Crédits : Simon Dawson / No 10 Downing Street via Wikimedia
Crédits : Simon Dawson / No 10 Downing Street via Wikimedia

Keir Starmer face aux ingénieurs du chaos

Le retour au pouvoir des travaillistes signale un apaisement de la vie politique britannique, marqué par des décisions fortes sur le respect de l’État de droit, de l’éthique et des institutions démocratiques. Preuve que les démocraties européennes peuvent résister aux ingénieurs du chaos, Elon Musk en tête.


La multiplication des conflits armés, l’approfondissement de la crise climatique, le triomphe de Donald Trump aux États-Unis ou encore l’impasse politique en France : bien peu d’événements des années et mois passés sont en mesure de rassurer les citoyens attachés à la démocratie et à l’humanisme. Le succès des extrémismes prospérant sur la haine des autres se généralise dans les États occidentaux. Certains historiens n’hésitent plus à valider scientifiquement une « reformulation culturelle et anthropologique d’un “fascisme” en gris1  », d’autant plus audible qu’elle s’appuie sur un format qui lui est particulièrement adapté, celui des réseaux sociaux où la « liberté » d’expression ne connaît aucune régulation.

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, votée en 2016 (la même année que la première victoire électorale de Donald Trump), apparaissait comme une étape clé dans la progression de ce que Giuliano da Empoli a appelé « les ingénieurs du chaos2 ». En 2019, l’accès au pouvoir de Boris Johnson, conseillé par un Dominic Cummings qui sut utiliser l’influence russe et les réseaux sociaux, a conduit à un épisode politique d’une grande démagogie, caractérisée par une hostilité inédite à l’endroit du Parlement, des juridictions et de la prééminence du droit, pourtant profondément inscrite dans la culture politique britannique.

Trois décisions fortes

Près de trois ans après le départ forcé de Boris Johnson, la vie institutionnelle et politique britannique connaît un apaisement salutaire. Le retour au pouvoir des travaillistes dirigés par Keir Starmer, s’il n’est pas triomphal, a été marqué par trois décisions fortes qui rompent avec les pratiques nocives des gouvernements conservateurs depuis le Brexit.

L’une des premières annonces du Premier ministre fut de renoncer à l’application de la loi sur la sûreté du Rwanda adoptée en 2024. Ce texte visait à contourner un arrêt de la Cour suprême britannique qui avait considéré comme étant illégales les décisions d’expulsion vers le Rwanda des demandeurs d’asile arrivés au Royaume-Uni par des voies clandestines. Plusieurs rapports des Nations unies et d’organisations non gouvernementales avaient souligné que cet État n’apportait pas les garanties suffisantes aux migrants du point de vue des droits et libertés fondamentaux. En rejetant clairement ce dispositif, Keir Starmer a mis fin à un épisode qui, une fois de plus, avait porté préjudice à la réputation internationale du Royaume-Uni. Le nouveau Premier ministre confirmait surtout son attachement à la prééminence du droit.

C’est le même souci qui l’a conduit à déclarer que, tant que les travaillistes seraient au pouvoir, ils n’attaqueraient en aucune façon la place de la Convention européenne des droits de l’homme dans l’ordre juridique britannique. Un nouveau départ est également de mise dans les rapports avec l’Union européenne après des années de tension.

En dernier lieu, le Cabinet a engagé des évolutions institutionnelles qui, bien qu’elles ne soient pas révolutionnaires, n’en restaurent pas moins les principes essentiels à toute société démocratique : consolidation des règles déontologiques à destination de l’ensemble de la classe politique, création d’une commission d’éthique et d’intégrité, mise à jour des normes de comportement exigées des membres du gouvernement par la révision du « code ministériel » ou encore prise en compte immédiate des critiques relatives aux risques de conflits d’intérêts au sein du gouvernement. Sur le plan institutionnel, les derniers pairs héréditaires du royaume qui siègent à la Chambre des Lords (près d’une centaine) vont disparaître. Le dialogue avec les nations composant le Royaume-Uni (Écosse, pays de Galles et Irlande du Nord), souvent maltraitées sous les Tories, est relancé à travers l’instauration d’un Conseil des nations et des régions. Afin de rapprocher la prise de décision des citoyens, la décentralisation des compétences vers les grandes métropoles anglaises sera étendue.

Culture démocratique

La reconquête du pouvoir par les travaillistes marque, plus fondamentalement, le terme d’une phase de crise politique, qui a été surmontée grâce à la résilience des institutions et à la permanence d’une culture de démocratie parlementaire remarquables3.

La reconquête du pouvoir par les travaillistes marque le terme d’une phase de crise politique.

Après le vote en faveur du Brexit, toutes les tentatives d’excès de pouvoir (qui n’ont pourtant pas atteint le degré de gravité constaté aux États-Unis) ont été déjouées. En 2019, celle de l’Exécutif de bâillonner le Parlement en pleine négociation de l’accord de retrait de l’Union européenne a été mise en échec par la Cour suprême en vertu d’une jurisprudence audacieuse. Trois ans plus tard, la forte légitimité démocratique dont jouissait Boris Johnson n’a pas empêché son parti de l’écarter en raison des mensonges proférés à l’encontre du Parlement sur les fêtes organisées à Downing Street lors des confinements de la pandémie de Covid-19. En reconnaissant l’illégalité des décisions de déportations de migrants vers le Rwanda, la Cour suprême fut encore une fois indispensable à la préservation des droits et libertés fondamentaux. Quant à la Chambre des Lords, elle a prolongé utilement les débats sur la loi relative à la sûreté au Rwanda afin d’en éviter la mise en œuvre jusqu’au départ de Rishi Sunak.

Enfin, bien que le parti de Nigel Farage, Reform UK, ait fait une entrée remarquée à la Chambre des Communes, son succès doit être tempéré. Grâce au mode de scrutin uninominal à un tour et, de façon plus accessoire, à la faiblesse des résultats dans les circonscriptions écossaises, galloises et nord-irlandaises, cette formation d’extrême droite n’a obtenu que cinq sièges sur six cent cinquante. S’il bénéficie d’intentions de vote comparables à celles du Parti conservateur dans les différentes études d’opinion depuis plusieurs mois, le chemin vers une victoire lors d’élections générales reste long.

Musk vs Starmer

Une telle éventualité ne doit évidemment pas être balayée d’un revers de manche, d’autant que, depuis qu’il est au pouvoir, Keir Starmer doit gérer des attaques récurrentes de la part d’Elon Musk, qui ne ménage pas ses peines pour soutenir les mouvements les plus radicaux d’Europe.

Les immixtions du dirigeant de X dans la vie politique britannique ont commencé par les émeutes d’extrême droite d’août 2024 provoquées par de fausses informations qui avaient circulé sur les réseaux à propos de l’auteur de la tragédie de Southport – une attaque au couteau coûtant la vie à trois adolescentes qui fait, depuis janvier 2025, l’objet d’une enquête publique d’envergure. Attisant les haines, l’homme le plus riche du monde ne cesse depuis lors de diffuser des accusations d’une réelle bassesse à l’endroit de Keir Starmer. Son gouvernement devrait accélérer la mise en œuvre de la loi de 2023 sur la sécurité en ligne. Le Parlement s’est, en outre, saisi du sujet en lançant une enquête parallèle à celle diligentée par le gouvernement.

Elon Musk s’est aussi distingué en ayant promis à Nigel Farage de lui apporter un soutien moral et financier. Parce que le leader de Reform UK avait refusé de promouvoir la libération de Jimmy Robinson, un islamophobe et conspirationniste, le directeur général de X a jugé qu’il ne faisait plus l’affaire. Il pourrait aussi jeter son dévolu sur un influenceur britannique masculiniste du nom de Andrew Tate.

Le fait que l’activisme halluciné d’Elon Musk ait pour cible Keir Starmer est, en négatif, une preuve tangible des qualités de démocrate du dirigeant britannique. En revanche, la fixation du responsable de l’efficacité gouvernementale au sein de l’administration Trump sur l’action du 10 Downing Street est aussi le signe que le Royaume-Uni est toujours un terrain de jeu privilégié par les « ingénieurs du chaos ». Le calme politique relatif dont jouissent nos voisins d’outre-Manche après des années d’inquiétantes turbulences n’est pas une victoire définitive contre les forces obscures. Le retour triomphal de Donald Trump et de l’idéologie Make America Great Again (MAGA) qu’il a construite nous le rappelle. À cet égard, Keir Starmer doit réussir là où Joe Biden a échoué, en veillant à rompre plus nettement avec la politique menée ces quatorze dernières années par les conservateurs.

L’exemple britannique confirme néanmoins qu’une culture politique et des institutions démocratiques solides recèlent des capacités de résistances qu’il faut valoriser. Quand bien même un Nigel Farage parviendrait au pouvoir, il ne pourrait prétendre dominer toutes les institutions. Comme l’intermède Boris Johnson l’a démontré, il ne suffit pas d’avoir une majorité écrasante à la Chambre des Communes pour imposer sa loi. En cela, les généralisations tirées du cas américain ou d’autres régimes politiques aux tendances liberticides doivent être envisagées avec prudence. Il convient ainsi de rappeler que le retour au Royaume-Uni d’une personnalité et d’un parti attachés aux fondements de la société démocratique est à mettre en perspective avec d’autres échecs des mouvements radicaux ou associés au « néofascisme en gris ». L’alternance en Pologne, le recul électoral de l’extrême droite dans la majeure partie des États scandinaves entre 2021 et 2024, la résilience du gouvernement en Espagne et la difficulté de la formation Chega de confirmer ses scores électoraux au Portugal peuvent être opposés plus régulièrement à l’idée d’une avancée inéluctable de l’autoritarisme 2.0.

  • 1. Claudio Vercelli, Neofascismo in grigio. La destra radicale tra l’Italia e l’Europa, Turin, Einaudi, 2021.
  • 2. Giuliano da Empoli, Les Ingénieurs du chaos, Paris, JC Lattès, 2019.
  • 3. Aurélien Antoine, « Le paradoxe britannique », Esprit, juillet-août 2023.