Crédits photo : Canva
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Défendre l’auto-administration des universités

L’autonomie des universités se traduit par l’apparition de responsabilités administratives aux côtés des missions d’enseignement et de recherche traditionnellement dévolues aux universitaires. Peu valorisées et gratifiées, ces tâches sont pourtant indispensables à l’autonomie politique des universités, d’où la nécessité de les accompagner.


De la longue histoire des universités, une constante s’affirme : leur auto-administration. Tout en dépendant d’autorités et de financeurs extérieurs (l’Église, l’État, le Capital), les universités furent toujours attachées à leur indépendance. Ainsi sont-elles gouvernées par celles et ceux qu’elles rassemblent : les enseignants en définissent les grandes orientations politiques que met en œuvre un personnel administratif. Cette auto-gouvernance a évidemment une histoire et s’est organisée selon des formes variées au cours des siècles et selon les latitudes. En écho à la démocratisation des sociétés modernes, elle s’est ouverte à la représentation étudiante ou à celle d’autres corps. Des luttes ont aussi souvent ponctué cette odyssée, quand s’opposaient entre elles tutelles religieuses, politiques ou financières, promptes à établir un contrôle que les universitaires leur contestaient. En France, ce que l’on entend sous le terme d’« autonomie des universités », mise en avant par la loi relative aux libertés et responsabilités des universités de 2007, semble aujourd’hui menacé dans les faits par un État avare et tatillon. Ce dernier n’est cependant pas le seul responsable du désenchantement qui affecte le monde universitaire.

Enseignants-chercheurs ou administrateurs ?

Les enseignants-chercheurs sont recrutés sur la base d’une double compétence. Celles et ceux qui sont choisis par leurs pairs doivent se distinguer par leurs travaux de recherche en répondant tout à la fois aux critères d’une excellence disciplinaire et aux besoins scientifiques de l’établissement qui retient leur candidature. Avec une intensité grandissante dans une université massifiée, formant des jeunes gens pour lesquels l’université constituait un horizon inatteignable il y a encore une trentaine d’années, on attend également des nouvelles recrues qu’elles soient en mesure d’enseigner avec efficacité, sans d’ailleurs leur donner la formation nécessaire à l’exercice de cette mission.

À ces deux missions fondamentales, il convient d’en ajouter une troisième, sur laquelle on s’est longtemps bien gardé d’insister et que l’on dissimule encore souvent, alors même que les membres des comités de sélection ou des commissions électorales chargés de procéder au tri des candidats l’ont parfaitement en tête. À un moment ou à un autre de sa carrière, un enseignant-chercheur devra exercer une responsabilité administrative, quel qu’en soit le niveau : diriger un département disciplinaire, une équipe, un programme ou un centre de recherche, animer un groupe de travail ou une instance, voire présider ou diriger une université ou une école. Il faut beaucoup d’arrogance, pour ne pas dire de suffisance, à un universitaire pour se flatter d’avoir évité de telles charges tout au long de sa vie professionnelle1. Le mépris sous-jacent à de telles postures, abandonnant à d’autres les tâches indignes, n’est pas le plus choquant. Un tel évitement rend tout simplement irrecevable l’exigence de toute autonomie universitaire, puisqu’elle conduit à remettre aux mains des tutelles la gestion des universités qu’elles abondent financièrement et qu’elles soutiennent politiquement.

De telles attitudes, moins rares qu’on ne le pense, ont des causes qu’il convient de prendre au sérieux. Si l’on veut défendre l’« autonomie des universités », il faut s’efforcer de remédier à une situation qui rend l’administration des établissements si défectueuse. On ne peut s’en tenir à la seule et scandaleuse insuffisance de financement, quoiqu’elle constitue le premier obstacle à vaincre. Le deuxième tient à la bonne administration, qui passe par un meilleur engagement des universitaires dans les tâches qu’elle appelle. Celles et ceux qui l’acceptent doivent y répondre avec les compétences requises, sans esprit de sacrifice et même avec un certain goût. Devrait également s’imposer une rémunération financière et symbolique à la hauteur des contraintes pesant sur leurs activités scientifiques suspendues ou allégées pendant quelques années, voire définitivement interrompues dans certaines disciplines ou domaines du savoir dans lesquels la recherche « va trop vite » et laisse sur le bord du chemin celles et ceux qui s’en éloignent quelque temps.

Or la situation actuelle est loin de correspondre à ce schéma. L’autonomie des universités s’est traduite par un surcroît de tâches administratives à la complexité grandissante sans toujours apporter des marges d’action nouvelles. Progressivement, les enseignants-chercheurs acceptant ces missions nouvelles se muent en bureaucrates, écrasés par le mur de parapheurs qui les contemple sournoisement. À cette médiocrité des tâches, sans rapport ou presque avec leur vocation initiale, s’ajoute le poids accru des responsabilités. La récente réforme ayant trait aux finances des établissements en est l’un des exemples. On peut légitimement douter que soit accrue l’attractivité des fonctions où les biens personnels du « donneur d’ordre » ou de ses délégués soient impliqués dans la gestion d’une équipe ou d’une institution.

La faiblesse de la formation administrative des équipes dirigeantes et, plus encore, le manque d’intérêt – pour ne pas dire l’hostilité – éprouvé, non sans quelques raisons, pour « l’administration », considérée comme un ennemi ou un adversaire, expliquent, pour une bonne part, les dysfonctionnements que nombre d’observateurs ou d’usagers se plaisent à souligner. Pour avoir été chargé de responsabilités administratives et politiques, je mesure aujourd’hui la distance et l’incompréhension qui séparent les enseignants-chercheurs de l’appareil administratif de leurs universités. Ils sont nombreux à en méconnaître non seulement les principaux mécanismes, les organes, les circuits et, plus généralement encore, le droit qui régit leur monde, mais aussi les principaux acteurs.

Celles et ceux qui se lancent dans l’aventure administrative apprennent souvent sur le tas ou bénéficient d’une formation à la diable. En ce domaine, l’enjeu de la formation n’est pas mince. De la compétence administrative des enseignants-chercheurs chargés de responsabilités dépend non seulement la santé des institutions qu’ils dirigent, mais aussi la carrière de leurs collègues (chercheurs, enseignants, personnels administratifs ou d’appui à la recherche). Les évaluations de ces derniers par les entretiens annuels, l’accompagnement des carrières, le règlement des conflits et tout ce qui relève de la gestion, si délicate, des ressources humaines constituent une matière complexe et conflictuelle, où le bon sens et les qualités humaines ne suffisent pas.

De même, les récentes transformations ayant affecté l’enseignement supérieur, dans un environnement national et international devenu très concurrentiel, comme les injonctions nouvelles qui en ont découlé ont ajouté des missions aux enseignants-chercheurs qui pilotent l’enseignement supérieur, au niveau des établissements comme en dehors d’eux d’ailleurs. L’interdisciplinarité, quand les disciplines atteignent un degré de spécialisation excluant celles et ceux qui sont extérieurs, impose une connaissance minimale des enjeux scientifiques indispensables pour qui alloue des moyens. Ainsi demande-t-on aux administrateurs d’être en mesure de comprendre comment et avec quels niveaux de ressources peut se déployer une discipline dans ses pratiques de recherche comme dans ses options pédagogiques.

Gérer des ressources humaines, veiller au bon financement de l’établissement ou des organismes, distribuer des moyens humains et financiers à des programmes de recherche, contrôler un développement immobilier, telles sont les tâches dites administratives que les enseignants-chercheurs chargés de responsabilités institutionnelles doivent accomplir. On doit aussi y faire preuve d’une compétence plus politique avec une communication interne et externe de plus en plus exigeante, à laquelle les universitaires se prêtent souvent mal et à contrecœur.

Dans les périodes où les mouvements sociaux affectent l’enseignement supérieur, le positionnement de ses cadres n’est jamais aisé. Tout à la fois représentants de l’État et élus par leurs pairs, les chefs d’établissement doivent faire preuve de doigté. Enseignants-chercheurs, parfois intellectuels engagés dans la grande veine nationale, ils affrontent des situations dans lesquelles leur moi est souvent clivé. Ces loyautés multiples disposent d’une longue et douloureuse histoire, marquée par les déchirements qu’occasionnent tous les engagements mettant à l’épreuve des éthiques parfois inconciliables.

Haute fonction publique et université : l’ère du soupçon

De façon tout à fait désolante, en France, la formation des hauts cadres de l’État échappe presque tout à fait à l’université. C’est au sein des grandes écoles et des grands établissements (ancienne École nationale d’administration, devenue Institut national du service public depuis janvier 2022, Sciences Po et, à un moindre degré, Écoles normales supérieures ou certaines grandes écoles d’ingénieurs, comme Polytechnique, Centrale, Ponts et Mines, voire commerciales, telle HEC) que se forment et, encore davantage, se constituent, à la faveur d’un entre-soi, les élites dirigeantes de ce pays. Les études n’ont pas manqué pour mettre en évidence et même dénoncer les maux engendrés par le mode de fabrication de ce que Pierre Bourdieu avait qualifié, avec sa vigueur polémique coutumière, de « noblesse d’État2 ».

Dans le meilleur des cas, ce contournement de l’université débouche sur une ignorance réciproque, dans le pire, sur un mépris à peine retenu, on ne peut plus dommageable, lorsque le pilotage de celle-ci est en jeu. L’indocilité du monde universitaire, les habitus qu’il produit, son coût financier tout à la fois mal contrôlé et mal évalué, son amateurisme et ses dysfonctionnements administratifs sont l’objet, pour le moins d’incompréhension ou de perplexité, parfois même de quolibets émanant d’une haute fonction publique convaincue de la justesse de son évaluation. Les universitaires eux-mêmes ne sont d’ailleurs pas exempts de ces mêmes comportements railleurs, retournés contre leur propre milieu où l’individualisme est de règle.

Il n’empêche. Au plus haut niveau de l’État (présidence de la République, gouvernement, ministère, rectorat), la recherche et l’enseignement supérieur se présentent avec une certaine opacité. Même avec la meilleure volonté du monde, le haut encadrement saisit mal les logiques d’action présidant à un monde professionnel méconnu, voire dénigré par une opinion publique et des médias qui l’entretiennent. On se souvient de la malheureuse formule attribuée à tort au général de Gaulle : « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Si la boutade, apocryphe, est en contradiction avec la politique de la recherche gaulliste telle qu’elle fut conduite durant le premier septennat du général de Gaulle (de 1958 à 1960, le budget du Centre national de la recherche scientifique fut augmenté de 75 %3), elle n’est pas sans porter comme une ombre sur les politiques publiques menées en matière de recherche, à la manière d’un inconscient. De Gaulle, Pierre Mendès France avant lui, notamment à l’occasion du retentissant colloque de Caen organisé en novembre 1956 et voulu par ce dernier, désireux d’offrir à la France un nouvel élan scientifique, sont plutôt des exceptions.

La rareté des bonnes réponses apportées aux besoins de la recherche scientifique ne s’explique pas par la seule avarice structurelle des gouvernements, de toute obédience ; l’incompréhension et, plus encore, le défaut de confiance face au monde de la recherche sont tout aussi éclairants. Le 14 février 1959, à l’occasion de l’inauguration de l’Institut d’optique électronique de Toulouse, De Gaulle eut des mots en phase avec une approche de la recherche fondée sur le respect dû aux temporalités et aux modalités propres à la démarche scientifique : « L’État qui a le devoir d’entretenir dans la nation un climat favorable à la recherche et à l’enseignement ; l’État qui, malgré le flot des besoins et le flot des dépenses, a la fonction de doter les laboratoires et de pourvoir l’enseignement ; l’État, enfin, qui doit orienter l’ensemble, tout en laissant à chacun des chercheurs sa direction et son autonomie. C’est à l’État qu’il appartient de déterminer, dans le domaine de la recherche, ce qui est le plus utile à l’intérêt public et d’affecter à ces objectifs-là ce dont il dispose en fait de moyens et en fait d’hommes4. » C’est la même confiance qu’avait exprimée Mendès France, dans son discours inaugural du colloque de Caen, en lançant aux chercheurs conviés : « Éclairez-nous. Des problèmes qui vous sont familiers, nous n’en avons qu’une connaissance intuitive, mais peut-être un peu extérieure et insuffisante ; nous apercevons bien où doit conduire le chemin, nous voyons mal par où le faire passer. Informez-nous des causes et proposez-nous les remèdes… Puissiez-vous seulement, au cours de ces trois jours, dans la confrontation des idées et grâce à la diversité de vos expériences, nous aider à dégager les lignes directrices et, s’il se peut, les modalités concrètes de l’action à mener dans les années à venir5… » Sans nous bercer de nostalgie pour un long après-guerre où les effets de rattrapage permirent à la recherche scientifique de bénéficier d’une conjoncture plus favorable qu’elle ne l’avait jamais été et qu’elle ne retrouva sans doute pas par la suite, les discours tenus tranchent nettement avec ceux qui suivirent et que travaille toujours le soupçon.

Conseiller du président de la République François Hollande pour l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche, j’ai pu apprécier toute la difficulté de la tâche. Les obstacles culturels – on l’aura compris – ne m’apparurent pas comme les moins difficiles à lever. J’eus toujours cependant le sentiment d’être écouté et accueilli avec bienveillance dans un environnement où la place des universitaires est réduite à la portion congrue. Mes collègues du cabinet et les hauts cadres de l’État que je fus appelé à rencontrer, tous et toutes recrutés parmi les meilleurs élèves des grandes écoles, n’en étaient pas moins très éloignés des tenants et aboutissants du métier de chercheur et de ce qu’imposait la recherche dans toute sa diversité disciplinaire et méthodologique. Lorsqu’il s’agissait de mettre en œuvre une politique publique relative à la recherche – par exemple, dans la si complexe opération des regroupements universitaires, comme à Saclay –, force est de constater qu’autour des tables rondes réunies par la direction du cabinet du Premier ministre, rassemblant les représentants des différents cabinets ministériels concernés par la création de la nouvelle université de Saclay, les chercheurs étaient peu nombreux et leur voix bien faible. On ne se glisse pas facilement dans l’univers langagier dominant de la haute bureaucratie d’État : chercheurs et hauts fonctionnaires ou responsables politiques ne parlent pas la même langue, comme ils ne partagent pas le même rapport au temps. Venu des sciences sociales, à la fois dedans et dehors, acteur et observateur, j’intervenais sans doute avec un « accent », probablement charmant comme on le dit de certains exotismes, mais tout à fait délégitimant.

Cette autocritique ne vise pas à obtenir le pardon. Elle contribue à mettre en évidence les mutuelles incompréhensions qui minent la relation entre les universitaires et les plus hauts responsables de l’action publique, notamment ceux qui sont chargés de l’orientation des politiques scientifiques. La distance entre les deux groupes professionnels n’a fait que s’accroître dans les dernières décennies, sous l’effet conjoint de la professionnalisation de la politique et du « nouveau management public ». On peut y ajouter, comme conséquence de cette évolution, le repli grandissant du monde universitaire sur lui-même, souffrant de déconsidération morale et financière, et repoussant toutes les réformes, dont certaines disposent tout de même de quelques vertus, comme autant de coups portés contre la science et la corporation qui l’anime.

Assurer l’autonomie des universités

Dans ces conditions, on peut s’interroger sur l’avenir d’une autonomie des universités proclamée de part et d’autre, thématique présente dans nombre de discours à la manière d’un shibboleth propre au petit monde de l’enseignement supérieur. On a vu que cette idée régulatrice de la vie des universités se heurtait à des obstacles pratiques qui ne peuvent se réduire à la seule médiocrité de son financement.

Une véritable autonomie des universités passe par le respect de quelques principes et la mise en œuvre d’orientations qui ne remettent pas en cause la nécessaire indépendance qu’appelle toute activité scientifique. On peut ainsi regretter que, face à la complexité grandissante des procédures administratives et financières, la professionnalisation du politique s’affirme chaque jour davantage au sein des universités. Si celles-ci demeurent pilotées par des enseignants-chercheurs en titre, ces derniers sont de plus en plus coupés de l’univers des laboratoires vers lesquels ils ne reviennent que bien rarement. Le phénomène est particulièrement avéré pour ce qui concerne le niveau le plus élevé de la gouvernance des universités, la direction des laboratoires ou des départements profitant encore d’un turn-over salutaire, quoique menacé en raison de l’absence de bonnes volontés. Ainsi le haut encadrement de l’université est-il assuré par une fine couche de quasi-professionnels de la gouvernance, ayant franchi sans encombre toutes les turbulences politiques et donc liés par une interconnaissance ancienne, proches enfin des hauts responsables ministériels.

Le gouvernement des universités doit être au service de la production des savoirs et de leur transmission.

Ainsi est-il rare de voir des présidents d’université ou directeurs d’écoles reprendre le chemin de la recherche ou de l’enseignement, pour des raisons de différents ordres, intellectuelles parfois, mais aussi souvent politiques ou relationnelles voire financières (puisqu’ils perdent les avantages pécuniaires associés à la fonction, quoique ceux-ci soient moins attrayants qu’en d’autres étages de l’administration de l’État). Cette professionnalisation endommage gravement l’idée qui fonde l’auto-administration académique : le gouvernement des universités doit être au service de la production des savoirs et de leur transmission – non l’inverse.

Le bon modèle impose donc que l’on respecte cet idéal par le retour à une déprofessionnalisation accompagnée de la gouvernance des universités. J’entends les inquiétudes qu’une telle proposition peut susciter. Elle ne signifie évidemment pas qu’on en vienne à plaider en faveur de l’amateurisme ni à faire l’éloge de l’improvisation, du caprice, voire de joyeux et créatifs désordres que ceux-ci entraînent. Il n’est pas difficile de parer aux inconvénients qu’une telle idée pourrait faire naître en rappelant quelques exigences.

L’alternance régulière dans les responsabilités politiques (qu’il faut distinguer des responsabilités administratives, qui doivent leur être soumises) invite à briser les routines nées du maintien permanent à la tête des institutions de professionnels dont l’imagination politique et les compétences techniques peuvent aussi s’émousser. Cette mobilité rafraîchissante ne peut se réaliser avec efficacité qu’à trois conditions.

La première impose la mise en place d’une initiation à la matière administrative et financière, dont les enseignants-chercheurs sont trop éloignés. Leur répugnance à y entrer s’explique tout autant par les « lourdeurs » de la bureaucratie que par une ignorance qui, lorsqu’elle est vaincue, peut être contrebattue par le plaisir de disposer des outils assurant des marges de manœuvre à une profession souvent dominée et intimidée par des « contraintes » incomprises et donc apparemment invincibles. Si d’excellentes formations du haut encadrement de l’enseignement supérieur existent, elles demeurent encore trop peu fréquentées par des responsables vite absorbés par les tâches quotidiennes.

La deuxième condition appelle une bonne coordination avec les administrateurs professionnels de tous niveaux. La confiance est souvent rompue entre les uns et les autres. Il est urgent d’y remédier par une bonne articulation entre les deux ordres de la gestion des universités. Administrateurs professionnels, à commencer par celles et ceux qui exercent les fonctions de direction générale des services, et enseignants-chercheurs chargés de responsabilités politiques au sein des universités ne partagent pas les mêmes cultures professionnelles. Les logiques d’action comme les valeurs professionnelles se distinguent parfois fortement, distinction qui nourrit nombre d’incompréhensions et de malentendus. La hiérarchie administrative, faite d’une cascade fonctionnelle aux règles écrites, se heurte à la démocratie scientifique, élevée sur le socle de la critique et des relations informelles. Établir une bonne collaboration entre les deux exige donc un apprentissage passant par la connaissance réciproque de deux mondes professionnels appelés à œuvrer ensemble en dépit de leurs valeurs parfois antagonistes.

Reste une troisième et dernière condition. Elle n’est sans doute pas la plus aisée à remplir. Comme mentionné plus haut, l’interruption d’une carrière scientifique par l’exercice de responsabilités au service de l’enseignement supérieur et de la recherche est toujours coûteuse, surtout dans certaines disciplines où dominent le travail en équipes, des financements lourds et un suivi permanent des avancées de la recherche. La reprise d’une activité normale d’enseignant-chercheur, après plusieurs années de direction ou de présidence, est alors très difficile, pour ne pas dire impossible. Les sciences humaines et sociales présentent des propriétés épistémologiques et un mode d’organisation plus propices à de telles interruptions, quoique celles-ci ne laissent pas tout à fait indemnes les enseignants-chercheurs qui les acceptent.

Se pose donc, de façon aiguë, la sortie de charge. Quelle poursuite de carrière, hors de l’exercice de ces exigeantes et épuisantes responsabilités, pour celles et ceux qui auront, des années durant, dirigé un gros laboratoire, un département, voire une école ou une université ? Comment reprendre une activité scientifique ou pédagogique, maintenue au mieux à bas bruit, après plusieurs années d’un métier ayant éloigné de leur vocation première celles et ceux qui l’ont exercé ? Ces années ne peuvent être considérées comme « perdues » pour la science. Elles ne le sont d’ailleurs en rien. Il convient donc qu’elles soient bel et bien reconnues dans la carrière d’un enseignant-chercheur qui, pendant toute une période, aura moins, voire pas du tout, publié ni encadré d’étudiants. Plus encore, les compétences acquises et les expériences sédimentées ne sont peut-être pas toujours inutiles à la recherche en train de se faire, non seulement au niveau des procédures bureaucratiques dans lesquelles elle se trouve nécessairement insérée, mais aussi, par des voies sans doute moins directes, comme capacité à penser autrement, à reformuler les problèmes, à reprendre le travail d’un œil neuf, si ce n’est plus informé.

Il faut en effet être en mesure de défendre l’idée que l’administration de la recherche reste dans l’ordre des tâches du chercheur, comme le pilotage de l’enseignement supérieur ne peut être mené à bien sans des réflexions didactiques et pédagogiques. Rien ne serait pire qu’un renoncement à l’idéal d’auto-administration des universités. Rien n’affaiblirait plus la recherche et son enseignement que d’en remettre la gouvernance à des professionnels de l’administration coupés de ses enjeux internes. Encore convient-il de savoir convaincre les enseignants-chercheurs de s’engager dans ces missions pour ne pas les abandonner à la classe des administrateurs. Or qui a dirigé un établissement d’enseignement supérieur sait la difficulté rencontrée à mobiliser les chercheurs dans l’accomplissement de tâches jugées ingrates, même si celles-ci le sont beaucoup moins qu’on ne le soutient par facilité et souvent pour les fuir. Seule une minorité d’entre eux acceptent ce qui apparaît souvent comme un « sacrifice » que motivent des raisons pas toujours avouables et qu’il faudrait sans doute mieux avouer pour les mieux canaliser.


On ne sortira pas l’enseignement supérieur et la recherche des difficultés dans lesquelles ils s’enlisent sans s’interroger sur leurs malédictions administratives, qui les privent d’une gestion intelligente adaptée à leurs deux missions : produire des connaissances et les transmettre. Pour ce faire, une conception sérieuse de l’autonomie doit s’imposer. Elle passe par une réévaluation des tâches administratives du côté des enseignants-chercheurs et une meilleure compréhension de ce qu’est une université de la part de la haute fonction publique, évolution qui appelle inévitablement une révision profonde de la formation de celle-ci au sein des universités elles-mêmes.

  • 1. Voir David Zerbib, « Georges Didi-Huberman prend les émotions à cœur », Le Monde des Livres, 12 mars 2023 : « Ayant été longtemps marginalisé par l’institution académique, j’ai appris que ce qui comptait pour moi avant tout était de pouvoir écrire. J’ai alors fini par refuser toutes les fonctions et les responsabilités qui m’en détournaient. Utilisant assez peu mon téléphone, j’ai finalement une vie d’écrivain tranquille ! »
  • 2. Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1989.
  • 3. Denis Guthleben, Histoire du CNRS de 1939 à nos jours [2009], préface de Michel Blay, Paris, Armand Colin, 2013, p. 97.
  • 4. Charles de Gaulle, cité par Pierre-Carl Langlais, « “Des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche” : la phrase que De Gaulle n’aurait jamais dite », L’Obs, 26 janvier 2017.
  • 5. Pierre Mendès France, cité dans Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La Politique scientifique de Pierre Mendès France. Une ambition républicaine, Paris, Armand Colin/Comité d’histoire du CNRS, 2012, p. 78.