La place des Martyrs à Beyrouth détruite par la guerre, James Case via Wikimedia
La place des Martyrs à Beyrouth détruite par la guerre, James Case via Wikimedia

Un espace de circulations

Cinquante ans dans le monde arabe

Henry Laurens est professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe et auteur de plusieurs séries d’ouvrages, dont La Question de Palestine et Les Crises d’Orient1. Dans cet entretien, à la revue Esprit le 17 avril 2025, il revient sur cinquante ans de bouleversements et de recompositions politiques au Proche-Orient, sous l’effet de groupes sociaux et de forces politiques locales, mais aussi d’un jeu complexe d’alliances régionales et internationales.

Entretien avec Henry Laurens

La période qui s’ouvre en 1975 marque une succession de conflits majeurs au Moyen-Orient : guerre civile libanaise, guerre Iran-Irak, invasion soviétique de l’Afghanistan, puis répression sanglante à Hama en Syrie. Comment vous situez-vous, comme chercheur, et comment situez-vous le milieu de la recherche face à ces violences et à l’atmosphère politique de l’époque ?

Pour toute la jeunesse française de la période, comme pour celle d’aujourd’hui d’ailleurs, l’événement le plus marquant, c’est le conflit entre la Palestine et Israël. Le Liban, pour moi, était encore une chose très lointaine. Quand un ensemble de faits m’ont conduit à me rendre dans cette région à partir de 1976, puis à y travailler, j’ai évidemment fait la découverte de la Syrie, de la Jordanie, de l’Égypte et du Liban. Mais au moment de mon service national au Koweït, à partir de 1977, le pays n’était déjà plus accessible selon les instructions du ministère des Affaires étrangères. Ensuite, j’ai obtenu une bourse à l’Institut français de Damas pour apprendre l’arabe, en 1981-1982. C’était alors une espèce de Far West. Parce que la guerre civile faisait rage au Liban, la presse internationale ne parlait absolument pas de la Syrie. Les jeunes gens comme nous pouvaient être envoyés là-bas sans aucune consigne particulière de sécurité.

En février 1982, j’ai fait un séjour à Istanbul, alors que Hama était entré en insurrection2. Au retour de ce voyage, nous avons été parmi les premiers Occidentaux à passer par les faubourgs de Hama et j’ai ramené des réfugiés à Alep. Quand nous étions à Damas, nous avions des copains à Beyrouth qui nous rapportaient aussi les ambiances de la guerre civile libanaise. Au Liban, c’était une guerre de milices, tandis qu’en Syrie, c’était le pouvoir contre une partie de la société. Mais en tant qu’Occidentaux, à l’époque, nous étions hors-jeu, pour les Frères musulmans comme pour les mukhabarat, les services de renseignement. Ils nous demandaient de nous mettre dans un coin pour ne pas les gêner, mais nous n’étions pas un objectif. C’est seulement à partir de l’affaire Seurat3, en 1985, que nous avons pris une « valeur marchande ». À l’époque, mes amis syriens parlaient librement de politique. Après l’éclatement de la violence à Hama, en revanche, il y a eu un refus absolu de parler politique. À partir des années 1982-1983, j’ai surtout travaillé sur ma thèse en Égypte et le côté syrien s’est largement atténué. J’ai une nostalgie de la Syrie, bien que je sache que la Syrie d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle que j’ai connue il y a quarante ans.

Par la suite, je me suis marié au Liban en 1988 et j’y suis retourné régulièrement, même pendant la guerre – il y avait une information publique de grande qualité qui permettait de contourner les zones de conflit à travers les radioguidages, grâce aux services de renseignement. Ensuite, il y a eu la guerre de libération, pendant laquelle je ne pouvais plus aller au Liban. C’est seulement à partir de la reconstruction du pays que j’y suis retourné.

Vous avez mentionné, d’un côté, la destruction d’une partie de la population par un pouvoir étatique en Syrie et, de l’autre, la violence des milices au Liban, qui peut s’expliquer non par une surpuissance de l’État, mais par son effondrement. Pourriez-vous revenir sur cette distinction ?

Cela me rappelle une question que j’avais posée dans les années 1990 à de futurs diplomates au concours d’Orient du ministère des Affaires étrangères : «  Quelles sont les légitimations de la violence au Proche-Orient ? » Les candidats avaient parlé aussi bien du « terrorisme de la base » que du terrorisme d’État. Il ne faut donc pas oublier qu’on a toujours cet enjeu de l’État dans la région. Ce n’est pas la Yougoslavie, où les parties combattantes cherchent à détruire l’État. Au Liban, dès 1975, les combats visaient à en prendre le contrôle. Les groupes en position de faiblesse penchaient vers la sécession ; ceux qui étaient en position de force revendiquaient l’autorité étatique. C’est dans ce contexte qu’émergent les milices, issues des partis politiques. Elles existaient déjà avant 1975, mais elles n’étaient pas encore combattantes. Par la suite, ces milices n’avaient aucun intérêt à la restauration de la paix, qui aurait signifié leur suppression. Elles devaient donc entretenir un minimum de violence pour continuer d’exister. Et comme elles étaient toutes financées de l’extérieur, elles devaient s’intégrer dans les jeux politiques régionaux. Ghassan Tueni appelait ça « une guerre pour les autres4 ».

Cette guerre, censée protéger les communautés, s’est souvent retournée contre elles. Par exemple, il y avait plus de morts dans les combats interchrétiens qu’entre chrétiens et musulmans. Dans ce genre de situation, il se crée des formes d’équilibre, des entités quasi étatiques à l’intérieur d’un espace coutumier. Il existait au Liban, dans les années 1980, ce qu’on appelait le « réduit chrétien », l’émirat druze du Mont-Liban, et des zones plus ou moins autonomes, éventuellement sous contrôle syrien, qui assuraient l’ordre et les services sociaux à la population. En Syrie, en revanche, la violence venait de l’État, dans une spirale dont Michel Seurat a bien marqué les étapes : le massacre de la prison de Palmyre en 1980, les répressions, les attentats, puis Hama en 19825.

À partir de la fin des années 1960, on voit émerger, dans plusieurs pays de la région, une nouvelle grammaire du pouvoir – révolutionnaire, arabe, socialiste, anti-impérialiste – souvent traduite selon les termes de gauche et de droite. On parle ainsi du début de la guerre civile libanaise comme d’un affrontement entre musulmans de gauche et chrétiens de droite. Est-ce que cette grammaire vous semblait avoir du sens à l’époque ? Et jusqu’à quand ?

Tous ceux qui étaient nos maîtres à l’époque avaient un discours favorable au nationalisme arabe. Pourtant, quand je me suis retrouvé au Proche-Orient en 1977, je ne suis pas tombé sur les nationalistes arabes, mais sur les Frères musulmans, dont je connaissais vaguement l’existence par quelques notes de bas de page. Brusquement, la note de bas de page remontait en tête de chapitre. Je prends cet exemple pour dire qu’il ne faudrait pas s’hypnotiser sur les islamistes, comme on s’hypnotisait alors sur les nationalistes arabes. En même temps, il faut bien voir que l’anti-impérialisme était vraiment le sentiment dominant. Que l’on soit alors de gauche ou de droite, dans la région, on était anti-impérialiste. Mais on s’alliait avec une puissance impériale pour combattre l’autre partie qui, elle, était soutenue par une autre puissance impériale. Ce jeu des ingérences conduit à une forme de dissonance cognitive, car tout pouvoir dans la région s’appuie sur les forces extérieures, en combattant par la parole le jeu des puissances extérieures dans la région. Le grand tort de la gauche arabe a peut-être été de se concentrer sur cet anti-impérialisme, au lieu de s’intéresser au conflit culturel avec les islamistes. Nasser disait encore que les islamistes étaient une création des États-Unis. Mais après la révolution iranienne de 1979, les islamistes ont été les principaux porteurs de l'anti-impérialisme. Par conséquent, la gauche arabe n’avait plus rien à proposer. La guerre du Liban, à certains moments, a bien mis en lumière les questions culturelles, en opposant une population chrétienne qui se revendiquait occidentale ou occidentalisée à une population musulmane qui se disait conservatrice du point de vue des mœurs. Cela a déplacé le clivage droite-gauche. Mais la base de la politique au Proche-Orient reste le jeu des ingérences et des implications, des alliances et des contre-alliances, plus que la confrontation des programmes politiques.

Quel rôle jouent l’Irak et la Syrie dans cette politique ?

À cette époque, l’Irak restait difficile d’accès. Si les tentatives de fusion entre la Syrie et l’Irak, en 1978-1979, se sont vite effondrées, elles avaient favorisé la circulation d’Irakiens entre les deux pays. À tel point que les premiers attentats en Syrie, en 1981, sont attribués aux Irakiens, non aux islamistes. Je me souviens aussi que les Syriens, dans le Nord, captaient la télévision irakienne pour suivre les événements. De manière générale, c’était une autre époque en matière d’information. La BBC et Radio Monte-Carlo en arabe, qu’on appelait « les périphériques », étaient en réalité les rares sources d’information non gouvernementales, et elles étaient très écoutées. Lors de l’invasion israélienne en 1982, on écoutait même la radio israélienne en arabe pour suivre ce qui se passait. Aujourd’hui, l’espace médiatique s’est radicalement transformé. Même si on peut contester certains choix éditoriaux d’Al Jazeera, la chaîne a des correspondants sur plusieurs fronts et fournit des informations en temps réel. L’information factuelle, aujourd’hui très abondante, était totalement inexistante à l’époque.

Vous avez mentionné le moment de crispation totale du discours politique. Malgré cela, est-il resté possible de faire de la recherche ?

À l’époque, en Syrie, il y avait effectivement des discussions politiques. Évidemment, il fallait prendre des précautions élémentaires, ne serait-ce que de courtoisie. Élizabeth Picard, par exemple, avait fait une thèse formidable sur les structures politiques de la Syrie ba’asiste, en allant régulièrement dans les ministères syriens6. À ce moment-là, l’administration syrienne coopérait avec des chercheurs étrangers pour faire une démonstration d’ouverture et de modernisation. Une vraie rupture s’est produite autour de 1990-1991, lorsque les États arabes se sont tous coalisés contre l’Irak. À partir de ce moment, la nouvelle génération de chercheurs a cessé de suivre aveuglément les positions officielles. Je me souviens d’avoir conclu un débat à l’Institut du monde arabe en disant que les minorités les plus menacées de la région étaient les régimes eux-mêmes. Les États ne représentaient plus la vitalité de leur société. Ensuite, Internet a permis une excellente couverture de la révolution syrienne – en tout cas pendant les premières années. Les chercheurs parlaient avec les révolutionnaires syriens en direct, pendant plusieurs années. Puis cela s’est arrêté, même si certains contacts à distance restaient valables. Aujourd’hui, c’est fini. En Égypte, les chercheurs me disent que le pays est devenu totalement opaque. Il n’est plus possible pour les chercheurs de passer plusieurs mois dans une région pour parler à la population locale, en raison des restrictions imposées par le gouvernement, mais aussi des mesures de sécurité prises par le ministère français des Affaires étrangères. Cela a bien sûr un effet sur la recherche actuelle. Par conséquent, le regard se tourne plutôt vers le Golfe, où des bibliothèques impressionnantes numérisent massivement le savoir islamique et où l’accès à l’information est devenu exceptionnel. Du moment que l’on ne parle pas – sauf pour le football – des activités de l’Émirat dans lequel on vit, on est libre de dire du mal des autres.

En 1990, on sort d’une série de conflits majeurs : Iran-Irak, Liban, Afghanistan. L’Intifada laisse entrevoir une possibilité de négociation. Et puis arrive la guerre du Golfe et la montée de l’islamisme…

Les années 1990 sont des années d’hégémonie américaine. Le processus de paix domine, non seulement dans sa dimension palestinienne, mais aussi avec des négociations israélo-syriennes très avancées. C’était l’ère Clinton de la « mondialisation heureuse ».

L’autre grand dossier était l’Irak. L’embargo a détruit la société irakienne : on parlait d’enfants privés de médicaments, d’école, de jouets… Les États-Unis, pour des raisons plus culturelles que géopolitiques, se concentrent sur la question israélo-palestinienne et la protection du Golfe, tout en essayant de gérer l’Irak – mais sans réussir à faire tomber Saddam. C’est l’incapacité de ce « double endiguement » (dual containment) de l’Irak et de l’Iran qui marque un échec majeur pour la politique américaine. En même temps, malgré la domination syrienne, le Liban connaît une période de reconstruction de l’État et de la société. Le choix est posé entre Hanoï et Singapour. Rafiq Hariri, c’est Singapour : refaire du Liban une place de commerce mondiale, de luxe. Et le Hezbollah, c’est Hanoï : fer de lance de la lutte anti-impérialiste et pour la libération de Jérusalem. Entre ces deux pôles, le pays n’arrive pas à trouver sa place. Malgré tout, on assiste à une vraie reconstruction, dans des conditions financières qui seront ensuite considérées comme des héritages douteux : centre-ville de Beyrouth, relance économique, liberté de circulation entre Liban, Syrie et Jordanie… Je me souviens d’un voyage entre Beyrouth et Amman en 2003 : à la frontière syrienne, on me criait « Villepin ! Villepin ! » en guise de bienvenue7. Après la guerre civile, la Syrie a rebloqué ces espaces, qui sont maintenant seulement en train de se rouvrir.

La reconstruction est d’abord matérielle, notamment au centre de Beyrouth et dans la montagne libanaise, où les plus grosses destructions étaient issues des combats interchrétiens. Il y a une reconstruction plus difficile, mais financée quand même, en dehors des villes. On applique des mécanismes traditionnels de réconciliation dans les villages, ce qu’on appelle des ṣulḥ8. Et éventuellement, on finance la réconciliation pour que les pertes de chaque partie soient à peu près à égalité. Dans le Chouf, par exemple, une réconciliation druzo-maronite a été engagée : chacun connaît les violences passées, mais personne n’a pas le droit de les dire. Est-ce que les espaces libanais étaient plus ouverts avant 1975 ? Certains, comme Ahmad Beydoun, nuançaient l’idée d’une capitale culturelle mythifiée d’avant-guerre9. Enfin, à l’époque où je vivais à Beyrouth, il y avait quatre colloques internationaux par semaine… La vie culturelle était très active, même s’il y avait une domination syrienne et une censure forte dans la presse.

La fin de la tutelle syrienne ouvre le jeu politique, puisqu’elle réintroduit les principales forces chrétiennes, comme les aounistes et les Forces libanaises. Mais il faut rappeler qu’au Liban, les partis sont profondément inscrits dans le réel de la société. Les enfants sont élevés dans un parti politique. Il y a des permanences presque dans chaque rue. Dans un quartier de Beyrouth, on sait que c’est un secteur des Forces libanaises, du Hezbollah, d’Amal, etc. D’où la discussion permanente sur le Liban pour savoir si l’on a affaire à une société civile, religieuse ou communautaire. La société civile, c’est le rêve des citoyens. La société communautaire, c’est la réalité du partage du pouvoir. Sur fond de peur persistante de la guerre civile, une peur sur laquelle le Hezbollah a beaucoup joué. La mémoire de la guerre était très présente, dans un registre qui était souvent celui de l’humour noir. Au Liban, la génération née pendant la guerre civile, surtout, nous a surpris. On craignait qu’elle ne soit intellectuellement et physiquement perturbée, refermée sur elle-même. Or, au contraire, ceux qui avaient 20 ans à la fin de la guerre en 1990 se sont révélés brillants, ouverts, fêtards, malgré une enfance marquée par les bombardements. La production dramatique ou cinématographique de ces années-là a d’ailleurs beaucoup représenté les violences de la guerre au Liban. De même, on redoutait ce qu’il adviendrait de ces milliers de miliciens une fois les armes déposées. En réalité, la plupart ont été absorbés dans la fonction publique après 1991-1992. Ils ont souvent conservé leurs armes légères, mais le gros armement a été écoulé à l’étranger. C’est ainsi que les canons français de 155 mm, passés des Irakiens aux Forces libanaises, ont fini par réapparaître en ex-Yougoslavie… et la bataille de Sarajevo s’est faite en partie avec le matériel des milices libanaises désarmées. Il existait clairement, dans ces années américaines – en dehors de l’Irak –, un niveau de violence beaucoup plus faible, ainsi qu’une liberté de recherche et de déplacement qui n’existent absolument plus aujourd’hui.

Avons-nous les outils pour comprendre ce qui se passe en Syrie aujourd’hui, par exemple ? La région pourrait-elle connaître un nouveau moment d’apaisement et d’ouverture ?

Les choses évoluent très vite et notre formation nous rend parfois aveugles aux mouvements en cours. L’Irak et la Syrie étaient devenus des « terres de sang », selon l’expression de Timothy Snyder10. À présent, une page se tourne. La société est en train de se reconstituer, mais avec énormément de difficultés : des millions de personnes ont été déplacées, il y a eu des changements de propriété et de nombreuses rancœurs engendrées par ces années de guerre civile. Mais on a plutôt des pouvoirs, en Irak et en Syrie actuellement, qui travaillent à reconstituer du lien social. C’est donc une nouvelle société qui va naître. Avec un poids très important des diasporas, sachant que tous les réfugiés ne vont pas retourner dans leur pays. En Irak, il y a eu des contestations régulières des pouvoirs semi-mafieux qui s’étaient installés depuis 2003. Il est toujours difficile de reconstruire des sociétés après des bains de sang. En Égypte, on préfère une dictature stable au chaos des voisins : Soudan, Libye, Gaza… En Jordanie aussi, la prudence domine. On pourrait parler d’une phase de reconstruction sous contrôle, mais le Liban reste un point d’interrogation.

On pourrait parler d’une phase de reconstruction sous contrôle, mais le Liban reste un point d’interrogation.

Le monde arabe est paradoxalement l’une des régions les plus ouvertes du monde, en matière linguistique, culturelle et universitaire. Le bilinguisme ou le trilinguisme y est courant, et les diasporas s’étendent depuis près d’un siècle. Il s’agit donc d’un monde tout à fait ouvert sur l’extérieur, qui se trouve en même temps extrêmement cloisonné dans ses structures sociales, ses héritages historiques et ses mémoires collectives. Ainsi, le domaine de la recherche est très concentré sur la répression interne des sociétés et pourtant les répressions intellectuelles sont beaucoup plus fortes qu’ailleurs. L’une des bizarreries qu’on a inventées depuis une dizaine d’années est cette notion d’islam modéré, qui est en fait une bigoterie d’État. Un islam complètement contrôlé par le pouvoir, qui fixe les limites de ce qui est dicible ou non dans les structures religieuses. En parallèle, on observe un certain assèchement des courants fondamentalistes. Qu’il s’agisse de l’Égypte de Sissi ou de l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salman, c’est ce qu’elles vendent aux Occidentaux.

Depuis la guerre de Gaza, on observe un affaiblissement historique du Hezbollah, mais aussi de la stratégie milicienne iranienne dans la région. Pourriez-vous conclure sur la situation actuelle au Liban, cinquante ans après le déclenchement de la guerre civile ?

Je voudrais conclure sur l’alliance des minorités, qui me semble être un des paradoxes de la région. Le sionisme avait été interprété par les Arabes comme l’idéologie d’une communauté qui voulait se territorialiser et se donner un État. Dans les années 1950 et 1960, il y a réellement eu des discours israéliens sur une alliance des communautés ou des minorités dans la région. C’était évidemment considéré comme une menace réelle, aussi bien en Syrie qu’au Liban. Plus tard, l’Iran a repris cette logique à son compte, avec une alliance inversée : Alaouites, chiites libanais et certains cercles ou lieux chrétiens. Aujourd’hui, le gouvernement israélien ravive ce projet, en tendant la main aux Kurdes, aux Alaouites et aux Druzes en Syrie. Mais cette stratégie reste risquée. Au Liban, les chrétiens ont un tel mauvais souvenir de l’alliance conclue avec Israël en 1982-1983 qu’ils n’ont certainement pas envie de recommencer l’expérience. Et Walid Joumblatt, du côté druze, est tout à fait prudent aussi. Paradoxalement, le Liban paraît plus stable que la Syrie de ce point de vue. Le problème au Liban, c’est que les chiites pourraient demander un changement de parité dans les institutions : un tiers chiite, un tiers sunnite, un tiers chrétien. Cela correspondrait aux données démographiques actuelles, mais les chrétiens n’en veulent absolument pas. Derrière, c’est l’effondrement de l’alliance iranienne : les Iraniens ont perdu leur contrôle sur trois capitales arabes (Bagdad, Damas et Beyrouth).

À cela s’ajoutent des transformations climatiques majeures. Est-ce qu’on peut continuer à discuter sur une « Riviera » à Gaza, alors qu’elle risque tout simplement d’être noyée par la montée des eaux ? Gaza est invivable parce que toutes les ressources en eau sont en train de se saliniser par les infiltrations de la mer. Beyrouth n’est pas non plus protégée par des infrastructures côtières solides. Une dernière évolution intéressante dans la région tient à l’influence future des universités du Golfe. Ce sont des universités de niveau international et les investissements culturels qu’il y a dans les pays du Golfe vont certainement peser dans les décennies à venir. Au Doha Institute for Graduate Studies, on trouve des étudiants du monde entier, ainsi que les élites intellectuelles du Qatar. En ce sens, c’est l’inverse des Frères musulmans : le dernier sanctuaire du nationalisme et de la gauche arabe.

Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon, Hamit Bozarslan et Leonard Castritius
[Version corrigée le 11 juin 2025]

  • 1. Henry Laurens, La Question de Palestine, t. I, L’Invention de la Terre sainte (1799-1922), t. II, Une mission sacrée de civilisation (1922-1947), t. III, L’Accomplissement des prophéties (1947-1967), t. IV, Le Rameau d’olivier et le fusil du combattant (1967-1982), t. V, La Paix impossible (1982-2001), Paris, Fayard, 1999, 2002, 2007, 2011 et 2015 ; Les Crises d’Orient, t. I, 1768-1914, t. II, La Naissance du Moyen-Orient (1914-1949), Paris, Fayard, coll. « Histoire », 2017 et 2019.
  • 2. En février 1982, le régime syrien dirigé par Hafez al-Assad réprime brutalement une insurrection menée par les Frères musulmans à Hama, causant entre 15 000 et 20 000 morts.
  • 3. Michel Seurat, sociologue et spécialiste du monde arabe, qui a publié une série d’articles pour la revue Esprit dans les années 1980 sous le pseudonyme Gérard Michaud, a été enlevé à Beyrouth en 1985 et est mort en captivité. Son enlèvement a marqué les esprits et mis en lumière l’instrumentalisation des otages dans le Liban en guerre.
  • 4. Ghassan Tueni, Une guerre pour les autres, préface de Dominique Chevallier, Paris, JC Lattès, 1985.
  • 5. Michel Seurat, Syrie, l’État de barbarie [1986], préface de Gilles Kepel, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Proche-Orient », 2012.
  • 6. Élizabeth Picard, Liban, État de discorde. Des fondations aux guerres fratricides, Paris, Flammarion, 1988.
  • 7. Le discours de Dominique de Villepin aux Nations unies en 2003, s’opposant à l’intervention militaire en Irak, a été salué dans de nombreux pays arabes comme un acte de dignité face à l’unilatéralisme américain.
  • 8. Le ṣulḥ désigne, en droit islamique, un accord de réconciliation visant à résoudre un conflit à l’amiable, souvent par la médiation et la compensation.
  • 9. Ahmad Beydoun, Le Liban. Itinéraires dans une guerre incivile, Paris, Karthala/CERMOC, 2000.
  • 10. Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline [2010], trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2022.