Donald Trump et le prince héritié d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane dans une voiturette de golf, White House, 13 mai 2025, Domaine public via Wikimedia
Donald Trump et le prince héritié d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane dans une voiturette de golf, White House, 13 mai 2025, Domaine public via Wikimedia

Trump First

Éditorial

La tournée de Trump au Moyen-Orient, véritable voyage d’affaires, a finalement suscité peu d’indignation. Pourtant, la corruption, comme la confusion entre intérêts publics et privés, menacent la possibilité de s’en remettre aux institutions démocratiques. 


La tournée de Trump au Moyen-Orient aura au moins eu le mérite d’être claire. Revenu de ses visites fastueuses au Qatar, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis avec des promesses de contrats se comptant en centaines de milliards de dollars, le président américain s’est vanté de ses immenses succès, évoquant un avenir doré pour un Moyen-Orient « défini par le commerce et non le chaos ». Le choix même de ces trois pays pétroliers du Golfe pour son premier voyage officiel en disait déjà long, alors que la guerre continue de ravager Gaza. C’était un voyage d’affaires. Et pour qui chercherait malgré tout à y déceler des éléments d’une doctrine de politique étrangère, le président américain a pris soin de souligner qu’il prenait le contrepied de ses prédécesseurs, dans leur interventionnisme mal avisé au nom de prétendues valeurs, comme la défense des droits de l’homme ou la promotion de la démocratie. Seuls comptent désormais les intérêts bruts, sans aucun besoin d’habillage politique ou moral. De quoi satisfaire les critiques habituels de l’hypocrisie de l’Oncle Sam.

S’il y a moins de confusion entre valeurs et intérêts, une autre ligne se brouille en revanche : celle qui passe entre sphère publique et sphère privée, intérêt national et intérêt familial. Au nombre des investissements promis par les princes et les émirs se trouvent en effet des terrains de golf et des hôtels de luxe Trump. Mais c’est surtout la proposition de la famille royale du Qatar d’offrir au président un Boeing 747-8 pour remplacer l’appareil actuel d’Air Force One qui a retenu l’attention. « Seule une personne stupide refuserait un cadeau aussi cher ! » a répondu Trump aux journalistes qui demandaient si ce don ne contreviendrait pas à la clause des émoluments de la Constitution américaine selon laquelle un représentant des États-Unis ne peut accepter de présents d’une puissance étrangère sans en référer au Congrès. Que ce dernier vienne d’un pays où l’État n’a pas de réalité propre en dehors de celle de la famille royale, qui dispose comme elle l’entend des richesses du pays, n’est sûrement pas une coïncidence.

Dans un numéro d’Esprit consacré à « La corruption, maladie de la démocratie », Marcel Hénaff notait que la corruption, telle que la définit Transparency International, c’est-à-dire « l’usage abusif à des fins privées d’un pouvoir conféré par une institution », est aujourd’hui plus répandue dans des sociétés où persistent des conflits de normes, entre systèmes symboliques traditionnels et rationalité marchande des sociétés modernes : « Il y a un ordre du don et un ordre du contrat ; il y a le gré et le dû. Chacun a sa logique, toutes deux sont légitimes ; les choses deviennent problématiques, voire immorales, si l’on commence à les croiser, les mêler et les confondre, ce qui veut dire vouloir vendre ce qui doit se donner ou donner ce qui doit se vendre. Le don appelle une générosité sans calcul ou une réciprocité désintéressée. On ne peut pas forcer à la gratitude, car alors on la nie ; on ne peut pas extorquer des dons ou des faveurs en raison d’une fonction que l’on exerce, car alors on use de l’autorité de la loi en vue d’un avantage qui contredit cette fonction1.  » Les avocats étatsuniens qui demandent actuellement au Congrès de bloquer un projet de loi sur la dérégulation des cybermonnaies, alors que le président et sa famille ont créé leur propre entreprise de « crypto », ne disent pas autre chose : comment faire confiance au détenteur de l’autorité, s’il peut bénéficier directement d’un relâchement de la loi ?

C’est toute la différence, explique Antoine Garapon dans le même numéro, entre un crime qui transgresse la loi et un crime qui la fausse : « Le plus inquiétant dans la corruption n’est pas tant la confusion entre le privé et le public que le fait que la règle est transgressée par celui-là même qui doit la faire respecter. C’est donc moins la collusion des intérêts publics et privés qui est visée que la confusion entre le délinquant et le gardien de la règle2. » Le plus étonnant dans la configuration actuelle, aux États-Unis comme dans d’autres « démocraties tardives », reste que ces faits de corruption avérée ne soulèvent pas davantage d’indignation, comme si la contamination du corps politique était déjà trop avancée. Dans quel état de décomposition se trouve la démocratie pour que ces comportements ne soient pas dénoncés avec la dernière énergie ?

La corruption menace la possibilité même de s’en remettre à des institutions.

La France n’est pas en reste, où se sont succédé récemment les réquisitions contre des hommes ou femmes politiques (Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen ou encore Rachida Dati) accusés d’avoir participé à des « pactes de corruption » sans que cela ne les disqualifie immédiatement dans la poursuite de leur carrière politique. Sans compter que le Qatar était aussi à l’origine d’un invraisemblable scandale de corruption au Parlement européen, révélé en 2022, qui avait notamment conduit à la découverte de valises entières de billets au domicile d’une eurodéputée grecque. Quelque chose dans l’atmosphère de ce début de siècle explique-t-il que cette logique mafieuse progresse de la sorte, comme si l’on s’était accoutumé à l’idée que le monde est une jungle et que chacun s’arrange comme il veut avec la règle ? Si tel était le cas, il faudrait bien reconnaître que nous avons renoncé à vivre en démocratie : car la corruption menace la possibilité même de s’en remettre à des institutions.

La corruption dans nos pays a longtemps été une pratique cachée, reposant sur des codes secrets et des circuits de financement opaques. En la revendiquant avec autant d’aplomb, comme le fait de gloire d’un dealmaker de génie, Trump s’imagine peut-être pouvoir en neutraliser les effets. Mais il nous renvoie ce faisant à un âge prémoderne, où tout est réglé par des relations de pouvoir ou d’affinités personnelles – sans recours possible à la règle universelle qui garantit à chacun une existence politique. Là où règne la corruption ne peut exister de liberté, de sécurité ou de justice. C’est tout le sens du gigantesque mouvement de contestation qui agite la Serbie depuis plus de cinq mois, rappelant les manifestations de masse qui avaient permis de renverser le gouvernement de Slobodan Milošević il y a vingt-cinq ans. Révoltés par l’accident qui a causé la mort de seize personnes dans un bâtiment de gare défectueux à Novi Sad, les étudiants serbes nous rappellent que lorsque la croyance dans le respect de la règle est entamée, c’est tout l’édifice institutionnel qui s’effondre. Trump peut penser que la politique étrangère n’existe pas, ni les peuples du monde. Mais nous pouvons aussi lui donner tort.

Esprit

  • 1. Marcel Hénaff, « Le don perverti. Pour une anthropologie de la corruption », Esprit, février 2014.
  • 2. Antoine Garapon, « La peur de l’impuissance démocratique », Esprit, février 2014.