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La transition permanente

Éditorial

par

Esprit

septembre 2019

Des rues de Khartoum à celles de Hong Kong, en passant par Moscou ou Alger, l’été a montré combien l’aspiration démocratique, célébrée aujourd’hui dans la commémoration des événements de 1989 en Europe, reste vivante et forte. Dans les lieux où on les attendait le moins et affrontant le risque d’une répression brutale, des dizaines de milliers de manifestants ont choisi de descendre dans la rue pour défendre leurs droits et libertés politiques. En Occident au contraire, au cœur de ce qu’on appelait alors « le monde libre », l’humeur est à la défiance, au soupçon, au désenchantement face aux libertés démocratiques, parfois jusqu’à la remise en cause et au rejet des institutions en place.
Les étincelles qui ont enflammé les foules sont diverses : au Soudan, le triplement du prix du pain ; en Algérie, la reconduite d’un président malade et inapte ; en Russie, l’invalidation de candidatures d’opposants aux élections municipales ; à Hong Kong, la menace d’un amendement législatif liberticide livrant les justiciables aux mains de Pékin. Mais tous ces mouvements ont en commun d’avoir posé de façon large les enjeux démocratiques qui les animent, et de rassembler des groupes sociaux multiples et des générations diverses. Leur créativité symbolique a été remarquable, en trouvant des moyens d’expression saisissants, à l’image de cette mer de parapluies, à Hong Kong, que l’on voit s’écarter lentement pour laisser passer un véhicule de police avant de se refermer sur son sillage, ou encore de ces murs couverts de post-it contestataires.
À Hong Kong, les échos de 1989 ne sont pas le fait du hasard. Les manifestants ont d’ailleurs souligné cette filiation en organisant, le 23 août, une chaîne humaine commémorant celle qui avait traversé les pays baltes, trente ans auparavant, de Vilnius à Tallinn. La naissance d’une identité civique liée à la défense de la démocratie, dans le contexte anxiogène de la rétrocession de l’île à la Chine, est étroitement liée à l’émotion provoquée par la répression sanglante des manifestations étudiantes de la place Tiananmen, la même année.
La distance qui nous sépare de 1989 est double. On peut s’arrêter sur les fausses promesses et les déceptions, pour souligner combien la sortie de la guerre froide, loin d’ouvrir une ère de paix et de prospérité partagée, a conduit à de nouveaux désordres, au retour des guerres civiles, du nationalisme, des conflits ethniques et religieux. On peut souligner le désarroi des pays qui se donnaient alors comme modèles, et la prétention de nouveaux autocrates à incarner l’avenir. Mais on peut tout aussi bien souligner la persistance du désir de démocratie aux quatre coins du monde, comme le courage et la détermination des foules qui se soulèvent pour demander des élections libres, l’indépendance de la justice, la liberté d’expression et d’association.
S’il est une idée de l’après-89 qui a fait long feu, c’est le lien nécessaire entre l’économie de marché et la démocratie représentative. Des puissances émergentes, la Chine en premier lieu (mais Singapour avait ouvert la voie), montrent que le développement et la croissance, dans l’économie mondialisée, peuvent très bien s’accommoder de régimes autoritaires, et même de dictatures. Tandis qu’à l’Ouest on est stupéfait de voir le Royaume-Uni et les États-Unis, en proie à des réactions populaires contre les déséquilibres du capitalisme mondialisé dont ils ont été les chefs de file, vaciller dans leurs fondements institutionnels et menacer de faire sécession, laissant à une Europe divisée le soin de défendre l’ordre multilatéral.

Les « places » redeviennent des lieux de pouvoir.

Mais les nouveaux mouvements de protestation battent aussi en brèche l’idée qu’il n’y aurait plus de pouvoir qu’économique, et que le réalisme obligerait à revenir aux purs rapports de force et aux compromissions avec des régimes détestables. 1989 avait ouvert l’ère des sociétés civiles, et l’on voit combien ce sont les sociétés qui engendrent aujourd’hui ces mouvements, plutôt que des appareils politiques ou idéologiques. On mesure que leur force d’attraction est liée à la façon dont ils s’adressent à une opinion devenue transnationale et combien, enfin, les « places » redeviennent des lieux de pouvoir capables d’infléchir ou de concurrencer la volonté des États, quand monte la contestation démocratique depuis une grande ville marchande, capitale de la finance mondiale.
Plutôt qu’une fin de l’histoire, la période de l’après-89 évoquait pour Pierre Hassner une ère de « transition permanente », où les reconfigurations d’un ordre international à géométrie variable impliquaient la coexistence, parfois consensuelle et parfois conflictuelle, du national, du régional et du mondial, et demandait qu’on prête attention à de nouveaux acteurs. Parmi ceux-là, on peut nommer aujourd’hui les médias d’Internet, qui doivent se garder de relayer imprudemment la propagande chinoise ou russe (qui voudrait faire croire que les manifestants sont des terroristes manipulés par des puissances étrangères), mais aussi les milieux d’affaires (dont l’attitude à Hong Kong aura une importance déterminante).
Que penser alors de la timidité des dirigeants du G7, réunis à Biarritz, lorsqu’il s’est agi de manifester une solidarité envers ces foules contestataires ? L’agenda du sommet était certes focalisé sur d’autres défis aux conséquences mondiales, qu’il s’agisse de la lutte contre le réchauffement climatique, du terrorisme au Sahel, de la guerre commerciale engagée entre les États-Unis et la Chine, du nucléaire iranien, ou encore de la régulation des géants du numérique. Mais la légitimité du G7, contestée par de multiples mouvances (altermondialistes, écologistes…), ne tient-elle pas en principe à la nature démocratique de ses membres, tout autant qu’à leur poids dans l’économie mondiale ? Les manifestants de Hong Kong et d’ailleurs, en luttant pour la défense de leurs libertés politiques, nous rappellent la véritable nature de nombre de régimes avec lesquels il faut aujourd’hui négocier, et la dégradation à l’œuvre sur l’ensemble de la scène internationale. S’il est une leçon à retenir des événements de 1989, c’est qu’ils méritent tout notre soutien.

Esprit

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Le dossier, coordonné par Anne-Lorraine Bujon et Isabelle de Mecquenem, remet le sens de l’école sur le métier. Il souligne les paradoxes de « l’école de la confiance », rappelle l’universalité de l’aventure du sens, insiste sur la mutation numérique, les images et les génocides comme nouveaux objets d’apprentissage, et donne la parole aux enseignants. À lire aussi dans ce numéro : un inédit de Paul Ricœur sur la fin du théologico-politique, un article sur les restes humains en archéologie et un plaidoyer pour une histoire universaliste.