Du fantasme de vengeance féminine…
Dans La vengeance des femmes. Entre réalité et fiction cinématographique (PUF, 2025), Dominique Memmi, directrice de recherche au CNRS, explore un paradoxe : l’omniprésence de la vengeance féminine sanglante au cinéma face à la quasi-absence de vengeances au féminin dans la réalité sociale.
Dans votre livre, vous analysez l’apparition d’un nouveau genre cinématographique, les « rape and revenge movies », qui apparaît dès le milieu des années 1970 aux États-Unis, dans certains pays européens et au Japon, puis à partir de 1980 en France, le tournant étant ici la sortie de L’Été meurtrier en 1983. Comment caractériser ces films et leur nouveauté ? Et quelle différence, de ce point de vue, entre les films réalisés par des hommes et ceux réalisés par des femmes ?
La grande nouveauté, c’est l’apparition d’une vengeance létale au féminin. Auparavant, au cinéma, les viols étaient vengés par les hommes. Désormais, les femmes se vengent elles-mêmes de ce qu’elles ont subi, et qui plus est de façon sanglante. Ce phénomène est stable en France depuis les années 1980. Il suffit de penser à Elle (2016), à Revenge (2017) – dans ce dernier film, le sang coule littéralement à flots – ou à Sentinelle (2021). Cependant, ce constat ne vaut que pour les films faits par des hommes. À l’exception de Revenge de Coralie Fargeat, les films de femmes consacrés au viol ne se terminent jamais par une vengeance létale féminine : ce sont des films qui, comme ceux des hommes, cherchent une solution à ce mal social qu’est le viol, mais ils sont alors très inventifs, et l’issue envisagée n’est jamais létale et sanglante. Quand elle l’est par exception, en 2000, dans Baise-moi de Virginie Despentes, le film rompt avec tous les codes de ce genre cinématographique : les femmes n’y sont ni jolies ni graciles, le viol y est triste et sordide, et la soumission féminine y est fortement désérotisée. D’où, par exception encore, le fait que ce film de vengeance féminine ait tant déplu, à sa sortie, aux critiques masculins, qui l’ont, pour certains, jugé « peu excitant »…
Ces vengeances féminines, aussi sanglantes que méthodiques, ne se vérifient pourtant pas dans le monde réel où, montrez-vous, les femmes ne se vengent pour ainsi dire pas…
Pour le montrer, j’ai consulté, avec l’aide de trois collègues pénalistes, plusieurs centaines de décisions judiciaires de 1963 à nos jours. Or je n’ai trouvé aucun cas d’une tentative d’homicide qui aurait été commis par une femme immédiatement ou peu de temps après un viol : le seul cas identifié concernait un homme agressé sexuellement par un compagnon. En réalité, dans les très rares cas de femmes qui se vengent, elles le font après un temps très long, parfois vingt ans, de mauvais traitements conjugaux, dont les agressions sexuelles ne sont qu’un élément. C’est le cas de Jacqueline Sauvage, par exemple. Nous sommes loin de la vengeance immédiate après une violence sexuelle mise en scène dans les films produits par des hommes. Par ailleurs, si on s’intéresse aux mouvements de défense des droits des femmes, tels que #MeToo, ils se situent bien plus dans le registre de la prise de parole, du voice – la plainte, l’expression de sa douleur et le partage solidaire d’une expérience malheureuse –, que dans celui de la contre-attaque. La « vengeance » des femmes ne s’exerce guère, en réalité, que sur des hommes publics, quand le fait de parler peut avoir des effets sur leur vie sociale. Mais pour le reste, les cas de dénonciation de personnes précises restent très minoritaires.
Quelle est, alors, la part de réel et la part de fiction dans ces films de vengeance ? Dans votre ouvrage, vous montrez que le cinéma, pourtant peu mobilisé par les chercheurs en sciences sociales, est susceptible de nous instruire sur nos représentations du monde, à condition de considérer la fiction non pas comme « reflet », mais comme « réflexion ». Que voulez-vous dire par là ?
La question dont je suis partie est : que faire d’une œuvre cinématographique quand on est chercheur en sciences sociales ? J’ai constaté que les réalisateurs masculins de ces films de viols et de vengeance sont de très bons sociologues du côté du diagnostic : ils voient très bien la « petite mort » entraînée par le viol, les effets de sidération, de prostration, etc. Ils sont donc capables de prendre la mesure de ce que produit la domination sexuelle. Par contre, leur pronostic – à savoir l’issue envisagée à ces violences sexuelles – s’émancipe complètement du réel. Là, c’est le principe de plaisir qui domine et qui prend trois formes principales : la dramatisation, la projection – l’homme est en réalité l’agresseur, mais c’est la femme qui est montrée comme dangereuse – et l’érotisation de cette rétorsion. C’est ce mélange d’un principe de réalité et d’un principe de plaisir qui me conduit à considérer que le cinéma n’est pas un « reflet » du réel, mais une « réflexion » qui affronte une question bel et bien réelle, le viol, en lui accordant toutefois une issue fantasmatique.
Le cinéma affronte une question bel et bien réelle, le viol, en lui accordant toutefois une issue fantasmatique.
Comment expliquez-vous un tel décalage entre la mise en scène d’une vengeance féminine sanglante à la suite d’un viol et les faibles ripostes féminines à la suite de violences sexuelles observées dans le monde réel ?
Je vois deux explications à ce paradoxe. La première est de court terme : après les deux procès liés à des viols ayant eu une forte visibilité publique, en 1972 et en 1978, la loi de 1980 définit pour la première fois le crime de viol comme tout acte de pénétration commis par violence, contrainte ou surprise. Tous les réalisateurs de films n’ont peut-être pas lu la loi, mais ils sentent que quelque chose est en train de changer dans nos représentations de la violence sexuelle. La seconde explication est plus profonde et liée à ce que j’appelle une « crise générale de la domination rapprochée », à savoir une intolérance croissante, depuis les années 1970, à la « prise par corps » du dominé de la relation. Cette crise s’observe dans la sphère professionnelle, la famille, l’école ou la relation médecin/patient. En témoigne, par exemple, le refus croissant de tout châtiment corporel sur les enfants ou de toute emprise physique des médecins sur les patients. Ces films témoignent d’une prise de conscience que l’appropriation forcée du corps (ici des femmes) est devenue un fait social intolérable. Mais c’est une prise de conscience incomplète, car comment renoncer à cette délicieuse appropriation ? D’où ce compromis idéologique opéré par la fiction : on peut continuer à « baiser » les femmes, mais elles nous tuent.
Une autre question que soulève votre ouvrage est le sens donné au mot vengeance. Si on la définit comme la volonté d’infliger une forme de souffrance à ceux qui nous ont causé un tort, celle-ci n’a pas forcément besoin de prendre des formes violentes (elle peut se limiter à un simple inconfort social ou psychologique). Certains auteurs de notre dossier interrogent d’ailleurs la distinction entre la « légitime » sanction étatique et la vengeance. Ne pourrait-on dire alors que la « vengeance » des femmes existe bel et bien, mais qu’elle prend dans le réel des formes – dénonciation, shaming, call-out ou plainte – qui ne sont pas physiquement violentes ?
Vous avez à la fois raison et tort. Il est vrai que la définition de la vengeance dans la plupart des dictionnaires est très peu agonistique. Dans le Littré, c’est une « peine infligée à un offenseur pour la satisfaction personnelle de l’offensé ». C’est bien abstrait ! Et rien n’implique que cette « peine » soit violente. Mieux : dans Le Petit Robert, la vengeance est un « dédommagement moral de l’offensé par punition de l’offenseur » : ici, la réparation peut, à la limite, être simplement morale ou psychique. Cependant, dans l’acceptation commune, l’idée de vengeance a une tonalité beaucoup plus âpre : celle qui triomphe dans ces films… Raison pour laquelle je l’ai utilisée pour le titre de mon livre. Par ailleurs, même ces formes de vengeances « douces » que vous suggérez (la dénonciation) sont très peu pratiquées par les femmes : moins de 10 % d’entre elles portent plainte à la suite d’un viol. Et quand je me suis rendue dans des foyers de femmes victimes de violences conjugales, j’ai pu constater combien elles sont nombreuses à plaindre leur agresseur ou à refuser qu’il aille en prison. Donc, oui, les femmes se vengent parfois, mais c’est un phénomène tellement minoritaire qu’il reste intrigant par rapport à la vengeance féminine que les hommes imaginent, peut-être celle qu’ils pensent qu’ils commettraient, eux, s’ils étaient agressés. D’où les services que la fiction rend aux sciences sociales : suggérer l’étendue et les limites de la lucidité des dominants quand leur pouvoir doit simplement… s’adapter.
Propos recueillis par Justine Lacroix