutes a scellé le sort de Keir Starmer, mais pas nécessairement celui du Parti travailliste dans la perspective des élections nationales qui se tiendront en juillet 2029 au plus tard.
La première raison qui explique que le match pour 2029 n’est pas encore plié est, paradoxalement, le bilan de Keir Starmer. Il n’est pas si mauvais, au point même que sa démission forcée peut apparaître partiellement injuste en comparaison de celles de ses prédécesseurs conservateurs3. Le principal succès à son actif est le retour du Royaume-Uni dans le concert des nations, notamment européennes. Le Brexit et la gestion pour le moins chaotique des rapports avec l’Union européenne par Theresa May, Boris Johnson et de l’éphémère Liz Truss sont de triste notoriété. Keir Starmer aura eu le mérite de rétablir un dialogue apaisé et constructif qui pourrait fonder une relation plus étroite avec le continent, symbolisée par la réadhésion au programme Erasmus + annoncée en 2027, ou la conclusion de nouveaux accords complétant ceux du Brexit.
La première raison qui explique que le match pour 2029 n’est pas encore plié est, paradoxalement, le bilan de Keir Starmer.
Sur le front interne, et bien que les résultats économiques et sociaux ne soient pas mirobolants en raison d’un contexte international sur lequel il est difficile d’influer, la croissance du PIB a été moins mauvaise que prévu (+ 1, 4 % en 2025) et l’inflation a été contenue (elle est repassée en dessous des 3 % en avril et en mai 2026). La pauvreté a reculé, notamment grâce à une action vigoureuse en faveur de l’enfance défavorisée. Les droits des salariés ont été renforcés par l’Employment Rights Act 2025. Les délais d’attente pour l’accès aux soins dispensés dans le cadre du National Health Service ont diminué. Quant à l’immigration, le solde net migratoire a baissé de 48 % en 2025.
Le pari Burnham
Andy Burnham arrive au pouvoir dans un contexte plus avantageux que celui qu’a connu Keir Starmer. Nommé officiellement Premier ministre le 20 juillet, il lui appartient de transformer l’essai et, avant tout, d’afficher une ligne sociale plus claire. C’est là le deuxième motif d’espoir pour les travaillistes, car l’ancien maire du Grand Manchester, qui avait déjà participé aux gouvernements de Tony Blair et Gordon Brown, présente à son actif de belles réussites politiques à destination des classes moyennes et des plus défavorisés dans son territoire. Son surnom de « King of the North » ne paraît pas usurpé, comme en atteste sa victoire plus large que prévu lors de l’élection partielle de Makerfield qui lui a permis de prétendre au poste de Premier ministre. Sa politique en matière de transport, les succès économiques enregistrés par un Manchester en pleine croissance, ses positions fermes contre la gestion erratique de Boris Johnson de la pandémie de Covid-19, ou son volontarisme dans les domaines du logement, de la lutte contre la précarité ou de l’exploitation sexuelle des mineurs expliquent sa popularité.
Charismatique (contrairement à Keir Starmer), il est, de plus, proche d’une jeunesse qui se considère comme délaissée par la classe politique londonienne. Quelques jours avant son entrée à Downing Street, il a annoncé des réformes majeures dans ce qui est désormais appelé le « no 10 North », en référence au territoire dont est issu Andy Burnham (il est né près de Liverpool). Sur sa feuille de route programmatique est inscrite la relance de la dévolution en faveur des nations celtes, mais aussi des collectivités anglaises ; un contrôle public accru des sociétés opérant dans les secteurs de l’énergie, de l’eau, et des transports ; un programme d’envergure de construction de logements ; une fiscalité favorable au travail et taxant plus le patrimoine ; enfin, une extension des dispositifs de protection sociale sur la base d’un nouvel impôt.
Ce programme ambitieux, s’il parvient à être strictement appliqué, pourrait avoir l’effet escompté sur les anciens électeurs travaillistes séduits par Reform UK. Ce parti pourrait dans ce cas avoir des raisons de s’inquiéter, d’autant que Nigel Farage, son leader, est acculé par des enquêtes relatives à des dons personnels reçus de la part de Christopher Harborne, milliardaire qui a fait fortune dans les cryptomonnaies4. D’autres facteurs pourraient perturber l’ascension continue de Reform UK. En effet, la radicalisation d’une partie de l’électorat britannique ne lui profite plus exclusivement. Restore Britain, d’obédience néofasciste, parvient à lui prendre des voix ; ce que l’élection partielle de Makerfield a montré (et ce, malgré une faible participation à ne pas négliger). Si les scores réalisés par cette formation demeurent anecdotiques, ils peuvent s’avérer suffisants pour faire perdre des circonscriptions à Reform UK en raison d’un mode de scrutin défavorable aux divisions partisanes.
Les conséquences de l’éclatement de l’offre politique représentent aussi une préoccupation majeure pour le Parti travailliste. Perçus comme l’un des vainqueurs du scrutin local de mai 2026, les Verts de Zack Polanski ont tiré profit de l’impopularité du gouvernement de Keir Starmer en affichant des positions à gauche parfois radicales. Le danger d’une concurrence à « la gauche de la gauche » n’est pas le seul qui guette Andy Burnham. Les mesures qu’il préconise sont coûteuses et doivent se concilier avec des contraintes budgétaires considérables. Son souhait d’augmenter l’imposition du capital et des très riches patrimoines doit être pleinement réalisé. Dans le cas contraire, il pourrait connaître le même sort que son prédécesseur qui n’avait déjà pas su résoudre l’équation. Enfin, Andy Burnham est tributaire du contexte international qui reste le premier facteur des crises se succédant depuis le début de la décennie. C’est d’abord l’apaisement des conflits entretenus par les empires américains, chinois et russes qui détermineront l’avenir des travaillistes au gouvernement.
- 1. Le « first-past-the-post » (que l’on peut traduire par « Le premier qui passe la ligne d’arrivée a gagné ») permet au candidat arrivé en tête du premier (et seul) tour d’être directement élu, peu importe son avance sur les autres candidats et les résultats de ces derniers. Dès lors, la concurrence entre Reform UK et le parti conservateur défavorise les deux formations.
- 2. Voir Aurélien Antoine, « Le Royaume-Uni, une île d’étrangers ? », Esprit, juillet-août 2025.
- 3. Voir A. Antoine, « Le paradoxe britannique », Esprit, juillet-août 2023.
- 4. Nigel Farage a décidé de démissionner de son siège de membre du Parlement pour mieux se représenter, expliquant que seul le peuple devait être juge de son attitude. En jouant la légitimité démocratique contre des procédures en cours, il porte atteinte au libéralisme démocratique britannique, fondé sur la complémentarité entre la légitimité démocratique et le respect du droit. Dans une configuration classique, il aurait démissionné sans se représenter.