Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

© Françoise Metz
© Françoise Metz
Dans le même numéro

Thierry Metz. Rapatrier l’homme

avril 2020

Toute l’acuité de ce recueil de l’impasse réside dans le maintien d’ouvertures qui disent la plasticité et la fragilité du réel. Qui disent aussi la possibilité de l’apaisement.

Difficile, concernant Thierry Metz, de faire abstraction de l’homme qu’il fut quand on le lit, tant son parcours fut à la fois singulier et tragique. Singulier, car il n’est pas si courant qu’un manœuvrier de chantier écrive des poèmes ; tragique, car le jour où Thierry Metz apprend que son premier recueil sera publié, son fils est renversé par une voiture. À partir de ce drame, survenu en 1988, son écriture ne cessera de s’apparenter à un réflexe de survie. L’Homme qui penche en est l’exemple le plus fort1. C’est un recueil entièrement rédigé dans l’urgence : celle de ne pas succomber à l’alcool ni à la dépression à la suite du drame. Il s’agit d’écrire pour contrecarrer l’attraction vers le bas. D’écrire, en somme, pour ne plus pencher. L’effort est colossal, et nécessite un déplacement.

Là-bas, il y a la tentation qui a la couleur du vin. Il y a les sirènes qui chantent, redoutablement bien, l’ivresse. Mais au poète, comme à Ulysse, font défaut les bouchons de cire de ses compagnons. Alors, pour « redevenir un homme d’eau et de thé », Thierry Metz a choisi de prendre le large. De son plein gré et à deux reprises (octobre-novembre 1996, puis janvier 1997), qui structurent en diptyque L’Homme qui penche, il a séjourné à l’hôpital psychiatrique de Cadillac.

C’est ici, derrière un haut mur. À l’écart du monde, un autre monde. Un monde fait de couloirs, d’intersections, d’un jardin peuplé de marronniers et de jardiniers qui ramassent les feuilles, d’un fumoir où viennent « même ceux qui ne fument pas » car chacun y vient moins pour fumer que pour « y enterrer quelque chose ». Les hommes et les femmes qui sont ici, à Cadillac, ont en commun de ne se sentir nulle part, d’être en proie à un vide que rien ne vient combler. Thierry Metz est l’un d’eux :

Je me suis réveillé vers quatre heures du matin.
Mais ici je n’en suis toujours qu’au matin,
qu’au début.
Dans le long couloir j’ai croisé René à qui j’ai
serré la main. On n’a rien dit. Chacun est allé
dans sa direction jusqu’au petit jour. Sans
entrer nulle part.

Ce sentiment de vide, d’inconsistance, parcourt l’ensemble du recueil avec une intensité qui ne décroît jamais. Composé de poèmes tantôt en prose, tantôt en vers libres, L’Homme qui penche égrène, par touches le plus souvent allusives et toujours suggestives, des silhouettes égarées d’êtres marginaux : c’est Aurélie, qui « dessine un chat et un arbre », c’est Rainer, amené par les gendarmes et qui « se tient des discours, seul, sous le préau », Sophie, qui « va vers la mort, en toussant d’une cigarette à l’autre », ou encore Dominique, « sumo d’un cercle que lui seul a tracé ». On a presque l’impression de tourner les pages d’un album de photographies.

Mais où ne vont pas ces silhouettes égarées ? Le lieu manquant, le lieu perdu n’est autre que soi-même. C’est pourquoi le vœu du poète épouse la simple métaphore de l’habitant et de la maison. Thierry Metz espère rapatrier l’homme qu’il est devenu, depuis la mort accidentelle de son enfant, dans le corps inchangé qui est le sien. La tension entre ici et là-bas se rejoue dès lors à une échelle intime, intérieure. L’enjeu de la parole poétique, affiché dès le début du recueil, est de réconcilier deux entités qui n’auraient jamais dû divorcer :

S’amincir.
Émacier le texte le plus possible.
Chaque mot maintenant désigne la maison
et l’habitant, la rencontre et la réparation.
La maison, l’habitant.
Je sais seulement qu’ils existent.
Seulement ça.
D’abord.

Or il n’y a pas de porte. Le « seul point de passage » possible consiste en « un détail, une inadvertance », qui peuvent surgir à n’importe quel moment et qu’il convient dès lors de guetter afin de réconcilier l’habitant et la maison. L’entreprise est ardue, précaire, incertaine. Et chaque poème la tente, par l’évocation des choses et des gestes anodins qui ponctuent le séjour du poète à l’hôpital de Cadillac.

Le recueil trouve son équilibre dans l’incertitude qui persiste le plus souvent à la fin des poèmes : l’habitant est-il rapatrié dans la maison ? À première vue, non. Le rappel, à la fin du recueil, du « mur » demeuré « intact » et précédé par la formule tragique « rien n’a bougé » semble catégorique. La formule résonne d’ailleurs d’autant plus tragiquement lorsqu’on sait que le poète s’est suicidé trois mois après son second séjour à Cadillac. Et pourtant.

Pourtant, l’échec de l’entreprise n’est pas complet. Plusieurs poèmes suggèrent au contraire que quelque chose, « peut-être », a eu lieu. Quelle clairvoyance, de la part de Thierry Metz, que d’envisager la possibilité d’un accomplissement autonome, délié de la conscience du sujet :

Chaque jour serait une équation à résoudre
mais les termes varient sans cesse, compliquent
la recherche, annulent d’autres résultats.
Ce n’est qu’un lieu d’approche, pas de
rencontre.
Il me manque toujours tout ce qui aurait pu
être. Et qui peut-être a été.

Ou encore :

Denis est espiègle (déjà huit mois ici) parmi
les chats et les merles. Tous ses propos pour-
tant concernent une attente, un rendez-vous
avec je ne sais qui. Et si ce rendez-vous, fina-
lement, avait eu lieu…

Ainsi chemine une hypothèse ­d’accomplissement, en parallèle du sentiment d’errance et du défaut d’itinéraire qui dominent largement le recueil. D’un côté, il y a le vécu tel qu’il a été ressenti par le poète ou par Denis et, de l’autre, le vécu tel que le poète ou Denis pourraient, à distance, le ressentir. Toute l’acuité de ce recueil de l’impasse réside dans le maintien d’ouvertures qui disent la plasticité et la fragilité du réel. Qui disent aussi la possibilité de l’apaisement.

Et parfois, rarement mais cela en est d’autant plus notable, un rapatriement a lieu sous la forme d’une rencontre entre l’habitant-poète et un autre habitant. Le temps de la rencontre est alors un temps de fécondité qui vient conjurer la malédiction de la soif :

Janvier, le 28. J’ai soif. Mais heureusement
Farid improvise un air à la guitare. J’écoute,
j’écris – quelque chose entre en silence, y prie
peut-être, donnant des graines.

Lire L’Homme qui penche, c’est assurément être témoin de «  quelque chose  » qui «  entre en silence  » et, à l’improviste, réhabilite notre capacité à tenir debout.

  • 1.  - Thierry Metz, L’Homme qui penche [Opales/Pleine page, 1997], préface de Cédric Le Penven, Nice, Éditions Unes, 2016. Les citations qui suivent sont extraites de cette édition.

Blandine Merle

Agrégée de lettres modernes, Blandine Merle vit et enseigne à Paris. Elle est l'auteur d'un recueil de poèmes, Par obole (Cheyne, 2011) pour lequel elle a reçu le Prix de poésie de la vocation (Fondation Marcel Bleustein-Blanchet).

Dans le même numéro

Le populisme en débat

Peut-on sortir de diagnostics rapides et univoques dès lors qu'il est question de populisme ? Si le mot est partout, sa définition et les jugements qu'il invite sont rarement mis en débat. En s'appliquant à redonner au populisme une profondeur historique, culturelle et théorique, ce dossier, coordonné par Arthur Borriello et Anton Jaëger, demande ce que ce phénomène révèle des dysfonctionnements de la démocratie. À lire aussi dans ce numéro : Notre-Dame dans la littérature, le rapport entre langage et vérité et les voyages d’Albert Camus.