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Jardins en automne, de Otar Iosseliani

août/sept. 2006

Que Jardins en automne soit un peu moins réussi qu’Adieu, plancher des vaches ! (1999) et beaucoup plus que Lundi matin (2002) n’a, en fait, aucune importance. D’abord parce que mon opinion est totalement subjective : je connais d’autres fans de Iosseliani qui ne jurent que par Brigands (chapitre VII) (1996) ou La chasse aux papillons (1992). Ensuite et surtout parce que tous les films de Iosseliani, qu’ils soient ou non nos préférés, nous apportent ce qu’on trouve de plus en plus rarement dans le cinéma actuel : une bouffée d’air frais, un goût d’ailleurs, une promesse de bonheur.

À cause de ce qu’ils disent ? Bien sûr. Mais surtout en raison de l’adéquation parfaite entre ce qu’ils disent et la façon dont ils le disent. Si la définition de l’art est que la forme crée le fond, alors chaque film de Iosseliani – réussi ou raté – est le comble de l’art. Iosseliani ne parle que de liberté, refuse les idées toutes faites et fait l’éloge de la paresse. Or ses mises en scène sont d’une liberté insolente, refusent les prétendues règles de la narration et leur nonchalance frise la paresse2.

Aujourd’hui, où l’académisme refait surface (c’est cyclique, mais les cycles, hélas, sont de plus en plus courts) et où les jeunes réalisateurs ont tendance à filmer comme Gilles Grangier, il y a cinquante ans, un film de l’ami Otar est donc toujours un enchantement.

C’est en 1967 que Otar Iosseliani a réalisé son premier long-métrage dans sa Géorgie natale. La chute des feuilles raconte l’éducation sentimentale de Nico, fraîchement émoulu de l’Institut du vin de Tbilissi, qui fait ses débuts dans la vie professionnelle. Tout Otar est déjà là : son goût pour le vin, les filles et la nature. Suit, trois ans plus tard, un chef-d’œuvre d’ironie et de tendresse : Il était une fois un merle chanteur. Percussionniste dans un grand orchestre, Guia n’intervient généralement qu’en fin de concert. Il arrive donc à la dernière minute pour donner son coup de cymbale. Ce qui, évidemment, déplaît beaucoup au chef d’orchestre. De même que cet éloge du rêve et de la flânerie ne pouvait que déplaire à Moscou. Pastorale (1976), qui décrit la vie difficile – et pas toujours exemplaire – d’un village de montagne, vue par quatre musiciens venus répéter au calme, ne réconcilie pas Iosseliani avec le régime communiste. Le film est longtemps interdit.

Alors Otar Iosseliani trouva plus simple de venir tourner en France. Dans Les favoris de la lune (1984), tels des funambules, des ludions, des acrobates, de gentils voleurs courent sur les toits de Paris. Ils volent des œuvres d’art à des riches qui ne les méritent pas. « La mise en scène crée dans l’espace des arabesques élégantes ou cruelles », écrit Pierre Murat3. Après un détour par le Sénégal (Et la lumière fut, 1989), ce sera La chasse aux papillons (1992). Le château très vieille France de deux charmantes vieilles dames est convoité par des promoteurs japonais… À ceux (il s’en est trouvé, mais oui) qui lui ont reproché d’être un suppôt de la réaction, Iosseliani a répondu :

Mais c’est comme dans La Cerisaie de Tchekhov. Cette société, qui était dégueulasse en soi, devient sympathique face à des gens cyniques, symboles des valeurs matérialistes modernes.

Quatre ans plus tard, dans Brigands (chapitre VII), Iosseliani ne fait pas plus de différence entre Tbilissi et Paris qu’entre le Moyen Âge et les Temps modernes. Ici ou là, hier ou aujourd’hui, rien ne change. Les bourreaux se contentent de changer de costumes. Cette fable féroce dénonce ce que Iosseliani appelle « l’optimisme jacobin – cette illusion dangereuse de travailler pour le bonheur des générations futures – qui justifie toutes les saloperies ».

Moins féroce, mais aussi désenchanté, Adieu, plancher des vaches !4 – qui reste pour moi, à ce jour, son chef-d’œuvre – continue, comme Les favoris de la lune à faire de Paris Tbilissi-sur-Seine. Encore une fable – « une parabole », dit Iosseliani – où l’on voit Nico (joué par le fils d’Otar), un charmant jeune homme riche, se déguiser en pauvre pour connaître ce qu’il croit être la vraie vie. Chaque matin, il s’évade de son beau château pour aller faire de petits boulots à Paris. Il y croise Gaston, un jeune homme pauvre qui se déguise en riche dans l’espoir de séduire une riche héritière…

Des fables, des paraboles… Depuis qu’il tourne à Paris, Iosseliani s’éloigne de plus en plus du réalisme. Mais pas de la réalité. Comme les grands burlesques du muet, comme René Clair, son idole, et comme Jacques Tati, il recrée un monde un peu décalé, à peine, juste ce qu’il faut pour que nous prenions conscience des ridicules du nôtre. « Messieurs, comme vous vivez mal ! », disait Tchekhov à travers ses pièces. À travers ses films, Iosseliani ne dit pas autre chose. Mais il ne le dit pas avec des mots, mais avec des gestes. C’est un cinéma minimaliste, mais, oh combien ! évocateur, qui, toujours, d’une façon ou d’une autre, fait penser aux miniatures du Moyen Âge.

Le Paris revu et corrigé d’Adieu, plancher des vaches !, avec son petit port, en face de Notre-Dame, mais à proximité des rues Montorgueil et de la Corderie, aussi bien que des rues de Charonne et Ledru-Rollin, ressemble à ces petits paysages où l’absence de perspective abolissait les distances et où les montagnes tombaient dans la mer. Ce qui est d’ailleurs l’image finale du film. Dans Jardins en automne, certains personnages sont proches de ces petites figures allégoriques qui incarnaient la bonté ou l’envie, la raison ou la vanité, la gaieté ou la colère.

Dès la première image de la première séquence de Jardins en automne, on sourit d’aise. Ces bruits, ces propos, d’abord peu distincts, cette façon de « parler faux » qui est plus vrai que le vrai, tout ce travail sur le son, on les retrouve avec joie. Nous sommes dans une fabrique de cercueils et quelques vieux messieurs félicitent le menuisier : « C’est merveilleux ! », « Ça sent le sapin. » Bientôt trois de ces vieux messieurs – un grand, un gros et un petit – vont se disputer parce qu’ils veulent le même cercueil. Ils le font avec des mots choisis. Presque avec courtoisie.

Pourquoi sommes-nous si heureux ? Parce qu’on a reconnu de vieux amis ? Pierre Etaix (venu faire un tour sur le plateau de son ami Otar) ou le critique Jean Douchet avec sa crinière blanche ? Pas seulement. On peut aussi bien ne reconnaître personne au cours du film et être sensible à la complicité qui se dégage du jeu de ces comédiens amateurs. Car la plupart des acteurs sont non professionnels, vieux copains d’Otar. Et on a soi-même l’impression de faire partie de la bande.

Sans transition (à quoi bon ?), on passe de la fabrique de cercueils à l’image de deux éléphants qui broutent sur un talus. Nous sommes en Afrique où Vincent, le ministre français de l’Agriculture5, vient remettre une médaille à son homologue noir Semben Sissé6. Celui-ci, pour le remercier, lui offre un toucan. « Mon oiseau préféré », dit gentiment Vincent. Et il offre à Semben une carabine. « Elle est de toute beauté », dit Semben, ravi. Lui aussi, comme les petits vieux de la fabrique de cercueils, parle un français châtié, un peu démodé.

D’Afrique, nous voilà transportés au cœur de la France profonde, où Vincent décore le simplet du village, puis la mairesse, avant d’inaugurer ce qu’il décrit comme une « magnifique réalisation polyvalente » : un champ avec quelques vaches et deux ânes. Toujours sans transition, retour à Paris où Vincent a invité le Premier ministre qui, derrière son dos, fait de l’œil à sa femme…

Arrêtons-là. Qu’il vous suffise de savoir qu’à force de faire son métier en dilettante et de jouer à la crapette avec son secrétaire, Vincent n’entend pas gronder la colère paysanne. Le voilà tout étonné d’entendre les manifestants hurler sous ses fenêtres.

Contraint de donner sa démission, il voit une espèce de brute, suivi de ses acolytes, se faire acclamer au balcon : « Mes amis, vous avez gagné ! Mes amis, nous avons gagné ! » Plus démago… Iosseliani filme cette passation de pouvoir comme un ballet. À la manière de René Clair dans À nous la liberté. Et, justement, c’est la liberté que va recouvrer Vincent, jusque-là enfermé, comme son toucan, dans une cage dorée.

N’emportant qu’une main d’ivoire pour se gratter le dos, il va droit au Luxembourg retrouver ses vieux copains d’enfance : le propriétaire des ânes qui promènent les enfants (joué par le journaliste Jacques Amalric, père de Mathieu), Arnaud, le jardinier qui n’aime que planter des arbres (Otar Iosseliani en personne). Il y retrouve aussi sa mère. « Je suis viré, maman. – Ah, tant mieux ! » Et elle replonge dans un livre d’Alain-Fournier. Quel livre ? Le Grand Meaulnes, sûrement, qui est fait, comme ce film, d’arbres et de nostalgie.

Ah, la mère de Vincent ! C’est la merveille du film. Elle est jouée par… Michel Piccoli, qui trouve là son plus beau rôle avec celui de Monsieur Dame – Jacques Demy lui avait donné un nom prémonitoire –, le marchand de musique des Demoiselles de Rochefort. Rien que pour lui, il faut voir Jardins en automne. Non seulement son jeu est irrésistible, fait de douceur et de précision maniaque, mais son personnage est l’âme du film. Cette vieille dame incarne ce que Iosseliani considère comme la seule façon d’atteindre à un certain bonheur : la douceur de vivre d’avant la Révolution française.

C’est-à-dire qu’elle possède la sagesse de gens gagnés déjà aux idées d’égalité et de justice, mais reste préservée de cet « optimisme jacobin », dont on parlait à propos de Brigands (chapitre VII). Elle se moque comme d’une guigne des générations futures. Le seul bonheur qui l’intéresse est celui des siens : elle danse le menuet avec ses deux petites-filles ; juge tout naturel d’accueillir Arnaud ivre mort et de le faire coucher dans son salon ; et présente avec bonne grâce à ses invités le plateau chargé de verres de vin, après la cérémonie annuelle au monument aux morts du village dont elle est la mairesse.

Rendu à la liberté et à sa vie privée, Vincent trouve l’appartement de son enfance squatté par des Noirs. Ce qui lui permet de découvrir – comme le jeune Nico dans Adieu, plancher des vaches ! – que la pauvreté n’engendre pas forcément la bonté et qu’il y a autant de salopards chez les pauvres que chez les riches. Triste vérité qui n’endurcit pas son cœur. Vincent est toujours prêt à aider les autres. Même les gentils escrocs italiens, vendeurs de fourrure à la sauvette (le délicieux Laszlo Szabo est l’un d’eux). Il finira pourtant par faire jouer ses relations pour récupérer son appartement… mais passera, avec ses squatters, une nuit fraternelle sous les ponts.

Vincent n’a pas seulement retrouvé ses copains. Mais aussi la musique (il joue du piano). Et toutes les femmes qu’il a aimées. Au-dessus du lit de chacune est suspendu un tableau de vache, de mouton ou de cochon… On devine que c’est lui qui les leur a donnés et qu’ils lui avaient été offerts par ses administrés.

C’est une constante chez Iosseliani : les objets passent toujours de main en main. Soit on les vole, soit on vous les donne. En tout cas, il n’est pas bon de trop s’y attacher. Autre constante : chanter et boire.

Le vin est la seule chose noble qui réunit les gens entre eux : riches et pauvres sont égaux autour d’un verre,

dit Iosseliani qui évoque volontiers le Banquet de Platon.

Jardins en automne ne fait pas exception. Tout le monde se retrouve régulièrement dans le bistro tenu par le copain Gégé. Arnaud y couvre les murs de fresques. Et tous chantent, accompagnés à la guitare par Vincent, « Malbrough s’en va-t-en guerre ». Ivan, un vieil ami devenu pope, y amène son collègue le père Pétré. (S’il n’aime pas les longs dialogues, Iosseliani adore jouer avec les mots.) Et ces popes amateurs de vin rouge rappellent les curés amateurs de vodka de La chasse aux papillons. Iosseliani tourne en plans larges (ce qui est logique pour un réalisateur qui croit à l’influence de l’environnement sur les hommes et aime la convivialité) et en plans-séquences. Dessinateur et musicien7, il prépare ses films à l’aide d’un story-board, c’est-à-dire qu’il dessine à l’avance les longs plans-séquences

pour pouvoir ensuite, dit-il, les tourner dans un élan. Ces dessins sont comme une partition, reste ensuite à la jouer dans le bon tempo.

Le plus beau plan-séquence, c’est le dernier. La famille de Vincent, tous les copains, toutes ses ex et son nouvel amour (une pianiste comme lui… qui n’est autre que la femme de ménage qu’il n’avait jamais remarquée quand elle venait chaque soir au ministère), tous réunis dans la lumière dorée de l’automne, autour d’une immense table, dans un jardin. C’est l’harmonie retrouvée. La caméra bascule doucement et, en contre-plongée, filme longuement, tendrement, des arbres magnifiques. Ces arbres que Vincent, devenu jardinier comme Arnaud, va désormais soigner.

  • 1.

    Jardins en automne, film franco-italo-russe (1 h 55). Réalisation, scénario et montage : Otar Iosseliani. Image : William Lubtchansky. Avec Séverin Blanchet (Vincent), Jaciynthe Jacquet (la femme de ménage pianiste), Otar Iosseliani (Arnaud), Michel Piccoli (la mère de Vincent), Denis Lambert (Gégé), Lily Lavina (une ex), Moonha N’Diaye (une autre ex), Muriel Motté (la dernière en date), Salomé Bedine-Mkheidzé (l’ex furieuse), etc.

  • 2.

    Quand il s’y met, personne ne travaille plus qu’un paresseux. Seulement, ça ne se voit pas. Ce qui est le comble de la politesse.

  • 3.

    « Le guide du cinéma chez soi », Télérama, hors série, 2004.

  • 4.

    Voir Esprit, décembre 1999.

  • 5.

    Vincent est joué par Séverin Blanchet, opérateur et réalisateur de documentaires. Séverin est le fils de Narda Blanchet, l’une des charmantes vieilles dames de La chasse aux papillons et la pianiste en sous-sol de Lundi matin.

  • 6.

    Contraction amicale des noms de deux réalisateurs africains : Ousmane Sembène et Souleymane Cissé.

  • 7.

    Raison pour laquelle il tient lui-même le rôle d’Arnaud.

Claude-Marie Trémois

Romancière et rédactrice en chef cinéma àTélérama de 1951 à 1995, Claude-Marie Trémois a été critique cinéma à la revue Esprit de 1998 à 2015.

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