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Dans le même numéro

Se porter à la périphérie, là où la ville rejoint la campagne (entretien)

mars/avril 2013

La reconnaissance de la profession de paysagiste va de pair avec une nouvelle approche du paysage ; on ne cherche plus à le transformer, mais à l’intensifier. Le paysagiste, alors, doit se garder du formalisme, pour penser la relation au milieu vivant, ce qui n’empêche pas de faire bouger les lignes, de sortir des délimitations pour avoir toujours l’œil sur l’horizon.

La tentation du formalisme

Esprit – Le métier de paysagiste est de plus en plus reconnu à côté de celui de l’urbaniste, de l’architecte, de l’économiste… Alors que vous avez contribué avec d’autres à la reconnaissance de ce métier par vos travaux et par votre enseignement à l’École nationale supérieure du paysage de Versailles (Ensp), faut-il en conclure à une spécificité de l’intervention du paysagiste, ce qui expliquerait aussi son succès croissant auprès des élus ?

Michel Corajoud – J’ai toujours entretenu un rapport de complicité avec les autres professions, le métier que je fais consiste à travailler sur des milieux vivants, ouverts et non pas sur des champs clos. Ce qui implique une pensée transversale et interrelationnelle, et favorise notre tendance à déborder sur les autres milieux professionnels. On se fait donc accuser par des urbanistes ou par des architectes d’être des expansionnistes qui veulent mordre sur leur territoire de compétence. Mais je pense justement que la demande croissante des élus éclaire bien les raisons de notre désir d’ouverture, qui n’est pas sans relation avec l’évolution rapide des liens de la ville et de ses périphéries. Les élus ont compris qu’il fallait « ouvrir les perspectives » et ne plus travailler sur des espaces fermés. Si les paysagistes ne sont pas plus malins que les autres, ils ont une manière de faire qui s’intéresse au temps, aux marges, aux interstices, aux seuils, aux horizons enfin… Ce qui explique que des élus, qui réfléchissent à l’accroissement de leur ville, qui luttent contre son développement anarchique et qui proposent des dynamiques en termes de projets, s’adressent à eux. Mais il y a un revers de la médaille : cette « demande croissante de paysage » peut aussi favoriser un style de « projets paysagistes » qui survalorise la forme ou le concept au détriment du sens et des usages. Cependant, ces projets, que l’on accuse d’être formalistes, ne sont, à mon avis, que des projets qui ont été arrêtés trop vite au cours de leur processus. Ils ont été, à un moment, considérés comme suffisamment accrocheurs pour faire recette, en l’état, et être exhibés dans les revues. Pour qu’un projet atteigne sa maturité, parvienne à son excellence, il faut accroître le temps de sa mise en forme : plus on travaille sur le projet, plus il échappe, me semble-t-il, au formalisme.

L’idée que des concepts peuvent immédiatement prendre forme est une illusion. Les projets issus de cette démarche ne sont que de simples illustrations d’une pensée préalable. La vogue actuelle de l’approche conceptuelle, où « le dit » compte plus que « le faire », suscite des projets qui sont le plus souvent accompagnés par de longs commentaires. Un épilogue est nécessaire à ces projets pour réaffirmer les idées qu’ils illustrent. Il n’y a pas ce travail lent, complexe, souvent douloureux qui conduit une pensée d’origine, je dirais plutôt une intuition, à sa « mise en espace ». Le projet, tel que je le conçois, opère une sorte de transsubstantiation qui est le passage complexe et appliqué de la pensée vers la mise en forme d’un espace. Le résultat de cette activité ne ressemble plus exactement à la traduction terme à terme des intuitions d’origine. Le travail de projet utilise des ressources que ne possède pas la seule pensée réflexive.

Le pacte du paysage

Mais, je l’ai dit, les choses changent : des élus s’interrogent, la qualité des maîtres d’œuvre s’accroît et la question du développement durable introduit des avancées intéressantes. On passe progressivement d’un objectif de transformation de l’espace à celui de son intensification : intensifier le réel parce qu’il a encore et toujours des choses à dire, tout espace garde des ressources qu’il faut explorer avant de vouloir le modifier ou l’effacer. L’intérêt de cette pensée est double : elle est économe et inscrit notre action dans l’histoire même du site. Si intensifier le réel plutôt que de le transformer permet de révéler ses qualités, de reformuler l’espace que l’on ouvre, cela permet aussi de dépenser moins puisque les configurations existantes sont autant de reconversions possibles.

Il y a donc bien une singularité de vos interventions.

Sans doute, mais pourquoi les paysagistes seraient-ils plus habilités que d’autres ? Ce n’est pas une question de métier, je suis moins enclin à défendre cette profession qu’il y a quelques années en raison même de la propension au formalisme conceptuel qui rapproche certains paysagistes de certains architectes. Nous avons pour tâche de promouvoir cette pensée de la relation : une pensée qui est instruite par notre pratique du milieu vivant. Il y a un pacte très fort entre les choses du paysage, il y a des solidarités qui font que ces choses tiennent ensemble. Ce qui compte pour moi, c’est ce pacte du paysage car il signifie que l’importance est ce qui lie entre elles ses composantes. Ce n’est pas une idéologie, on ne peut pas faire autrement que d’être attentif au milieu vivant. Dans le cas du parc du Sausset1, sur lequel nous travaillons depuis trente ans, nous aurions échoué si nous n’avions pas acquis une indispensable connaissance du terrain, du climat, de la qualité de toutes choses, et les trois cent mille arbres que l’on a plantés ne seraient pas venus à leur terme.

J’ai cru durant toute ma vie que j’avais rompu avec mon enfance, mais, est-ce l’effet de mon âge, je me rends compte, aujourd’hui, que je suis intérieurement et profondément activé par les sensations de ma jeunesse. L’importance de la montagne dans mon cas, natif de la Haute-Savoie, j’ai cru que je l’avais occultée, mais c’est d’elle dont je parle lorsque j’évoque l’horizon. En face de chacune des rues d’Annecy, comme à Grenoble ou comme à Genève, il y a un déployé formidable qui de la ville de pierres ouvre sur un territoire agricole puis sur la grande nature des moyennes et hautes montagnes. Ce déploiement est une mise en perspective de l’horizon, et la question de l’horizon m’intéresse depuis longtemps. Je pense aussi aux effets de lisières ressentis lorsque j’étais enfant, qui se réactivent aujourd’hui de façon très forte : le fait d’être en lisière d’un bois, où je suis assis les jambes au soleil en regardant les champs aux alentours alors que mon corps reste à l’ombre des arbres. Cette sensation de bien-être, tout le monde me semble l’avoir un jour éprouvée. Elle fait partie d’un patrimoine universel d’émotions.

Le vécu de mon enfance a donc irrigué tout mon travail sur le paysage, je le découvre, et c’est pourquoi j’en parle aujourd’hui plus volontiers. Je sais désormais que les sources de mon éthique gisent là.

Le mur de la Cité internationale à Lyon et les berges de Bordeaux

Vous évoquiez également l’inscription dans l’histoire du paysage !

Quant à cette inscription décisive dans l’histoire et la durée, je peux prendre deux exemples : j’ai conçu une partie du projet de la Cité internationale à Lyon (située le long du Rhône) avec l’intuition qu’un mur de protection des eaux, un perré, aurait anciennement été recouvert par des remblais, et je souhaitais, sans être tout à fait sûr de son existence, qu’il fasse partie de la composition de mon projet. On a, plus tard, redécouvert ce mur à l’occasion des travaux. Ce que j’aime de cette histoire, c’est que je n’ai pas eu à réaliser ce mur qui était déjà là mais, en lui donnant une deuxième chance, je l’ai réinventé. C’est ce que je trouve beau dans un projet qui intensifie le réel plutôt qu’il ne le transforme complètement. La Cité est un projet réussi car on ne sent pas qu’un paysagiste s’est énervé à faire toutes sortes de choses. À l’époque, dans la réalisation de mes premiers parcs, on percevait nettement que j’étais là avec mes fantasmes. Aujourd’hui je suis plus mesuré, je reconnais que l’on doit travailler d’abord avec les choses existantes, considérer les gens qui sont là, car c’est l’état des choses qui est la matière première de tout projet.

Le second exemple est celui de l’aménagement des berges de la Garonne à Bordeaux : la dimension de cet espace est telle qu’elle doit permettre de très nombreux usages. J’ai donc fait en sorte qu’ils soient possibles, je ne les ai pas empêchés, je leur ai laissé la place. J’ai pensé que le « bric-à-brac », la suractivation prévisible des quais de Bordeaux, devait être tempéré par le projet, par le paysage que nous avons conçu. Les arbres que nous avons plantés forment une série de toits qui abritent en dessous d’eux tous les usages possibles, et même les baraques à frites les plus triviales. Le miroir d’eau en face du bâtiment de la Bourse est à l’origine d’une pratique urbaine d’une intensité extraordinaire : le miroir, avec ses deux centimètres d’eau, est devenu une véritable plage où toute la ville se réunit, de jour comme de nuit. Il est devenu, pour beaucoup, le substitut des week-ends à Lacanau. À Bordeaux, le long des berges, tout est simple, il n’y a pas d’extravagance. La réussite de ce projet est, à mon sens, celle de ne pas avoir dénaturé l’espace, ce que nous aurions pu faire en l’encombrant de mille choses. Nous avons intensifié ses qualités, nous en avons révélé la capacité. Il y a aujourd’hui des projets de miroirs d’eau à Nantes, à Lille et à Paris sur la place de la République.

Les polémiques de Roland-Garros et de Ronchamp

Vous avez pris deux exemples de paysages qui sont salués, en l’occurrence deux berges de fleuves, mais les choses ne se passent pas toujours aussi bien, si l’on en juge par deux polémiques auxquelles vous êtes mêlé et qui vous ont valu des attaques violentes : celle de Ronchamp hier et celle de Roland-Garros aujourd’hui.

Les ambitions d’ouverture du paysage ne sont pas nécessairement partagées. C’est ce que montrent ces deux polémiques. Je suis effectivement en train de travailler sur Roland-Garros et personne ne s’explique pourquoi je le fais. La Fédération française de tennis, avec l’accord de la ville de Paris, souhaite mettre un terrain de tennis dans le jardin des Serres d’Auteuil, l’assiette de son terrain actuel étant trop étroite pour accueillir correctement le public des tournois. Les conditions de cet accord avec Paris sont trop nombreuses et complexes pour que je les développe ici. Mais cela fait scandale, de nombreuses personnes s’époumonent, soutenues par la chanteuse Françoise Hardy. Mes raisons sont les suivantes : je fais le constat que, dans ce quartier où se situe Roland-Garros, plusieurs territoires ou domaines de grande beauté se sont progressivement refermés sur eux-mêmes derrière des clôtures étanches : l’hippodrome d’Auteuil, le jardin des Poètes, le jardin des Serres et Roland-Garros lui-même. Depuis l’espace public qui les dessert, on ne voit rien de ces différentes beautés alors qu’elles devraient être des biens communs. Je suis paysagiste et je milite pour l’ouverture des champs clos, j’ai donc envie de travailler sur toutes ces limites pour faire en sorte que ces belles choses, ces espaces et ces lieux, dialoguent, que le sport se mélange aux fleurs du Jardin des Plantes et à ses collections. Est-ce naïf ? Est-ce violer le silence, le recueillement des amateurs de plantes et leur imposer les hordes de tennismen ? Je suis dans ce projet car c’est un projet d’ouverture. J’ai, à cet égard, réussi à faire déplacer une part importante des financements consentis par la Fédération française de tennis (Fft) pour la modernisation de son stade du cœur de son site vers sa périphérie. Cette réactivation de la limite permet de créer entre Roland-Garros et le jardin des Serres une sorte d’empathie qui enrichit l’un et l’autre.

Je suis aujourd’hui dans la polémique de Roland-Garros, j’étais dans celle de Ronchamp hier. Mais c’est un peu pareil : le projet de serre de Marc Mimran entourant le terrain de tennis dont je vous parlais à l’instant est vilipendé parce qu’il se situe au voisinage des Serres historiques dessinées par Jean Camille Formigé. À Ronchamp2, l’intelligentsia n’accepte pas que Renzo Piano puisse construire un bâtiment pour accueillir des sœurs clarisses près de la chapelle de Le Corbusier. Moi qui ne suis pas croyant, je comprends mal que des membres de la fondation Le Corbusier n’admettent pas que Ronchamp puisse retrouver, par la présence de ces religieuses, une forme de spiritualité : pour certains d’entre eux, Ronchamp est un lieu de pèlerinage qui est progressivement devenu païen et doit le rester. Ensuite, il y a dans cette polémique une mystification complète de la part de la fondation Le Corbusier sur ce qu’était véritablement la colline de Ronchamp au moment de la construction de la chapelle : elle imagine la chapelle seule au sommet d’une colline de rêve, nue, sereine, belle, avec ses quatre horizons bien ouverts. En fait, à l’inauguration de la chapelle, la colline était un véritable champ de foire avec toutes sortes de constructions parasites alentour. Le Corbusier a dit qu’il avait construit la chapelle en rapport avec l’ouverture sur ses quatre horizons : cela est encore vrai en ce qui concerne l’horizon des Vosges, mais devenu erroné dans le cas des autres qui sont progressivement fermés. Le vrai problème de cette colline est qu’elle fait partie d’un grand site forestier dont le couvert se développe naturellement alors que les défenseurs de Le Corbusier voient la chapelle au sommet d’une colline chauve parfaitement dessinée ! Mais le vrai sacrilège, le vrai ressort de la polémique, est que Renzo Piano ose se mesurer à Le Corbusier en construisant un bâtiment au voisinage de la chapelle. Renzo Piano a fait une architecture de grande qualité dans un rapport discret et mesuré à Le Corbusier, ce qui fait que la chapelle a gardé toute sa magnificence : quand on est sur le site et qu’on regarde le paysage dans lequel Renzo Piano s’est inscrit, on ne voit qu’une ligne de béton continue qui est très peu haute et qui fait la longueur totale du site. Tout ce que l’on voit depuis la chapelle, c’est la ligne de crête du bâtiment de Renzo Piano, comme une sorte d’affirmation de ligne d’horizon.

Cette polémique nous a fait souffrir. Mais j’aime bien faire face à ce type de controverses car elles ont souvent à l’origine une part de conservatisme ou de mensonge. À Roland-Garros, on me donne tort car j’accepte l’idée de faire venir un terrain de tennis (entouré d’une nouvelle serre) et des sponsors dans le site des Serres d’Auteuil. Pourtant ce site, qui est indiscutablement très beau, n’a pas tout à fait son public, il est un peu délaissé par la ville de Paris, qui n’a pas assez de moyens. Ce qu’il donne à voir depuis les rues qui le bordent, ce sont des poubelles et des arrière-cours. Je n’ai donc pas honte de mettre à profit les moyens d’investissement de la Fft pour faire bouger les choses : intensifier ce site pour qu’un public plus large puisse y accéder.

Se porter à la périphérie : là où la ville touche la campagne

À propos de la Cité internationale de Lyon, vous avez souvent dit que le projet restait quelque peu enclavé, insuffisamment inscrit dans l’agglomération lyonnaise et le paysage urbain. Mais qu’en est-il du paysage urbain aujourd’hui alors que, vous ne cessez pas de le dire, la question de la campagne et de la nature est devenue prioritaire ?

Renzo Piano était d’accord avec moi sur ce point, il partageait cette critique. On a cru un peu abusivement que le parc de la Tête d’or était une pièce urbaine à l’image du jardin du Luxembourg à Paris, qui est en continuation de la ville et n’est donc pas un facteur de discontinuité. Or la configuration et le cadrage du parc de la Tête d’or, la présence de la ligne de chemin de fer, la faible vitalité des quartiers environnants ont, de fait, créé une forme de rupture. On avait compté sur l’arrivée d’un tramway comme correcteur, et on a eu un trolley qui n’a pas la même efficience.

Se porter à la périphérie : je suis toujours en train de regarder par-dessus la limite du territoire qu’on me propose, je suis, en effet, intimement convaincu que les qualités à trouver pour traiter un site donné sont souvent présentes dans les sites mitoyens. Il y a dans la porosité des limites d’un territoire des ouvertures sur l’extérieur, des correspondances où gisent toutes les qualités. Je crains d’aller sur le terrain avec mon client car il ne cesse de me recentrer sur sa parcelle alors que je n’ai pas d’autre envie que d’en sortir pour découvrir des enchaînements.

Et cela n’est pas sans faire écho avec l’évolution de l’espace urbain. Les paysagistes ont trouvé un rôle car la forme du projet qu’ils proposaient était une forme ouverte. En reformulant la question posée par les élus, ils ont introduit la question de la continuité de la forme urbaine et ont imposé l’exigence d’aller jusqu’en périphérie de la ville. La critique que font les paysagistes aux maires quand ils entrent dans leurs bureaux, c’est de contester l’image de leur commune affichée sur le mur qui ne montre en rien les communes voisines. Ils ont une image altérée de la périphérie de leur ville car n’est mis en relief et en couleurs sur la carte que leur commune. Nous nous intéressons à l’entre-deux et nous devons aller vers la périphérie. Dans une conférence récente, je m’adressais ainsi à des paysagistes : « Quittez la ville centre, parce que c’est dans la ville centre que vous vous dévoyez. Laissons les architectes et les urbanistes terminer ce qu’ils ont commencé et nous, les paysagistes, portons-nous aux extrémités de la ville, là où elle est en train de créer son rapport avec la campagne, avec la nature et les grands espaces. » Ils ont moyennement apprécié. Certes, je n’avais aucune raison d’abandonner tout un champ pratique, car je suis très heureux d’avoir fait des espaces publics ou des parcs dans des centres-villes.

Si l’on me pose la question de savoir si, à mon avis, la ville va bien, je réponds que les milieux professionnels qui agissent sur elle sont chaque jour bien meilleurs, que des villes comme Lille, Bordeaux, Nantes, Rennes (et d’autres) ont fait des projets urbains remarquables, mais on ne voit pas bien quels progrès se font sur le territoire de la « ville diffuse » aux marges de la ville. On y accapare des territoires agricoles sans réflexion, sans mesure. On détruit des paysages ruraux de manière éhontée pour y créer un urbanisme mou qui n’a guère de qualités. Pourquoi les choses n’avancent-elles pas dans ce domaine ? Je pense que l’économie de ces territoires de faible densité n’est pas suffisante pour susciter des commandes permettant à des créateurs de réfléchir et de faire des projets, ce sont encore les géomètres qui font les lotissements.

La question du rapport à la campagne m’anime énormément, la campagne pourrait, à mon avis, être le rebond possible de la pensée de la ville périphérique au sens où le regard que celle-ci devrait porter sur la campagne pourrait lui donner du sens. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui car la ville périphérique s’installe en totale contradiction sur les territoires agricoles. Le parcellaire rural n’est pas respecté par les formes urbaines proposées et il y a un effacement complet du paysage antérieur. Le développement de la ville contamine la campagne qui se sclérose. Les paysans vendent leurs terres, elles dépérissent et l’urbanisme s’en empare. La faible monumentalité de la ville diffuse pourrait cependant être compensée par la beauté de la campagne voisine, mais on ne s’y intéresse pas.

La vraie question que pose la ville périphérique, c’est donc le moment où elle touche la campagne ou la nature. Or, me semble-t-il, personne n’y fait attention. Je prends un exemple sur lequel j’ai travaillé : le petit village de Saint-Alban, dans la périphérie de Lyon à L’Isle-d’Abeau, est en haut d’un versant très prononcé qui descend vers la grande vallée. Or, celle-ci ouvre sur des horizons de collines proches, sur des montagnes plus lointaines et de taille plus grande et plus grande encore puisqu’il s’agit du mont Blanc. Quand on descend le versant depuis la place de la mairie vers la vallée, on le fait sur une ligne parfaitement droite qui ouvre sur l’horizon des montagnes et en se retournant dans l’autre sens, on voit très bien la mairie. Cette composition du territoire n’a rien à voir avec les espèces de serpentins qui organisent la succession des pavillons des villages contemporains. Dans ces labyrinthes qui ressemblent aux circonvolutions de cervelets malades, on n’a vue sur rien d’autre que sur du même. Mettre en relation, c’est faire en sorte que d’un logement, sur ses abords ou sur les chemins qui y conduisent ou encore sur la route de l’école, on puisse se mettre en rapport avec les lointains. Le regard porté sur l’horizon répond à la question de l’identification : à quelle communauté humaine et paysagère appartient-on ? La perte de ces repères est dommageable. Quand j’étais enfant à Annecy, voir la Tournette ou le Semnoz faisait de moi le citoyen de la Haute-Savoie. Le paysage et l’ouverture qu’il offre sont une façon d’apporter du bien-être. Ce n’est évidemment pas grand-chose pour ceux qui subissent de graves problèmes sociaux, mais il n’y a aucune raison pour négliger ces perspectives.

  • *.

    Si on ne présente pas Michel Corajoud, l’un des noms propres qui a symbolisé la montée en puissance des métiers du paysage depuis deux décennies, on rappellera qu’il a publié un précieux recueil d’articles en 2010, Le paysage, c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent (Paris, Actes Sud/Ensp).

  • 1.

    Parc de 200 hectares au nord de Paris, sur les communes d’Aulnay et de Villepinte.

  • 2.

    Voir Olivier Mongin, « Ronchamp, une polémique à fronts renversés », Esprit, février 2013.