Le coût de la pauvreté en Amérique
Les politiques publiques d’accompagnement de l’épidémie de Covid aux États-Unis ont montré l’efficacité de l’aide fédérale pour réduire les inégalités économiques. La persistance des écarts de richesse est due non pas à la dépendance des pauvres à l’aide sociale, contrairement à une fable répandue, mais au fait que le gouvernement américain apporte le plus d’aide à ceux qui en ont le moins besoin.
En 2020, la pandémie de Covid-19 a frappé les États-Unis, dont l’économie a menacé de s’effondrer. Les protocoles de distanciation sociale ont entraîné la fermeture d’entreprises et des millions d’Américains ont perdu leur emploi. Entre février et avril 2020, le taux de chômage a doublé, puis il a encore doublé. Au cours de la pire semaine de la Grande Récession de la fin des années 2000, 661 000 Américains ont demandé à bénéficier de l’assurance chômage. Au cours de la semaine du 16 mars 2020, plus de 3, 3 millions d’Américains l’ont fait.
Le gouvernement fédéral a réagi à cette chute libre en apportant un soutien rapide et ambitieux. Il a élargi la période pendant laquelle les travailleurs licenciés pouvaient bénéficier de l’assurance chômage et, dans une rare reconnaissance de l’insuffisance de cette allocation, il a autorisé des versements supplémentaires pendant quatre mois, ce qui a presque triplé le montant moyen de l’allocation.
Grâce aux généreuses allocations de chômage – ainsi qu’aux chèques de relance, à l’aide au logement, à l’élargissement du crédit d’impôt pour les enfants (Child Tax Credit) et à d’autres formes d’aide –, la pauvreté n’a pas augmenté pendant la pire récession économique depuis près d’un siècle. Elle a même diminué, et ce dans des proportions considérables. L’économie américaine a perdu des millions d’emplois pendant la pandémie, mais il y avait environ 16 millions d’Américains de moins dans la pauvreté en 2021 qu’en 2018. La pauvreté a reculé dans tous les groupes raciaux et ethniques. Elle a reculé pour les citadins et les ruraux. Elle a diminué pour les jeunes et les personnes âgées. C’est chez les enfants qu’elle a le plus diminué. L’action rapide du gouvernement n’a pas seulement permis d’éviter un désastre économique ; elle a contribué à réduire de plus de la moitié la pauvreté des enfants.
Après des années d’inaction, les États-Unis ont enfin réussi à faire considérablement baisser le taux de pauvreté. Cependant, certains Américains semblaient gênés que le gouvernement en fasse autant. Ils reprochaient notamment aux allocations de chômage majorées de ralentir la reprise économique du pays. Kevin McCarthy, alors chef de l’opposition républicaine à la Chambre des représentants, a écrit que les Démocrates « ont diabolisé le travail pour que les Américains deviennent dépendants du gouvernement étendu [big government] ». Le propriétaire d’un hôtel attribue ses problèmes d’embauche à l’aide fédérale : « Depuis quand tout le monde est-il devenu si paresseux ? » Cela semblait évident : l’Amérique ne se remettait pas au travail parce que nous payions les gens pour qu’ils restent chez eux.
Cette hypothèse était erronée. En juin et juillet 2021, vingt-cinq États ont interrompu tout ou partie des aides d’urgence mises en place pendant la pandémie, y compris l’extension de l’assurance chômage. Il était donc possible de voir si ces États avaient bénéficié d’une hausse significative de leur taux d’emploi. Mais les données publiées par le ministère du Travail au mois d’août 2021 ont montré que les cinq États ayant connu la plus forte croissance de l’emploi (Alaska, Hawaï, Caroline du Nord, Rhode Island et Vermont) avaient conservé tout ou partie des allocations. Et les États qui avaient réduit les allocations de chômage n’avaient pas connu de croissance significative de l’emploi.
Pourquoi avons-nous cru si facilement la fable qui attribue le taux de chômage élevé à l’aide gouvernementale, alors que tant d’autres explications s’offraient à nous ? Pourquoi n’avons-nous pas pensé que les gens ne retournaient pas au travail parce qu’ils ne voulaient pas tomber malades et mourir ? Ou parce que leur emploi n’était pas bon au départ ? Ou parce que les écoles de leurs enfants avaient fermé et qu’ils ne disposaient pas de modes de garde fiables ? Pourquoi avons-nous répondu : « parce qu’ils touchent trois cents dollars de plus par semaine » ?
Le mythe de l’assistanat
C’est peut-être parce que, depuis les premiers jours du capitalisme, nous avons été formés à considérer les pauvres comme des personnes oisives et pas assez motivées. Les premiers capitalistes du monde ont été confrontés à un problème auquel les capitaines d’industrie sont toujours confrontés : comment faire en sorte que les foules se pressent dans leurs usines et leurs abattoirs pour y travailler à un salaire aussi bas que la loi et le marché le permettent. En 1786, dans sa Dissertation sur les lois d’assistance publique, par un ami de l’humanité, le médecin et ecclésiastique anglais Joseph Townsend propose une réponse : « Les pauvres ont peu de motivations les stimulant au plus haut degré à l’action – fierté, honneur et ambition. En général, c’est seulement la faim qui peut les éperonner et les aiguillonner pour les faire travailler1. »
Mais une fois que les pauvres sont entrés dans les usines, il faut des lois pour protéger la propriété, des hommes de loi pour arrêter les intrus, des tribunaux pour les poursuivre et des prisons pour les détenir. Pour gagner beaucoup d’argent, il faut un gouvernement étendu (big government). Mais un gouvernement étendu peut aussi distribuer du pain. Les premiers convertis au capitalisme considéraient l’aide aux pauvres non seulement comme une mauvaise politique, mais comme une menace existentielle, susceptible de rompre la dépendance des travailleurs à l’égard des propriétaires. Conscients de cette réalité, les premiers capitalistes ont dénoncé les effets corrosifs de l’aide publique. En 1704, l’écrivain anglais Daniel Defoe a publié un pamphlet affirmant que les pauvres ne travailleraient pas pour un salaire s’ils pouvaient vivre d’aumônes. Cet argument a été répété à maintes reprises par d’éminents penseurs, notamment Thomas Malthus dans son célèbre Essai sur le principe de population de 1798.
De nos jours, on entend toujours les mêmes arguments absurdes. Lorsque le président Franklin Roosevelt, à l’origine du filet de sécurité américain, qualifiait en 1935 l’aide sociale de drogue et de « destructeur subtil de l’esprit humain » ; ou lorsque le sénateur de l’Arizona Barry Goldwater se plaignait en 1961 des « tire-au-flanc professionnels dans les rues, qui ne travaillent pas et n’ont pas l’intention de travailler » ; ou lorsque Ronald Reagan, en campagne pour l’investiture présidentielle à la fin des années 1970, parlait sans cesse d’un complexe de logements sociaux à New York où « vous pouvez obtenir un appartement avec deux mètres de hauteur sous plafond et un balcon de quatre mètres carrés » ; ou lorsque, en 1980, l’Association psychiatrique américaine a fait du « trouble de la personnalité dépendante » une catégorie nosographique officielle ; ou lorsque l’écrivain conservateur Charles Murray a écrit dans son livre influent de 1984, Losing Ground, que « nous avons essayé de fournir plus aux pauvres et avons produit plus de pauvres à la place » ; ou lorsque le président Bill Clinton a annoncé en 1996 son plan pour « mettre fin à l’aide sociale telle que nous la connaissons » parce que le programme a créé un « cycle de dépendance qui a existé pour des millions et des millions de nos concitoyens, les exilant du monde du travail » ; ou lorsque le Conseil économique du président Donald Trump a publié un rapport selon lequel l’aide sociale devait dépendre d’un certain nombre d’heures travaillées et qu’elle avait entraîné un « déclin de l’indépendance économique », ils reprenaient une vieille antienne – ce qu’on pourrait appeler la propagande du capitalisme – : notre médicament (l’aide aux pauvres) est un poison.
De plus, les Américains ont tendance à croire – à tort – que la plupart des bénéficiaires de l’aide sociale sont noirs et que les Noirs ont une mauvaise éthique de travail. Le racisme à l’encontre des Noirs renforce l’hostilité des Américains à l’égard des prestations sociales.
Lorsque la question de la dépendance à l’aide sociale a dominé le débat public dans les années 1980 et 1990, des chercheurs ont constaté que la plupart des jeunes mères bénéficiant de l’aide sociale cessaient d’en dépendre dans les deux ans qui suivaient le début du programme. La plupart de ces mères pouvaient revenir à l’aide sociale un jour ou l’autre, en y recourant pour des périodes limitées entre deux emplois ou après un divorce. Celles qui étaient restées longtemps sur les listes sont l’exception à la règle. Ainsi, « le système d’aide sociale n’encourage pas tant la dépendance à l’égard de l’aide sociale qu’il n’agit comme une assurance contre les malheurs temporaires2 ».
Le problème du non-recours
Aujourd’hui, le problème n’est pas la dépendance, mais le non-recours à l’aide sociale. En d’autres termes, de nombreuses familles pauvres ne profitent pas de l’aide qui leur est offerte. Seul un quart des familles qui remplissent les conditions requises pour bénéficier de l’aide temporaire aux familles dans le besoin (Temporary Assistance for Needy Families) en font la demande. Moins de la moitié (48 %) des Américains âgés qui ont droit à une aide alimentaire s’inscrivent pour la recevoir. Un parent sur cinq ayant droit à l’assurance maladie fédérale (Medicaid et Children’s Health Insurance Program) ne s’y inscrit pas, tout comme un travailleur sur cinq ayant droit au crédit d’impôt sur le revenu (Earned Income Tax Credit) ne le réclame pas. Au plus fort de la Grande Récession, un Américain sur dix était sans emploi, mais parmi ce groupe, seul un sur trois touchait le chômage.
Il n’existe pas d’estimation officielle du montant total des aides publiques non réclamées par les Américains à faibles revenus, mais il se chiffre en centaines de milliards de dollars par an. Environ sept millions de personnes qui pourraient bénéficier du crédit d’impôt sur les revenus ne le demandent pas, ce qui représente un manque à gagner de 17, 3 milliards de dollars par an. Si l’on ajoute à cela les sommes non réclamées chaque année par les personnes qui se privent de l’aide alimentaire (13, 4 milliards de dollars), de l’assurance maladie (62, 2 milliards de dollars), de l’assurance chômage lorsqu’elles sont entre deux emplois (9, 9 milliards de dollars) et du revenu de sécurité complémentaire (Supplemental Security Income, 38, 9 milliards de dollars), on arrive déjà à près de 142 milliards de dollars d’aides inutilisées.
Il était d’usage d’expliquer le non-recours à l’aide sociale par le refus de la stigmatisation, de penser que les gens ne réclamaient pas l’aide parce qu’ils trouvaient cela humiliant. Mais les dernières recherches ne corroborent pas cette théorie. Les taux de participation à des programmes soumis à des conditions de ressources, tels que l’aide alimentaire, sont similaires à ceux de certains programmes d’assurance sociale plus universels (et moins stigmatisants), tels que le chômage. Lorsque le gouvernement est passé des bons alimentaires, que l’on remettait aux yeux de tous à la caissière de l’épicerie, à de discrètes cartes à puce (Electronic Benefits Transfer), il n’y a pas eu d’augmentation significative du nombre de demandes.
Si la réponse n’est pas la stigmatisation, que se passe-t-il ? Les Américains à faibles revenus ne profitent pas pleinement des programmes gouvernementaux pour une raison beaucoup plus banale : nous avons rendu les choses trop compliquées. Les gens ignorent souvent l’existence des aides qui leur sont destinées ou ils trouvent la procédure décourageante. Concernant les inscriptions aux programmes sociaux, les ajustements les plus efficaces ont été ceux qui ont simplement permis de sensibiliser les gens et de limiter les formalités et tracasseries administratives.
Une intervention a permis de tripler le taux d’obtention de l’aide alimentaire par les personnes âgées : il suffisait de leur fournir des informations sur le programme et de les aider à s’inscrire. Les ménages âgés ont reçu une lettre les informant qu’ils pouvaient demander l’aide alimentaire, ainsi qu’un numéro de téléphone à appeler. Les personnes qui composaient ce numéro étaient mises en relation avec un spécialiste des prestations sociales qui les aidait à remplir le formulaire requis et à rassembler les documents nécessaires.
Une autre initiative a permis d’augmenter considérablement le nombre de travailleurs qui ont demandé le crédit d’impôt sur les revenus, simplement en envoyant des courriers, en abrégeant le texte sur la demande et en utilisant une police de caractères plus lisible. Sans rire, l’utilisation de la police Frutiger – qui orne les panneaux routiers et les étiquettes de médicaments en Suisse – a permis d’apporter des millions de dollars supplémentaires aux familles de travailleurs à faible revenu.
L’ironie de la chose, c’est que pendant que les politiciens et les experts s’inquiètent de la dépendance des pauvres à l’aide sociale, les membres des classes privilégiées sont devenus de plus en plus dépendants des programmes d’aide sociale. Si l’on tient compte de toutes les prestations offertes, l’État-providence américain (en pourcentage du produit intérieur brut) est le deuxième au monde, après celui de la France. Mais cela n’est vrai que si l’on inclut les retraites subventionnées par l’État et fournies par les employeurs, les prêts et plans d’épargne étudiants (529 plans), les crédits d’impôt pour les enfants et les aides à l’accession à la propriété : des prestations qui profitent de manière disproportionnée aux Américains se situant bien au-dessus du seuil de pauvreté. Si l’on met de côté ces avantages fiscaux et que l’on juge les États-Unis uniquement en fonction de la part du PIB allouée aux programmes destinés aux citoyens à faible revenu, notre investissement dans la réduction de la pauvreté est bien inférieur à celui d’autres pays riches. L’État-providence américain est inégalitaire.
Aider les riches
Dans son livre The Government-Citizen Disconnect, la politologue Suzanne Mettler rapporte que 96 % des adultes américains ont eu recours à un programme gouvernemental majeur à un moment ou à un autre de leur vie3. Les familles riches, de classe moyenne et pauvres dépendent de différents types de programmes, mais la famille moyenne riche bénéficie du même nombre de prestations que la famille moyenne pauvre.
Les prêts étudiants semblent être émis par une banque, mais l’unique raison pour laquelle les banques distribuent de l’argent à des jeunes de 18 ans, sans emploi, insolvables et sans caution, est que le gouvernement fédéral garantit les prêts et paie la moitié des intérêts. En ce qui concerne les plans d’épargne étudiants, on estime leur coût pour le gouvernement fédéral, entre 2017 et 2026, à 28, 5 milliards de dollars. En 2020, le gouvernement fédéral a dépensé plus de 193 milliards de dollars en subventions aux propriétaires, un chiffre qui dépasse de loin les 53 milliards de dollars alloués à l’aide au logement pour les familles à faible revenu. Pour la plupart des Américains de moins de 65 ans, l’assurance maladie semble provenir de leur emploi, mais cet arrangement est soutenu par l’une des plus importantes exemptions fiscales accordées par le gouvernement fédéral. On estime qu’en 2022, cette exonération a coûté 316 milliards de dollars au gouvernement.
Aujourd’hui, les plus grands bénéficiaires de l’aide fédérale sont les familles aisées. Au total, les États-Unis ont dépensé 1 800 milliards de dollars en crédits d’impôts en 2021. Je ne saurais dire combien de fois quelqu’un m’a affirmé que nous devrions réduire les dépenses militaires et réorienter les économies réalisées vers les pauvres. J’ai rencontré beaucoup moins de personnes qui suggèrent d’augmenter l’aide aux pauvres en réduisant les avantages fiscaux qui profitent principalement à la classe supérieure, même si nous dépensons plus de deux fois plus pour eux que pour l’armée et la défense nationale.
Selon des données récentes compilant les dépenses en matière d’assurance sociale, de programmes sous condition de ressources, d’avantages fiscaux et d’aides financières à l’enseignement supérieur, le ménage moyen situé dans les 20 % inférieurs de l’échelle des revenus reçoit environ 25 733 dollars de prestations publiques par an, tandis que le ménage moyen situé dans les 20 % supérieurs reçoit environ 35 363 dollars. Chaque année, les familles américaines les plus riches reçoivent près de 40 % de plus en subventions publiques que les familles américaines les plus pauvres.
« Mais les riches paient plus d’impôts », pourrait-on rétorquer. C’est vrai, mais ce n’est pas la même chose que de payer une plus grande part d’impôts. L’impôt fédéral sur le revenu est progressif, ce qui signifie que la charge fiscale augmente avec les revenus, mais d’autres impôts sont régressifs, obligeant les pauvres à céder une part plus importante de leurs revenus. Prenons l’exemple des taxes sur la valeur ajoutée. Celles-ci frappent plus durement les pauvres, pour deux raisons présentées par les économistes Emmanuel Saez et Gabriel Zucman4. Premièrement, les familles pauvres ne peuvent pas se permettre d’épargner, alors que les familles riches le peuvent et le font. Les familles qui dépensent tout leur argent chaque année consacrent automatiquement une part plus importante de leur revenu à la taxe sur la valeur ajoutée que les familles qui ne dépensent qu’une partie du leur. Deuxièmement, lorsque les familles riches dépensent de l’argent, elles consomment davantage de services que les familles pauvres, qui dépensent leur argent en biens (essence, nourriture), lesquels sont soumis à une taxe sur la valeur ajoutée plus importante. La progressivité de l’impôt fédéral sur le revenu est compensée par la nature régressive d’autres impôts, notamment le fait que la richesse (sous forme de gains en capital) est imposée à un taux inférieur à celui des salaires.
Emmanuel Saez et Gabriel Zucman montrent que lorsque tous les impôts sont pris en compte, nous sommes en fait tous imposés au même taux. En moyenne, les Américains pauvres consacrent environ 25 % de leurs revenus aux impôts, tandis que les familles riches sont imposées à un taux effectif de 28 %, soit à peine plus.
« Les impôts, ça doit faire mal. »
Le gouvernement américain aide le plus ceux qui en ont le moins besoin. Telle est la véritable nature de notre État-providence.
Les conséquences se font sentir sur nos comptes bancaires, mais plus profondément dans notre psychologie et notre esprit civique. Des études ont montré que les Américains qui demandent le crédit d’impôt sur les revenus ne se considèrent pas davantage comme bénéficiaires de l’aide publique que ceux qui, dans des conditions similaires, ne demandent pas ou ne peuvent pas demander cette aide. En revanche, les personnes bénéficiant d’une aide sociale en espèces, dans le cadre de programmes tels que l’assistance temporaire aux familles dans le besoin, se considèrent comme des bénéficiaires de l’aide gouvernementale. De même, les personnes qui ont eu recours à des prêts ou plans d’épargne étudiants ne reconnaissent pas davantage le rôle du gouvernement dans leur vie que les personnes d’origine similaire qui n’ont pas eu recours à ces programmes. En revanche, les anciens combattants américains de la Seconde Guerre mondiale qui ont bénéficié du G.I. Bill de 1944 avaient clairement le sentiment que de nouvelles opportunités leur avaient été offertes grâce à l’action de l’État. Les Américains qui bénéficient des programmes sociaux les plus visibles (comme les logements sociaux ou les aides alimentaires) sont également les plus enclins à reconnaître que le gouvernement a joué un rôle positif dans leur vie, mais les Américains qui bénéficient des programmes les plus invisibles (à savoir les crédits d’impôt) sont les moins enclins à penser que le gouvernement leur a donné un coup de pouce.
Le gouvernement américain aide le plus ceux qui en ont le moins besoin.
Les familles qui bénéficient le plus des largesses de l’État sous la forme de crédits d’impôts nourrissent les sentiments antigouvernementaux les plus forts. Les électeurs qui réclament des baisses d’impôts sont, dans leur grande majorité, ceux-là mêmes qui s’opposent à des investissements plus importants dans des programmes tels que le logement abordable, tout comme ceux qui bénéficient d’une assurance maladie parrainée par leur employeur sont ceux qui poussent à l’abrogation de la loi sur les soins abordables (Affordable Care Act) de 2010. C’est l’un des paradoxes les plus exaspérants de la vie politique.
Comment résoudre ce problème ? Comment concilier le fait que d’énormes avantages fiscaux accordés par le gouvernement passent inaperçus aux yeux des familles des classes moyennes et supérieures qui en bénéficient, ce qui nourrit le ressentiment de ces familles à l’égard d’un gouvernement perçu comme faisant l’aumône aux familles pauvres, ce qui conduit les électeurs aisés à se mobiliser contre les dépenses publiques en faveur des pauvres tout en protégeant leurs propres avantages fiscaux, qui sont censés passer inaperçus ?
À mon avis, il y a trois possibilités. La première est que beaucoup d’entre nous, et c’est compréhensible, ont du mal à considérer un crédit d’impôt comme un chèque de l’État. Nous considérons l’impôt comme un fardeau et les crédits d’impôt comme le fait que l’État nous permet de conserver une plus grande partie de ce qui nous revient de droit. Les psychologues ont montré que nous avons tendance à ressentir les pertes plus intensément que les gains. La douleur de perdre 1 000 dollars est plus forte que la satisfaction de gagner la même somme. Il en va de même pour les impôts. Nous avons tendance à penser beaucoup plus aux impôts que nous devons payer qu’à l’argent que nous recevons sous forme de crédits d’impôt.
C’est le résultat de la volonté des États-Unis de rendre la déclaration d’impôts pénible et fastidieuse. Au Japon, en Grande-Bretagne, en Estonie, aux Pays-Bas et dans plusieurs autres pays, les citoyens ne déclarent pas leurs impôts ; le gouvernement le fait automatiquement. Les contribuables vérifient les montants renseignés, signent le formulaire et le renvoient par la poste. La démarche peut être accomplie en quelques minutes et permet de mieux garantir que les citoyens paient les impôts qu’ils doivent et reçoivent les prestations qui leur sont dues. Rien n’empêcherait que les impôts des Américains soient levés de cette manière, si ce n’est que les lobbyistes des entreprises et de nombreux législateurs républicains préfèrent que la démarche soit douloureuse. « Les impôts, ça doit faire mal », a déclaré le président Reagan.
Dans ce cas, l’emballage est tout aussi important que le cadeau. Mais les aides sociales et les crédits d’impôt augmentent les revenus des ménages, contribuent au déficit et sont conçus pour encourager certains comportements, comme consulter un médecin ou épargner pour les études supérieures. Nous pourrions inverser le système de distribution pour parvenir aux mêmes fins : augmenter l’aide sociale aux pauvres en réduisant les cotisations sociales pour les travailleurs à faible revenu (comme l’a fait la France) et remplacer la déduction des intérêts hypothécaires par un chèque envoyé chaque mois par la poste aux propriétaires. Cela reviendrait au même.
Les hasards de la vie
Dans ces conditions, je soupçonne qu’il existe une autre raison à notre réticence à reconnaître l’action invisible de l’État-providence : le sentiment que les choses nous sont dues. Peut-être que les Américains des classes moyennes et supérieures pensent qu’ils méritent l’aide du gouvernement, mais pas les pauvres. Les penseurs libéraux l’expliquent depuis longtemps : la croyance bien ancrée des Américains en la méritocratie les pousse à faire l’amalgame entre réussite matérielle et mérite. Je n’y crois pas. Nous sommes assaillis de trop de preuves évidentes du contraire. Croyons-nous vraiment que les 1 % les plus riches sont plus méritants que le reste du pays ? Osons-nous pointer du doigt les femmes de ménage dont la peau est irritée à cause des produits chimiques, les cueilleurs qui ne peuvent plus se tenir droit ou les millions d’autres travailleurs américains pauvres, et prétendre qu’ils sont coincés au bas de l’échelle parce qu’ils sont paresseux ?
Même dans notre vie personnelle, nous voyons des gens réussir socialement, non pas grâce à leur courage et à leurs efforts, mais parce qu’ils sont grands ou séduisants, parce qu’ils connaissent quelqu’un ou parce qu’ils ont reçu un important héritage. Nos vies sont concrètement façonnées, de multiples manières, non seulement par des choses indépendantes de notre volonté, mais aussi par l’inexorable irrationalité du monde. Chaque jour, nous sommes confrontés au caractère capricieux de la vie, à la manière injuste et stupide dont notre avenir est déterminé par nos origines sociales ou le hasard.
La plupart d’entre nous pensent que travailler dur aide à réussir – parce que c’est bien sûr le cas –, mais la plupart d’entre nous reconnaissent également que des avantages découlent du fait d’être blanc, d’avoir des parents instruits ou de connaître les bonnes personnes. Nous sommes conscients que ce qu’on obtient à la sueur de son front a des limites, que les platitudes sur le courage, la maîtrise de soi et les heures de travail sont de bons conseils pour nos enfants, mais qu’elles n’expliquent pas la façon dont le monde fonctionne. La plupart des Démocrates et des Républicains pensent aujourd’hui que la pauvreté est due à des circonstances injustes et non à un manque d’éthique du travail.
Cela nous amène à la troisième explication possible de la raison pour laquelle nous acceptons l’état actuel des choses : nous l’aimons.
C’est l’explication la plus grossière, je sais, et c’est probablement la raison pour laquelle nous la dissimulons derrière toutes sortes de justifications et de dérobades faciles. Mais comme l’a dit un jour la militante des droits civiques Ella Baker, « ceux qui sont fortunés ne veulent pas d’un retournement de fortune5 », quelle que soit la façon dont ils ont obtenu leur argent. Les crédits d’impôts sont intéressants quand on peut les obtenir. En 2020, la déduction des intérêts hypothécaires a permis à plus de 13 millions d’Américains de conserver 24, 7 milliards de dollars. Les familles propriétaires dont le revenu annuel est inférieur à 20 000 dollars ont économisé 4 millions de dollars, et celles dont le revenu annuel est supérieur à 200 000 dollars ont bénéficié de 15, 5 milliards de dollars. Toujours en 2020, plus de 11 millions de contribuables ont déduit les intérêts de leurs prêts étudiants, ce qui a permis aux emprunteurs à faible revenu d’économiser 12 millions de dollars et à ceux dont les revenus se situent entre 100 000 et 200 000 dollars d’économiser 432 millions de dollars. Au total, les 20 % de contribuables les plus aisés bénéficient de six fois plus d’avantages fiscaux que les 20 % les plus modestes.
Nous avons choisi de donner la priorité au subventionnement de la richesse plutôt qu’à la réduction de la pauvreté. Et puis nous avons le culot – l’impudence, en fait – d’inventer des histoires sur la dépendance des pauvres à l’égard de l’aide publique et de rejeter les propositions visant à réduire la pauvreté parce qu’elles coûteraient trop cher. En constatant le coût d’un programme qui réduirait de moitié la pauvreté des enfants ou donnerait à tous les Américains l’accès à un médecin, nous demandons : « Mais en avons-nous les moyens ? » En avons-nous les moyens ? Quelle question coupable ! Quelle question égoïste, malhonnête, posée comme si la réponse n’était pas sous nos yeux. Nous en aurions les moyens si les plus aisés d’entre nous obtenaient moins de l’État. Nous en aurions les moyens si nous construisions notre État-providence de manière à élargir le champ des possibles et non de manière à protéger les fortunes.
Publié, sous le titre “The High Cost of Being Poor”, dans The New York Review of Books, le 20 avril 2023, cet article est la version modifiée d’un extrait du livre de Matthew Desmond, Poverty, By America (New York, Crown Publishing Group, 2023).
Il est traduit de l’anglais (États-Unis) par Jonathan Chalier.
- 1. Cité dans André Pichot, Aux origines des théories raciales. De la Bible à Darwin, Paris, Flammarion, 2008, p. 179.
- 2. Greg J. Duncan, Martha S. Hill et Saul D. Hoffman, “Welfare dependence within and across generations”, Science, vol. 239, no 4839, 29 janvier 1988, p. 467-471.
- 3. Suzanne Mettler, The Government-Citizen Disconnect, New York, Russell Sage Foundation, 2018.
- 4. Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, Le Triomphe de l’injustice. Richesse, évasion fiscale et démocratie [2019], trad. Cécile Deniard, Paris, Seuil, coll. « Les Livres du nouveau monde », 2020.
- 5. Ella Baker, entretien avec John Britton, 19 juin 1968, The Civil Rights Oral History Project, Moorland-Spingarn Research Center, Howard University, p. 82, cité par Barbara Ransby, Ella Baker and the Black Freedom Movement: A Radical Democratic Vision, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2003, p. 305.