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Représenter l'incertitude

Éditorial

par

Esprit

Depuis le début de l’épidémie, la décision de confiner ou non est livrée au verdict de modèles prédictifs qui mesurent l’évolution de la maladie. La crise sanitaire n’a fait ici qu’exacerber une tendance latente dans notre rapport au politique. Mais n’y a-t-il pas un risque pour la démocratie quand des outils d’aide à la décision en viennent à se substituer à la décision elle-même ?

Il y a maintenant un an, le 17 mars 2020, la France se confinait. Chine, Italie, Espagne, puis Inde, États-Unis… tels des dominos, tous les pays du monde ou presque prenaient à leur tour cette décision, face à un virus dont on ne savait rien. Depuis, l’épidémie s’est installée dans le temps long et le monde vit au rythme déconcertant des confinements, déconfinements et reconfinements. À l’heure où nous écrivons ces lignes, les dirigeants français ont, pour l’heure, choisi de ne pas recourir à un troisième confinement. Comment ne pas s’en réjouir, tant le confinement met à mal la vie humaine dans ses multiples dimensions ? Parce qu’il empêche nos vies sociales, intimes, politiques, il ne peut s’agir que d’une mesure de dernier recours. Mais nous savons aussi que la situation ne tient qu’à un fil et que la décision de reconfiner peut être prise du jour au lendemain.

À l’appui d’une telle décision justement, il y a des indicateurs et des modèles mathématiques. « Taux d’incidence », « nombre de reproduction de base », « taux d’occupation des lits en réanimation » : ces expressions sont presque entrées dans le langage courant et tout un chacun se fait une idée de ce qu’elles désignent. De là à savoir ce que recouvrent précisément ces chiffres, ou comment chaque indicateur est construit, il y a un pas. Bien plus obscurs encore pour le profane sont les modèles mathématiques utilisés pour anticiper l’évolution de l’épidémie. On se souvient de la controverse suscitée au printemps dernier par le modèle du professeur Neil Ferguson, de l’Imperial College de Londres. Prédisant cinq cent mille morts à venir au Royaume-Uni, il fut surnommé « professeur Confinement » par la presse, et ses travaux ont pesé lourd dans la décision, prise par de nombreux gouvernements, de confiner la population. « Voici ce qui se passerait si… » est en somme la formule de ces modèles prédictifs, testant plusieurs hypothèses possibles, jouant sur différents paramètres, selon les scénarios que peut envisager la puissance publique. Mobilisés à l’appui d’une décision, ils ne sont pas censés s’y substituer. Reste que, à travers l’usage qui en est fait dans le débat public aujourd’hui, ils font figure de nouveaux oracles. Toute courbe ascendante nous prépare à une décision qui paraît inéluctable, et tout « palier » nous suspend dans l’attente.

Ce rapport de l’action publique aux instruments de mesure et de prédiction s’inscrit dans une évolution de long terme, que le contexte de la pandémie rend seulement plus manifeste. Depuis les années 1980, le recours aux indicateurs dans la conduite des politiques publiques s’est accéléré, promu par les institutions internationales pour renforcer une culture de « gestion » dans les administrations, au service d’une action plus « performante ». Il n’y a pas là que des gros mots. La démarche consistant à quantifier, évaluer et calculer est devenue incontournable, pour les administrations comme les décideurs publics. Il faut cependant aussi prendre la mesure des effets de dépolitisation que produit le recours systématique à l’indicateur : en objectivant un phénomène, il donne à la décision qui s’y applique une aura d’évidence. Quant aux modèles prédictifs, ils investissent des domaines de plus en plus nombreux, de l’octroi de crédit par les banques à certaines décisions de justice. En ce domaine comme en d’autres, la survenue du virus n’a fait qu’accélérer des tendances déjà bien engagées.

Toute courbe ascendante nous prépare à une décision qui paraît inéluctable, et tout « palier » nous suspend dans l’attente.

Les graphiques qui se multiplient dans nos journaux et sur nos écrans en témoignent mieux que toute analyse : indicateurs chiffrés et modélisations mathématiques tiennent lieu par défaut de représentation de ce qui nous arrive, comme pour mieux conjurer l’incertitude, et quand bien même une prévision chasse l’autre. On sait qu’il y a un monde entre l’expérience des personnes sans emploi et l’évolution d’un taux de chômage. Nous éprouvons la même sensation d’écart entre le tracé d’une courbe et les bouleversements qu’occasionne le virus dans nos vies familiales, professionnelles, dans notre rapport au temps ou au corps. Mais on sait qu’en démocratie, la question de la représentation n’est jamais anodine. Se représenter un phénomène, c’est déjà en appeler à un certain type de réponse. Or les chiffres qui nous donnent à voir notre situation, la manière dont ils sont élaborés et surtout celle dont nous pouvons les interpréter ne sont pas ouverts à la délibération démocratique. C’est une autre façon que le virus aura eue de nous fragiliser.

Esprit

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On oppose souvent science et croyance, comme si ces deux régimes de discours n’avaient rien de commun. Pourtant, l’expérience nous apprend que c’est généralement quand l’un des deux fait défaut que l’autre subit une crise. Dans le contexte pandémique actuel, l’incapacité des experts et des gouvernants à rendre compte dans l’espace public des conditions selon lesquelles s’élaborent les vérités scientifiques, aussi bien qu’à reconnaître la part de ce que nous ne savions pas, a fini par rendre suspecte toute parole d’autorité et par faciliter la circulation et l’adhésion aux théories les plus fumeuses. Comment s’articulent aujourd’hui les registres de la science et de la croyance ? C’est à cette question que s’attache le présent dossier, coordonné par le philosophe Camille Riquier, avec les contributions de Jean-Claude Eslin, Michaël Fœssel, Bernard Perret, Jean-Louis Schlegel, Isabelle Stengers. À lire aussi dans ce numéro : l’avenir de l’Irak, les monopoles numériques, les enseignants et la laïcité, et l’écocritique.