Meeting du NFP aux Journées d’été des Écologistes, 22 août 2024. r 	GAllegre via wikimedia
Meeting du NFP aux Journées d'été des Écologistes, 22 août 2024. r GAllegre via wikimedia

La gauche à contretemps

En miroir de la dérive réactionnaire de certains intellectuels, les défaillances de la gauche s’accumulent depuis les années 1980 : l’abandon de la classe au profit du « peuple », la critique de la démocratie au profit de la « République », et le repli nationaliste, sur fond de changement des règles de la communication politique. 


Le Rappel à l’ordre1 ne se présente pas seulement comme une « enquête sur les nouveaux réactionnaires », dessinant une constellation idéologique composée des idées produites par un temps mauvais. Confirmées par une postface de l’auteur dans une réédition publiée en janvier 2016, ces analyses-choc ne peuvent aujourd’hui être rejetées. Pas plus que ne peuvent être remises en cause les pistes qui s’y trouvent dégagées, toujours susceptibles de rendre compte de la dérive réactionnaire de tant d’intellectuels, écrivains et essayistes, parfois issus de la gauche radicale. Le livre ne s’en tient pas cependant à cette description inquiète. Car les avancées puis le triomphe médiatique des « nouveaux réactionnaires », depuis plusieurs décennies, ne peuvent s’expliquer si l’on escamote les graves défaillances dont la gauche a fait preuve depuis les années 1980. Lindenberg ne cesse d’y revenir tout au long de son essai. De ce point de vue aussi, si l’on veut bien se donner la peine de le relire avec méticulosité, son ouvrage n’a pas pris une ride.

Fin de cycle

Le désarmement intellectuel de la gauche, durablement installée au pouvoir, a parfois laissé le champ libre au déploiement de vieilles doctrines, remises au goût du jour. Le mal venait sans doute de plus loin. En d’autres livres, qui firent d’ailleurs aussi date, le subtil historien des idées qu’était Daniel Lindenberg s’était déjà fait l’observateur aigu de corpus doctrinaux dont la gauche en général et le socialisme en particulier s’étaient nourris au moins depuis la fin du xixe siècle. Le socialisme naquit d’abord comme une « idée », sans cesse enrichie par l’apport d’œuvres individuelles et collectives. Ce grand fleuve, alimenté par mille sources de débit et de teneur très contrastés, grossit et s’imposa parallèlement à ses grands concurrents que furent le libéralisme et le nationalisme2. Il emporta avec lui toute une vie culturelle, attirant dans son lit savants, artistes et philosophes. Un jour viendrait où le capitalisme ferait place au socialisme. Réconcilié avec lui-même, l’homme vivrait alors sous le régime d’une égalité fraternelle qui mettrait un terme aux tumultes d’une histoire faite d’injustices et de luttes entre les classes.

Ce grand récit résista miraculeusement aux démentis que lui infligèrent nombre d’expériences historiques dont le xxe siècle ne fut pas avare. Il n’en fut pas moins atteint par une usure progressive et un coup de grâce en deux temps. Le premier le frappa en 1973, lorsque L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne vint, après tant d’autres témoignages et anticipations, mettre à nu les mensonges du communisme soviétique. En 1989, la chute du mur de Berlin puis l’effondrement de l’URSS sonnèrent le glas de croyances politiques qui avaient résisté à toutes les révélations successives, partout et en tout temps : en Union soviétique, en Chine, dans les pays du tiers-monde. Selon certains, c’est à l’idée socialiste elle-même qu’il fallait s’en prendre et ne plus se satisfaire de la maladresse des hommes pour rendre compte des échecs économiques, culturels, moraux et sociaux réitérés du communisme.

À quelques exceptions près, la gauche avait négligé cette indispensable critique en l’abandonnant à ses adversaires. Elle ne manquait pourtant pas d’esprits lucides, ayant tôt annoncé puis dénoncé la catastrophe d’un système qui passait par pertes et profits les libertés « formelles ». Force est de constater qu’elle manqua de volontaires pour rejoindre le courant antitotalitaire surgi dans les années 1930 et épanoui en bien des cercles après la Seconde Guerre mondiale. Libéraux, conservateurs et bientôt réactionnaires ou fascistes de toutes constitutions, plus ou moins dissimulés, se reconvertirent dans la défense bien trempée des libertés renversées par le totalitarisme communiste.

En France, l’intimidation communiste agit sur le socialisme démocratique avec une efficacité supérieure à celle que l’on observait en d’autres pays européens, principalement en raison de sa puissance. Longtemps dominant à gauche après la Seconde Guerre mondiale, ayant habilement inscrit dans son patrimoine doctrinal, depuis sa conversion patriotique de 1934, les fondamentaux de la culture nationale, le Parti communiste français put durablement profiter d’une situation où s’affaiblissait un Parti socialiste-SFIO, abîmé dans les combinaisons ministérielles de très basse intensité et, plus encore, bientôt honteusement défiguré par ses compromissions dans les guerres coloniales de la seconde moitié des années 1950. Dès lors, à quelles supériorités morales et politiques s’adosser pour dénoncer la faillite d’un communisme qui avait à sa manière trahi toutes les espérances ?

Le relèvement rapide et quasi miraculeux du Parti socialiste dans les années 1970 tint beaucoup à l’agilité politique de quelques rénovateurs conduits par François Mitterrand, servis par le coup de grâce porté par Alexandre Soljenitsyne. Le mixte doctrinal que servirent ces nouveaux socialistes relevait néanmoins avant tout de la maxime selon laquelle « c’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe ». Dans la potion magique qui finit par porter la gauche française au pouvoir en mai 1981 entraient des composants appartenant à la vieille culture socialiste, où quelques grands mythes historiques, notamment ceux renvoyant au Front populaire, se taillaient la part du lion, mêlés à des aspects beaucoup plus récents, issus notamment des revendications du mouvement de Mai 68, comme le féminisme, la libération sexuelle ou l’écologie.

L’expérience du pouvoir, en cette fin du siècle dernier, et les contraintes qu’elle fit peser sur une gauche élue presque à contretemps, avec un imaginaire déjà un peu vieilli, laissèrent celle-ci fort dépourvue « quand la bise fut venue », au moment même où le climat intellectuel et politique comme l’ordre du monde percutaient son répertoire d’analyses et de représentations, en lui imposant d’impérieuses révisions. La séquence, il est vrai, n’était pas la plus propice pour s’y engager. L’exercice de l’État ne pousse pas à la réflexion, tant il inflige à celles et ceux qui s’y appliquent le diktat du quotidien. Les intellectuels de gauche ne firent pas mieux. Ils se turent, au point d’ailleurs que l’un d’entre eux, porté au pouvoir comme secrétaire d’État, porte-parole du gouvernement, en 1983, Max Gallo, s’émut du « silence » de ses amis. La gauche ne réfléchissait plus, alors même qu’elle affrontait des défis qui mettaient à l’épreuve son bagage théorique et sa mémoire3. Elle renonça en s’alignant sur une « culture de gouvernement » ou se replia sur ses vieilles lunes, dénonçant ses « trahisons », comme cette partie d’elle-même – sa « mauvaise conscience », diraient certains – l’avait toujours fait dans les brefs épisodes durant lesquels elle, ou une partie d’entre elle, avait accédé au sommet de l’État.

Abandons ou révisions ?

Ainsi la gauche se retira-t-elle du débat intellectuel que d’autres investirent. Elle abandonna à ces derniers l’occasion de pointer toutes ses défaillances conceptuelles et leur permit ainsi d’imposer des directions, des significations, des priorités. L’essai que Daniel Lindenberg publia en 2002, revu en 2016, restitue parfaitement cette défaite intellectuelle. La gauche fit défaut sur ses principes, qu’elle négligea ou figea dans un éternel socialiste hors de portée. Elle manqua de disponibilité pour contrecarrer les avancées d’un adversaire qui joua habilement de sa marginalité politique ou intellectuelle, travaillant, en la détournant à son profit, la posture du « politiquement correct ». Les néoréactionnaires n’eurent guère de difficulté à renverser, alors même qu’elle était en voie de péremption, la domination d’idées que la gauche n’avait pas su ou pu mettre à jour.

Daniel Lindenberg s’est toujours montré sensible aux décalages et aux insuffisances qui avaient caractérisé l’histoire intellectuelle de la gauche. Le Rappel à l’ordre vient prolonger d’anciennes préoccupations, qui ont longtemps inspiré et continuent d’inspirer l’auteur de ces lignes. En 1975, dans Le Marxisme introuvable, ouvrage dans lequel Lindenberg restituait la rencontre manquée entre la gauche française et le corpus marxiste, s’affichaient faiblesses et détournements expliquant les rigidités infécondes du marxisme français sur la longue durée4. Deux ans plus tard, avec Pierre-André Meyer, l’ancien « marxiste-léniniste » qu’il était proposa la redécouverte, autant que la réparation de l’oubli, de Lucien Herr, l’un des pères du socialisme à la française, dont la vaste culture et la justesse de vues ne furent pas sans contribuer à la formation politique de Jean Jaurès et de Léon Blum5. Socialisme des intellectuels et mouvement ouvrier charpenté par des idées et des luttes hautes en couleur étaient au niveau de leurs adversaires : capitalisme libéral puis nationalisme intégral, leur opposant la fermeté de réponses socialistes et internationalistes.

Refondation d’une société dans des coordonnées libérales au sortir des secousses produites par les révolutions atlantiques de la fin du xviiie siècle et industrialisation d’un monde longtemps dominé par les valeurs rurales ont encadré la naissance d’un socialisme qui vint prolonger les premières promesses émancipatrices. Les horizons conceptuels de ce dernier sont liberté, égalité, nation, classe, travail, dignité, histoire, émancipation, qu’il intègre dans une approche critique et articulée, quoique la doctrine ait toujours été en construction. Sans cesse remis sur l’établi socialiste, le travail théorique n’en fut pas moins porté par une espérance et une confiance dans l’histoire, accoucheuse d’une société réconciliée.

À quel moment cette ambition fut-elle laissée à l’abandon, délaissement dont la gauche paie toujours le prix ? Quand l’atelier intellectuel de la gauche française fut-il déserté ? Une rétrospective historique indispensable proposera des hypothèses contrastées selon les points de vue. Sans doute faut-il d’ailleurs admettre qu’il n’y eut pas un brutal coup d’arrêt, mais plutôt un détachement progressif, moins commandé par je ne sais quelle paresse que par les conjonctures et les contextes pesant sur le patrimoine socialiste. Face à de nouvelles coordonnées historiques (désindustrialisation, globalisation, crises écologiques, crispations identitaires, émancipation de l’économique et du communicationnel, etc.), la gauche n’a pas développé les bonnes approches, encore moins les bonnes réponses. Lindenberg en fait l’amer constat : « Certaines flèches décochées par les nouveaux réactionnaires vont dans le mille, dès lors qu’elles touchent ce que l’idéologie progressiste ou les effusions humanistes peuvent avoir de vermoulu ou de fallacieux. Chacun sait que notre époque est plutôt celle du doute sur les certitudes d’hier. Nul n’ignore que l’euphorie qui a suivi la fin de la guerre froide n’est plus qu’un souvenir. Mais c’est précisément sur le scepticisme grandissant de notre époque, qui n’épargne pas les fondements de la société ouverte, que s’édifient silencieusement de nouvelles idéologies de combat. Car, comme le savait Henri de Saint-Simon, aux époques “critiques” de démolition succèdent toujours des époques “organiques” d’affirmation6. » Paralysée par la « critique », la gauche peine toujours à se mettre à la clé de l’« organique ».

S’engouffrant dans les béances d’une pensée de gauche à la dérive, les réactionnaires de la nouvelle école firent d’abord leur miel d’une histoire revisitée par eux-mêmes dans des termes abrupts et sans nuances. La gauche se satisfait souvent d’une mythologie historique économe de l’examen critique des forces en présence, comme savait si bien le faire Marx. De Mai 68, elle s’en tint souvent à l’illusion lyrique, quand bien même toute une partie d’entre elle, communistes ou chevènementistes, entretenaient naguère avec cet héritage des relations pour le moins ambivalentes. Les néoréactionnaires n’eurent aucun mal à étouffer les braises de l’enthousiasme d’une révolution avortée et vaguement mimétique pour les éteindre. Ils en dénoncèrent le théâtre petit-bourgeois et les revendications sociétales. La « pensée anti-687 », unifiée par ce discours conservateur, finit par l’emporter sur une ligne de défense bien molle et contre laquelle il fut difficile d’élever une « pensée 688 » homogène, qui aurait d’ailleurs fracturé la gauche, polarisée d’un côté par le mouvement social, de l’autre par les avancées culturelles que pouvaient représenter les débats et propositions relatives à l’émancipation des femmes, aux conditions de travail, à l’écologie ou à la liberté des mœurs. La mise à jour de la gauche eût pu être possible. Elle ne le fut pas : se maintinrent face à face une « gauche sociale » et une « gauche morale », que le champ politique intégra, de façon excessivement simplificatrice, sous les espèces de « première » et « deuxième » gauches.

Derrière cette interprétation de l’histoire gît évidemment un enjeu relatif aux philosophies politiques et aux concepts qu’elles drainent. Les néoréactionnaires ont su s’emparer de concepts délaissés par une gauche n’ayant pas su leur assigner une définition en adéquation avec leur temps et en accord avec les valeurs qu’elle incarnait. Trois d’entre eux, centraux, en ont particulièrement souffert. Cette négligence se paie chèrement au regard de la place qu’ils occupent dans le paysage conceptuel du socialisme, terme d’ailleurs devenu évanescent, aujourd’hui indifféremment remplacé par d’autres vocables concurrents : social-démocratie, réformisme, progressisme, voire populisme.

Ainsi le « peuple » tend-il à remplacer la « classe ». Depuis les années 1970, les sociologies ont été nombreuses à repousser le prolétariat ou la « classe ouvrière » hors du champ de l’expérience historique. Un rapport de Terra Nova, prenant acte de ce deuil avec un certain fracas, avait invité la gauche, en 2011, à changer de clientèle, laissant les plus démunis à leur propre sort, suspectés de s’être nourris de valeurs conservatrices, mâtinées de racisme, d’antiféminisme et d’homophobie9.

Dans les rangs tumultueux de La France insoumise, on a fait bon accueil à Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (celle-ci très inspirée par les thèses de Carl Schmitt, dont on sait qu’il se comptait parmi les auteurs de référence de la mouvance néoréactionnaire), qui ramenaient la lutte des classes à l’état d’une opposition sommaire entre « eux », les riches et leurs agents plus ou moins conscients, et « nous », les victimes de leurs agissements. On renverra à des jours meilleurs l’étude de la nouvelle division du travail et de la place qu’y trouvent les nouvelles classes populaires10. Ce brouillard sociologique a sans nul doute facilité le succès de toutes les dénonciations de la massification qui rendraient médiocre un peuple « autrefois » bien élevé, notamment par une école considérée comme détruite et peut-être même par un capitalisme bienveillant ayant laissé la place au « néolibéralisme », désigné comme principal adversaire. Cette critique virulente et acharnée de l’école par les néoconservateurs a trouvé des alliés objectifs parmi tous les nostalgiques de l’« école républicaine », qu’on trouve aussi bien dans les rangs d’une partie de la gauche que dans les recoins les plus nauséabonds des « nouveaux réactionnaires ».

À ce peuple introuvable et à cette classe égarée s’ajoute une démocratie accusée d’infidélité à ses promesses. « Démocratie formelle », dit la gauche, « démocratie décadente », complètent ses ennemis de droite. On sait qu’en général, quelle que soit leur obédience idéologique, les intellectuels français ont souvent manifesté peu d’intérêt pour la démocratie en tant que telle, creusant la veine d’un ennui ou d’une fatigue démocratiques. La démocratie a rencontré chez eux moins de succès que la « République », le socialisme, le communisme, voire le fascisme. On aurait pu attendre mieux de celles et ceux qui venaient de la gauche que cette perplexité soupçonneuse. On attendrait plus d’attention sur les procédures, celles de l’exercice et de la légitimité de l’autorité, ou sur les modalités par lesquelles la démocratie parlementaire pourrait se trouver revitalisée non seulement depuis les élections législatives de 2022, mais surtout à l’âge d’Internet et des réseaux sociaux, dont on peut craindre les effets toxiques résultant de la désintermédiation qu’ils entraînent. La gauche a insuffisamment pensé la démocratie et ses apories. Lindenberg le suggère sans détour.

La gauche a insuffisamment pensé la démocratie et ses apories.

Inquiète des nouvelles formes prises par le « fascisme » contemporain, renonçant à l’élaboration de nouvelles formes procédurales susceptibles de redonner des couleurs à un modèle démocratique terni, la gauche a ainsi laissé la porte ouverte à des critiques radicales telles que celles développées par le nouveau conservatisme. Sur ce point aussi, Lindenberg avance des propositions qu’il faut entendre plus de vingt ans après. L’établissement d’un relativisme généralisé est à l’origine des produits les plus toxiques, conduisant à des relectures de l’histoire où la gauche et ses valeurs sont perdantes : « Même le procès de l’antifascisme, pour légitime qu’il puisse paraître, lorsque ce dernier est instrumentalisé comme alibi pour ne pas parler des crimes du communisme, peut aussi produire de dangereux effets de déculpabilisation. On passe de l’idée des “totalitarismes jumeaux” (communisme et nazisme) à un relativisme moral et politique qui met, par exemple, sur le même plan résistance et collaboration11. » Le très préoccupant abus contemporain des analogies historiques, dont le recours conventionnel au miroir des années 1930 (Front populaire, puissance de l’extrême droite, arrivée au pouvoir du nazisme, etc.) est le plus fréquent, ne fait que renforcer ce péril.

Reste l’héritage dont le maniement est le plus épineux : la nation. Les percées du nationalisme se sont bel et bien confirmées depuis le début du siècle. C’est l’un des aspects du diagnostic dressé par Daniel Lindenberg demeuré le plus saillant. Ici encore, la gauche ne s’est pas montrée la plus combative, soit en cultivant un pacifisme béat, qui semble de nouveau s’affirmer face aux risques grandissants d’une guerre européenne, soit en renouant avec un sentiment national baigné de références à la Grande Révolution ou à une indépendance nationale agitée contre un « néolibéralisme » incarné par l’Union européenne. Sous l’empire d’un confusionnisme déjà relevé, les deux attitudes ont d’ailleurs pu coexister. Dans sa postface de 2016, Lindenberg s’inquiétait de l’évolution des gauches dites radicales : selon lui, il serait « intéressant de suivre la réceptivité des gauches radicales à certaines thématiques venues des discours de repli12 ». Il y aurait en effet tout intérêt à poursuivre une telle enquête.

La gauche : fermée pour travaux

Comme dans le cas de toutes les pensées fortes, on s’interroge sur ce qu’aurait suscité chez Daniel Lindenberg le spectacle des tout derniers développements contemporains, notamment de la nouvelle situation géopolitique et des réactions politiques qu’elle entraîne. Les indéniables intuitions dont est rempli Le Rappel à l’ordre, qui rendent cet essai si « prémonitoire », comme l’annonce avec un peu d’excès publicitaire le bandeau éditorial de l’édition de 2016, ne suffisent pas à justifier l’utilité des analyses de Lindenberg. Le discret procès qu’il y instruit contre la « gauche de la gauche » (qui ne sut pas relever la gauche de gouvernement, dévaluée à la suite de ses renoncements politiques et théoriques) pourrait aujourd’hui s’enrichir de nouvelles pièces.

L’actualité, hélas, en apporte quotidiennement de multiples exemples. On y voit se poursuivre le désespérant abaissement intellectuel d’une gauche désormais dominée par des stratégies communicationnelles et s’affirmer des ambivalences attestant le mépris pour le travail des savants, relégués sans doute dans le parti des dominants. Rien ne l’illustre mieux que la sociologie des députés de La France insoumise, issus d’une classe moyenne menacée par le déclassement et en mal de reconnaissance, moins soucieux de refonder intellectuellement une gauche réduite à l’état du seul parti de l’indignation que d’occuper le terrain de la « visibilité », ayant parfois pris lieu et place de la « dignité ». En cette nouvelle ère de la communication née de la généralisation récente des réseaux sociaux, particulièrement adaptée à la promotion de tous les réductionnismes véhiculés par les slogans les plus simplistes, l’exigence intellectuelle et l’appel à la nuance semblent ravalés au rang de l’inefficacité politique. La radicalité semble se confondre avec la brutalité et la normalité avec l’impuissance. Le vieux gauchisme y trouve une nouvelle jeunesse. Sa version trotskiste sortant de son réduit folklorique, pratiquant l’art tactique du double discours et de la dissimulation, tout en s’arrimant à quelques caricatures stylisant l’analyse et la dénonciation au point de les rendre peu crédibles, ne sera pas la mieux placée pour fournir à la gauche les armes indispensables à sa lutte contre le « rappel à l’ordre » que dénonçait si pertinemment Lindenberg.

Comment la gauche peut-elle se sortir de cette impasse ? Certainement pas en se contentant d’occuper les espaces communicationnels pour y faire des coups d’éclat. La légitimation du coup de gueule, défendu par les nouveaux réactionnaires comme une arme nécessaire dans le combat contre le « politiquement correct », ne leur est plus réservée. En 2002, Lindenberg s’interrogeait en ces termes : « Le “langage châtié” et la prohibition relative de la parole “spontanée” ne sont-ils pas intimement liés au “procès de civilisation” (Norbert Elias), c’est-à-dire au souci d’éviter que les passions sociales contradictoires ne se résolvent dans la violence13 ? » Les plus réalistes diront, non sans quelque raison, qu’il n’est pas raisonnable de déserter les espaces dédiés à la communication émotionnelle, impropres au débat argumenté. Le tableau brossé par Lindenberg, certes pour un autre temps où les règles de la communication politique étaient différentes, montre cependant que le « rappel à l’ordre » qui s’énonce désormais avec aisance dans le champ politique, avec quelques perspectives plausibles de conduire prochainement l’extrême droite au pouvoir, est étayé sur un corpus doctrinal solide, fait de références et de lectures plus ou moins recyclées et adaptées aux besoins politiques du moment. Ce ne sont pas des esprits médiocres, comme en convient, navré, Daniel Lindenberg, ni des talents de seconde zone qui ont forgé leur doctrine aux droites extrêmes et aux extrêmes droites.

Voilà donc ce qui fait défaut à la gauche, coupée d’une production intellectuelle pourtant disponible. Convenons que les auteurs n’ont pas su se mettre à la disposition d’organisations affaiblies et peu attractives, et qu’ils n’ont pas été en mesure d’échapper à une crise intellectuelle et morale qui les a eux-mêmes beaucoup affaiblis. Convenons aussi que la gauche politique n’a pas cherché (ou bien peu) à se nourrir de travaux qui leur auraient été utiles et leur auraient permis de retravailler les notions évoquées plus haut, au lieu de s’enfermer dans les seuls registres de l’émotion (quoique ceux-ci aient toujours accompagné l’histoire politique de la gauche), confondant analyse et dénonciation, arguments et coups de poing dans la figure.

De cette configuration ruineuse découle une périlleuse confusion qui conduit la gauche à voisiner avec de curieux réflexes, comme on le voit notamment aujourd’hui dans le domaine de la politique extérieure, où l’antiaméricanisme des temps de la guerre froide se trouve ravivé sous la forme d’un « socialisme des imbéciles ». Le retour au pouvoir de Donald Trump n’arrangera pas les choses. Sur fond de ce confusionnisme prospèrent les nouveaux réactionnaires. La façon dont le mouvement des Gilets jaunes a été reçu, en l’absence d’un inventaire critique robuste, par une partie de la gauche et une fraction des droites extrêmes, est une bonne illustration de cette situation. Il est donc temps, pour la gauche, de se remettre au travail et de reprendre pied dans un monde intellectuel bien moins terne et malade qu’on ne le dit souvent en relayant aveuglément les clichés éventés d’une intelligentsia conservatrice désespérée par le monde tel qu’il va. « [La] démocratie qu’il conviendrait de défendre aujourd’hui, soutenait Lindenberg dans son essai de 2002, est certes moins épicée, mais sûrement plus durable. Elle ne se réduit pas à la souveraineté populaire, mais y ajoute le respect de l’État de droit, de la Constitution et des droits de l’homme. Elle ne se réduit pas non plus à une pure organisation des pouvoirs, mais constitue aussi une forme de société et un “état des mœurs”, pour parler comme Tocqueville, auxquels rien n’est plus étranger que la morgue d’élites intellectuelles fustigeant la vulgarité des masses et la médiocrité des temps14. » C’est aussi à une partie de la gauche que s’adresse cet appel, si celle-ci veut se donner les moyens de reprendre la main pour redessiner les contours d’un avenir tout à la fois possible et désirable.

  • 1. Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires [2002], avec une postface inédite de l’auteur, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2016. C’est cette édition que nous utiliserons dans cet article.
  • 2. Voir Bruno Karsenti et Cyril Lemieux, Socialisme et sociologie, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, coll. « Cas de figure », 2017.
  • 3. Voir Max Gallo, « Les intellectuels, la politique et la modernité », Le Monde, 26 juillet 1983. Voir aussi Philippe Boggio, « Le silence des intellectuels de gauche I. Victoire à contretemps », Le Monde, 27 juillet 1983.
  • 4. D. Lindenberg, Le Marxisme introuvable, Paris, Calmann-Lévy, coll. « L’Ordre des choses », 1975.
  • 5. D. Lindenberg et Pierre-André Meyer, Lucien Herr. Le socialisme et son destin, Paris, Calmann-Lévy, coll. « L’Ordre des choses », 1977.
  • 6. D. Lindenberg, Le Rappel à l’ordre, op. cit., p. 44.
  • 7. Voir Serge Audier, La Pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, Paris, La Découverte, 2008.
  • 8. Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain, Paris, Gallimard, coll. « Le Monde actuel », 1985.
  • 9. Olivier Ferrand, Romain Prudent et Bruno Jeanbart, Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? [en ligne], Terra Nova, 10 mai 2011.
  • 10. Une réflexion sur ce sujet dans Marion Fontaine et C. Lemieux (coord.), Germinal, no 3, « La politique des classes populaires », novembre 2021.
  • 11. D. Lindenberg, Le Rappel à l’ordre, op. cit., p. 19.
  • 12. Ibid., p. 100.
  • 13. Ibid., p. 18.
  • 14. Ibid., p. 15.