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Science sans confiance. Introduction

À l’occasion de la crise sanitaire, l’institution scientifique a donné à voir, sur la place publique, des divisions entre certains de ses plus éminents représentants, contribuant à provoquer une vague de défiance au sein de la population. On peut s’essayer en retour à une critique, non pas des disciplines scientifiques, mais de La Science lorsqu’elle est érigée en parole d’Évangile.

« On ne me fera pas marcher dans les rues pour défendre La Science. C’est pour résister à cette tentation qu’il faut se souvenir que l’institution appelée La Science n’a rien d’innocent. C’est elle qui confond les faits dignes d’être défendus et ceux qui, indigents, se nourrissent de l’opposition sempiternelle qui pérennise la bifurcation : “Vous croyez… nous savons.1 » En pleine crise sanitaire, cette déclaration d’Isabelle Stengers doit sonner étrangement aux oreilles. Le corps médical se mobilise pour enrayer l’épidémie de Covid-19 et lutte sur tous les fronts à la fois. Au chevet des patients gravement atteints par le virus, il apporte inlassablement soin et assistance, malgré l’insuffisance des moyens hospitaliers dont il dispose. Dans les laboratoires, il accomplit des prouesses et livre d’ores et déjà aux États des vaccins peut-être en mesure d’immuniser la population. Comment ne pas être tenté de défendre La Science face à la méfiance qu’elle suscite au même moment ? De sombres théories conspirationnistes se répandent un peu partout, qui la soupçonnent de servir l’intérêt des puissants ou de couvrir les mensonges du gouvernement en place. Sa digue qui la protégeait des croyances semble sur le point de rompre. Le nivellement des opinions par Internet a privé l’espace du discours de ses normes rationnelles de validation. Alors, même si la loi interdit aujourd’hui les rassemblements de rue, comment ne pas faire front contre le flot montant de l’obscurantisme qui menace l’autorité du savoir ? Et au besoin, l’invasion du Capitole par une horde pro-Trump, le 6 janvier 2021, devrait suffire à saisir d’effroi les rares récalcitrants qui continueraient à balancer. Le temps n’est plus à la chicane, mais à l’union : eux croient… nous savons.

À moins que ce ne soit quand la tentation est la plus grande qu’il faut précisément veiller surtout à ne pas y céder. Comprenons alors que La Science autour de laquelle on nous invite à ne faire qu’un seul corps n’a rien à voir avec les sciences, envisagées dans leur pratique concrète. Certains diront qu’elle est une métaphysique ; d’autres qu’elle est une idéologie. Dans tous les cas, elle n’est pas scientifique, mais elle est la manière dont les sciences ont été intégrées au grand récit de la modernité. En tant qu’institution, La Science a unifié artificiellement la diversité des sciences en opposant partout « l’objectivité par les faits à la subjectivité des opinions2 ». C’est dire qu’en adoptant le langage de La Science, on consacre la bifurcation « vous croyez… nous savons » et, par là même, on consomme la rupture entre les uns et les autres au lieu de la résorber. Tant que le débat opposait sommairement la science à la religion, nous pouvions encore nous dissimuler la difficulté et nous accorder entre nous à dire que l’une sait tandis que l’autre croit. Pour que la difficulté devienne patente, il fallait que la bifurcation s’introduise au sein de la communauté scientifique. C’est ce qui s’est produit à l’occasion de la crise sanitaire. Il nous était demandé de faire confiance à La Science, mais celle-ci était divisée et s’opposait à elle-même avec une égale autorité. Elle a fini par diviser la France entière. En faisant jouer de part et d’autre la bifurcation, elle rompait le dialogue et forçait chacun à choisir l’un des deux camps qui devait nécessairement être celui de La Science, puisqu’on l’avait choisi.

Il nous était demandé de faire confiance à La Science, mais celle-ci était divisée et s’opposait à elle-même avec une égale autorité.

C’est ainsi que nous eûmes l’affaire Raoult. Notre époque a eu l’affaire Dreyfus qu’elle mérite, qui ressemble à une farce en comparaison, car elle fut sans grandeur. Nous ne voulons bien sûr pas dire que Didier Raoult avait raison contre les autres. Nous ne voulons pas davantage défendre l’efficacité du traitement qu’il préconisait. À nos yeux de pauvres béotiens, il était comme les autres, à jeu égal. On le traita de charlatan, mais lui-même ne manquait pas d’exhiber ses diplômes et de traiter les autres de branquignols. Et dans l’incertitude, il nous est arrivé de ressembler à ces malades imaginaires qui courent de médecin en médecin jusqu’à tomber sur celui qui répondra à leurs attentes. Défendre l’efficacité de l’hydroxychloroquine associée à l’azithromycine était aussi absurde que de la critiquer. Pour que l’affaire Raoult éclatât, qui dépassait le personnage, il fallait entre autres que La Science cherchât à restaurer son unité, momentanément contestée, et jetât l’anathème contre l’hérétique. On retrouve alors l’affaire Dreyfus et ses rebondissements, mais elle se découvre sous un jour grotesque. En guise du faux Henry qui devait prouver la culpabilité de Dreyfus, il y eut l’article falsifié de la revue du Lancet qui démontrait la nocivité de l’hydroxychloroquine. Trois de ses auteurs se sont rétractés depuis, mais le document, si peu fiable fût-il, avait suffi au gouvernement français pour interdire de traiter la Covid-19 par l’hydroxychloroquine. Et même après les excuses du Lancet, il n’est pas revenu sur son interdiction. On s’aperçoit que la question n’était pas de savoir si Didier Raoult avait tort ou raison. Ce dont il est plus sourdement accusé doit être cherché ailleurs. Il est d’avoir trahi son corps de métier ; il est d’avoir fragilisé La Science comme institution. Peu à peu, le débat devait glisser sur la pente de la démagogie et s’avilir de part et d’autre. Ses détracteurs déplorèrent son populisme ; ses partisans soupçonnèrent les intérêts cachés qui voulaient le faire taire, et inclinèrent vers le complotisme.

Le fait que certains des contributeurs du présent dossier aient fait le choix de critiquer La Science en cette période agitée peut troubler les lecteurs. Mais il ne doit pas les scandaliser. Il ne s’agit en aucune manière de diminuer le prix des sciences ni d’augmenter celui des croyances, quand elles sont ineptes et dangereuses, mais de chercher les différents moyens, seraient-ils de maigres expédients, de rétablir le dialogue rompu entre les unes et les autres. À cet égard, il est légitime de douter que les porte-parole auto-désignés de La Science y parviennent par simple renfort de leur autorité. Ce n’est pas la raison en eux que nous mettons en cause, mais leur faiblesse quand, de guerre lasse, ils choisissent eux-mêmes l’invective ou le mépris contre ceux qu’ils n’ont pas réussi à convaincre. Ce n’est pas la vérité que nous leur disputons, à supposer qu’ils y accèdent mieux que nous, mais la manière, bonne ou vicieuse, d’entrer en discussion et de souffrir la contradiction. Et aux lecteurs qui estimeraient que le présent dossier a parfois eu tendance à faire plus de cas de ceux qui s’irritent de la bêtise que de la bêtise elle-même, nous citerons Montaigne en guise de réponse, à qui aujourd’hui hélas il convient souvent de laisser le dernier mot : « J’ayme et honore le sçavoir autant que ceux qui l’ont ; et, en son vray usage, c’est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en ceux là (et il en est un nombre infiny de ce genre) qui en establissent leur fondamentale suffisance et valeur […] je le hay, si je l’ose dire, un peu plus que la bestise3. »

  • 1.Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun. Lecture de Whitehead en temps de débâcle, Paris, La Découverte, 2020, p. 56.
  • 2. bid., p. 54.
  • 3.Michel de Montaigne, Essais [1580], dans Œuvres complètes, édition de Maurice Rat et Albert Thibaudet, Paris, Gallimard, 1962, livre III, ch. viii, « De l’art de conferer », p. 905.

Camille Riquier

Camille Riquier, agrégé et docteur en philosophie est maître de conférence à l’Institut catholique de Paris, ainsi que Vice-Recteur à la recherche. Il vient de publier Nous ne savons plus croire  (Desclée de Brouwer, 2020). 

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On oppose souvent science et croyance, comme si ces deux régimes de discours n’avaient rien de commun. Pourtant, l’expérience nous apprend que c’est généralement quand l’un des deux fait défaut que l’autre subit une crise. Dans le contexte pandémique actuel, l’incapacité des experts et des gouvernants à rendre compte dans l’espace public des conditions selon lesquelles s’élaborent les vérités scientifiques, aussi bien qu’à reconnaître la part de ce que nous ne savions pas, a fini par rendre suspecte toute parole d’autorité et par faciliter la circulation et l’adhésion aux théories les plus fumeuses. Comment s’articulent aujourd’hui les registres de la science et de la croyance ? C’est à cette question que s’attache le présent dossier, coordonné par le philosophe Camille Riquier, avec les contributions de Jean-Claude Eslin, Michaël Fœssel, Bernard Perret, Jean-Louis Schlegel, Isabelle Stengers. À lire aussi dans ce numéro : l’avenir de l’Irak, les monopoles numériques, les enseignants et la laïcité, et l’écocritique.