Justifier un soulèvement par l'image
Trop souvent représenté de manière impersonnelle, le militantisme écologique trouve, dans le documentaire Soulèvements de Thomas Lacoste, le lieu d’incarnation qui lui manquait encore. De quoi enrichir sensiblement le répertoire sur ce milieu, auquel Laurie Lassalle venait également d’apporter sa touche avec Forêt rouge.
La partie radicale du mouvement écologique a souffert d'un mode d'action passant par une anonymisation à l'excès : grands rassemblements, tenues uniformes ou accordées, visages masqués, centration absolue autour de la cause climatique plutôt que de ses incarnations. Objets d’un discours médiatique ne cherchant pas à les interroger ou les comprendre, ces groupes finirent par se réduire à des noms – Extinction Rebellion, les Soulèvements de la terre – derrière lesquels aucune réalité humaine ne se devinait, les pouvoirs publics français, dans le cas du second, peinant à en identifier les dirigeants ou à le définir comme réelle association pouvant se dissoudre ou s'appréhender. Après avoir fait paraître un manifeste idéologique permettant aux curieux de découvrir leur paradigme (Premières secousses, La Fabrique Éditions, 2024), les Soulèvements de la terre ont fait confiance au documentariste Thomas Lacoste pour filmer au long cours, face caméra, une vingtaine de leurs membres en leur laissant le temps de raconter. Sagesse formelle de leur part, tant Lacoste parvenait, dans son précédent film L'Hypothèse démocratique (2022), à retracer quarante ans de luttes régionalistes, pacifiques dans le cas des partis militants, terroristes concernant l’ETA et son action en Euskadi et dans le Pays basque français.
Rare parmi ses confrères, Lacoste travaille la durée dans la parole de ses interlocuteurs, ne les coupe pas, ne les relance pas à outrance, cherche à individualiser le cadre de leur filmage. Ici, à travers une table au milieu d'une pièce, un établi, une montagne en arrière-fond. Demeurant quasi uniquement dans le genre documentaire, il n'identifie pas les protagonistes par leur nom, leur lieu de vie ou leur métier. Ainsi revient aux spectateurs la tâche de comprendre ces attributions en écoutant les témoignages ; se distinguent alors, au fil des minutes, une agricultrice en reconversion professionnelle, un jeune militant et son père moins radical que lui (le premier faisant rire la salle en interrompant avec impatience son géniteur), une savoyarde en lutte contre une extension hôtelière et bientôt contre les Jeux olympiques d'hiver de 2030. Petit à petit, se dessine à l'écran cette prosopographie d'un mouvement aux modes d'action contestables, mais incarnant une radicalité attirante pour des militants en dehors du cadre de l'écologie réformiste, cette forme permettant à chacun de comprendre qu'il s'agit d'humains et non d'une entité ultra-violente, ou désignée avec abstraction comme d'ultra-gauche.
Lacoste évacue ainsi le sujet de la violence en politique, tout en montrant bien les arbres reliés entre eux dans certaines forêts pour empêcher leur abattage, la destruction d’engins de coupe ou le sabotage de cimenteries ou de grands chantiers. Il agit en réalité comme un vrai cinéaste documentaire, ne proposant pas un discours ou un jugement mais laissant parler ses sujets ; son travail se distingue de la sorte d'une forme facile de journalisme d'emblée critique. Le spectateur arrivé avec un esprit ouvert dans la salle en sort sans idéaliser ou conspuer les Soulèvements de la terre, mais en ayant compris les causes de leur engagement, lesquelles relèvent le plus souvent de la sublimation d'angoisses personnelles sur le devenir du vivant, de l'extinction du monde paysan ou de la préservation d'espèces (une séquence incroyable montre un ornithologue narrant sa recherche et découverte d'un oiseau très rare à des militants urbains). Du reste, leur critique de l'agriculture industrielle ou des travaux massifs d'infrastructures ne s'avère pas originale d'un point de vue marxiste ou décroissant, et les discours de participants sur le refus d'une agriculture biologique comme « réserve indienne » ou contre l'accaparement des terres par certains milliardaires français se retrouvent dans Premières secousses. La salle, acquise ou pas au radicalisme des Soulèvements de la terre, finit par se demander s'ils méritent une telle stigmatisation, même si Lacoste prend soin de ne filmer aucun membre avouant une destruction, mode d’action minoritaire d’un militantisme qui passe davantage par l'empêchement et l'occupation.
La salle, acquise ou pas au radicalisme des Soulèvements de la terre, finit par se demander s'ils méritent une telle stigmatisation.
De manière singulière, ce portrait collectif et aux géographies multiples passe mieux sur grand écran que Forêt rouge (Laurie Lassalle), documentaire cherchant précisément à se centrer sur un territoire et ses habitants en lutte : la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et les militants ayant continué son occupation après l'abandon du chantier d'aéroport, à l'automne 2017. La forme s'avère hélas opposée à celle de Soulèvements : la réalisatrice ne parvient pas à créer une forme intrigante, et le regard ne contextualise jamais les individus apparaissant à l'écran, représentés davantage en action qu'en discours. Impossible de comprendre l'origine de leurs engagements. La réalisatrice semble vouloir inventer un film sur la forêt plutôt qu'un récit sur le militantisme, mais le défi de la mise en récit demeure, en particulier quand la nature ne peut s'exprimer devant un objectif. Or, une caméra au point de vue instable et une lumière jamais travaillée ou maîtrisée ne permettent que peu d’immersion dans le récit, engendrant un cinéma contemplatif à la forme trop éloignée pour devenir prenante – ainsi en est-il d’ateliers philosophiques filmés sans différence d’avec une promenade dans les bois, une séquence nocturne illisible pour l’œil.
Cela tient-il à ce que Lassalle cherchait à s'immerger parmi les héros de son documentaire alors que Lacoste réinventait son dispositif du plan fixe unique et rapproché en fonction de celles et ceux qu'il allait rencontrer ? La question sous-jacente de la représentation du radicalisme politique, certes ici non-violent et écologiste, se pose encore, Soulèvements comme L'Hypothèse démocratique choisissant de ne pas glorifier ce mode d'action ni de condamner ses principes, afin d’en rendre le récit plus recevable. Le point de vue du recueillant de témoignage, du documentariste venant écouter plutôt qu'interroger, maximise cette intention. L'histoire des idées, depuis les pamphlets des Parlementaires et de leurs soutiens à Londres en 1641-1642 jusqu'aux manifestes, initiés par celui du communisme en 1848, regorge de justifications de certains choix minoritaires, allant à l'encontre des premiers préceptes d'une société. Il est loisible ou compréhensible de ne pas vouloir les lire. Le format cinématographique accélère la diffusion des discours et rend plus immersive la découverte des thèses : la justification par l'image en est plus puissante, bien que moins durable dans le temps, que celle par l'écrit.
Lassalle et Lacoste, avec leurs formes particulières, l'une rapprochée, l'autre plus englobante mais créant une nuance différente de réalisation par chaque intervenant, cherchent à se rapprocher des militants les plus en marge, ou les plus impliqués ou cohérents selon eux, de l'écologie. L'action politique suppose l'engagement à visage découvert de sa personne ; aussi les portraits proposés dans Forêt rouge et Soulèvements témoignent-ils d'une sortie de l'esprit d'anonymat qui a pu habiter les zadistes et les Soulèvements de la terre et empêcher que le grand public ou les citoyens curieux comprennent leurs intentions et leurs influences. Ces deux documentaires permettent aujourd'hui aux spectateurs de les comprendre, et si Lassalle n'a pu accéder à une grande diffusion, la participation de Lacoste à de nombreux débats, ainsi que ses relais auprès de plusieurs médias de gauche permettront à son œuvre de circuler dans les territoires et de créer de multiples débats dans les salles de projection. Cette vitalité des idées et du documentaire honore la liberté de création et de discussion en France.