Une caravane sur la route de la soie (XIVe siècle)
Une caravane sur la route de la soie (XIVe siècle)

La Chine, acteur majeur au Moyen-Orient

Le rétablissement des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite sous les auspices de la Chine résulte de l’engagement économique et désormais politique de Pékin au Moyen-Orient.


L’accord du rétablissement des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite sous les auspices de la Chine a pu surprendre. Cependant, annoncé le 10 mars 2023, il est le résultat d’un engagement progressif de Pékin au Moyen-Orient qui, depuis le début du siècle, avec grande continuité et détermination, y a placé ses pions.

Un engagement progressif

La Chine a été longtemps discrète. Son intérêt semblait uniquement économique : promouvoir une présence commerciale dans cette région en développement et s’assurer d’un approvisionnement régulier en hydrocarbures pour alimenter sa propre croissance. Mais sa présence plus active aujourd’hui est d’autant mieux acceptée qu’elle coïncide avec un « désir de Chine » de pays du Moyen-Orient soucieux de diversifier leurs relations internationales et qui apprécient sa non-ingérence proclamée dans les affaires intérieures des États. Dès 2004, un forum réunissant les ministres des Affaires étrangères arabes et chinois est régulièrement organisé. Des personnalités chinoises de haut niveau, notamment le président Hu Jintao en 2006, se déplacent de plus en plus souvent dans cette zone. Les « Nouvelles Routes de la soie » (Belt and Road Initiative), lancées en 2013, sont un projet de portée stratégique qui concerne en particulier le Moyen-Orient.

En 2016, une véritable politique à l’égard du monde arabe est formulée à travers le China’s Arab Policy Paper. Celui-ci établit une coopération tous azimuts « en vue de sauvegarder la paix la stabilité et le développement ». De fait, les domaines de coopérations prévus sont très variés : économie et finance, culture, lutte contre le terrorisme. Une coopération militaire est également prévue, accompagnée d’exercices communs. La Chine s’engage à appuyer la création d’un État palestinien tandis que, s’agissant de Taïwan, ses partenaires arabes soutiennent la « réunification nationale ». On constate une évolution comparable à l’égard de l’Iran. Exploitant le durcissement des sanctions occidentales et le retrait des entreprises américaines et européennes de ce pays, la Chine devient en quelques années son premier fournisseur et client, puis s’engage dans la voie d’un partenariat stratégique avec l’accord signé en mars 2021, qui comprendrait un volet militaire non dévoilé.

Le président Xi Jinping multiplie les déplacements : en janvier 2016, il effectue une tournée en Égypte, en Arabie saoudite et en Iran. Il nomme un envoyé spécial, actuellement Zhai Jun, un diplomate confirmé, ancien ambassadeur en France. Après la parenthèse de la Covid, sa venue en Arabie saoudite en décembre 2022 a un caractère spectaculaire : il bénéficie d’un traitement comparable à celui de Donald Trump en 2017, avec trois sommets organisés à cette occasion (un sommet bilatéral, un sommet avec les chefs d’État et de gouvernement des pays du Conseil de coopération du Golfe, enfin avec une quarantaine de membres de l’Organisation de la coopération islamique, qui regroupe l’ensemble des pays musulmans. Avec l’accord de rétablissement des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite conclu le 16 mars 2023 à Pékin, la Chine confirme son statut d’acteur majeur au Moyen-Orient.

Une présence économique hégémonique

Le site très documenté, ChinaMed, donne une image précise de la présence économique de la Chine et de sa rapide progression. S’agissant des importations en provenance du Moyen-Orient, leur volume est ainsi passé de 8 milliards de dollars en 2000 à près de 250 milliards de dollars en 2022. Il s’agit essentiellement d’importations de pétrole ou de gaz en provenance d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et d’Irak, pour lesquelles elle s’efforce d’obtenir un règlement en yuans (renminbi). Quant aux exportations chinoises, elles sont passées, pour la même période, de 9, 5 milliards de dollars à près de 220 milliards de dollars et sont destinées aux Émirats arabes unis, à l’Arabie saoudite et l’Irak. Le chiffre anormalement élevé à destination des Émirats arabes unis laisse penser qu’une bonne partie de ces exportations sont en fait destinées à l’Iran via Dubaï, en contournement des sanctions.

Ainsi, en 2022, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de la plupart des pays du Moyen-Orient, notamment de l’Arabie saoudite, de l’Iran, de l’Égypte, du Qatar et du Koweït. S’agissant de son approvisionnement en sources d’énergies, elle reste dépendante à près de 50 % du Moyen-Orient, malgré une politique de diversification.  Elle a donc un intérêt majeur à la stabilité de la région. Quant à ses exportations, on observe une évolution vers des produits de plus en plus sophistiqués (électronique, matériel de transports, équipements militaires, nucléaire civil). On constate une même évolution au niveau des investissements des sociétés chinoises. Inférieurs à un milliard de dollars en 2000, ils s’élèvent actuellement à près de 28 milliards de dollars, aux Émirats arabes unis, mais également en Iran, en Irak et en Israël. En accompagnement de ces flux commerciaux ou d’investissements, les ressortissants chinois présents dans la région seraient autour de 70 000.

Des objectifs stratégiques

Les objectifs stratégiques sont évidents depuis quelques années. La Chine dispose désormais de deux bases militaires proches : l’une est à Djibouti, voisine de celle des États-Unis, à l’entrée du Bab-el-Mandeb, pour assurer la sécurité de la navigation contre les actes de piraterie dans le golfe d’Oman ; l’autre est la base navale de Gwadar au Pakistan, non loin du débouché du détroit d’Ormuz, à l’issue du corridor sino-pakistanais de la Route de la soie. Celle-ci offre des opportunités d’investissement stratégique, notamment en matière d’infrastructure au Moyen-Orient. Il faut y ajouter la prise de participation dans le port de Haïfa et dans des sociétés de haute technologie israéliennes.

Sur le plan politique, les « visites d’amitié » dans les deux sens se multiplient à tous les niveaux – chefs d’État ou de gouvernement, ministres, hauts fonctionnaires. Le soft power se développe également à travers des bourses d’étudiants ou l’implantation des instituts Confucius. Au sein du conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies, la Chine veille au respect des intérêts des pays de la région, notamment la Syrie et l’Iran. La force des liens économiques et politiques lui permet d’éviter toute allusion à la question ouïghoure, y compris de la part de la Turquie alors qu’il s’agit d’une minorité turcophone.

Il est clair cependant que cet intérêt politique varie en intensité selon les pays. La priorité est clairement donnée au Golfe. Mais en Iran, où sa place était marginale il y a vingt ans, sa présence économique est désormais majeure sur le plan commercial comme dans le domaine de l’investissement. Les grandes compagnies pétrolières chinoises, notamment la China National Petroleum Corporation, s’y sont installées à travers la reprise des intérêts de Total, obligé de quitter le pays. Des exercices militaires conjoints ont lieu régulièrement. Le « Pacte de coopération stratégique de vingt-cinq ans », signé le 27 mars 2021, a été mis en œuvre. Si son contenu est resté largement secret, il prévoit l’opportunité pour Pékin d’investir 400 milliards de dollars sur la période, essentiellement dans l’industrie des hydrocarbures, les infrastructures et la haute technologie, en échange de la livraison de gaz et de pétrole à des conditions favorables. On remarque que, depuis quelques mois, les exportations de pétrole à destination de la Chine ont fortement augmenté, passant à plus d’un milliard de barils par jour en moyenne en 2022.

Les Émirats arabes unis, riverains du détroit d’Ormuz, constituent un autre point d’ancrage de la Chine. Un accord de partenariat stratégique été signé lors de la visite du président Xi Jinping en 2019. Près de deux mille sociétés chinoises sont installées dans ce paradis fiscal. Le port de Jebel Ali, à Dubaï, sert de hub pour le commerce chinois en direction des pays du Moyen-Orient comme de l’Afrique.

Avec l’Arabie saoudite, les relations ont fait un bond qualitatif avec la visite en 2016 du prince héritier Mohammed Ben Salman, premier souverain à se rendre à Pékin. Outre les fortes relations économiques, on peut noter une coopération croissante dans le domaine militaire, avec la construction d’une usine de drones de combat. Mais c’est bien évidemment la spectaculaire visite de Xi Jinping en décembre 2022 qui a confirmé la vigueur de ce nouveau partenariat, au cours de laquelle de nombreux accords ont été signés, notamment la fourniture de missiles anti-navires YJ-21. La déclaration tripartite, annoncée depuis Pékin, du rétablissement des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite parachève cette évolution. La réconciliation entre les deux pays répond aux intérêts bien compris des trois parties. Cet accord permet à l’Iran de sortir de son isolement et de réduire le risque d’une intervention militaire extérieure. L’Arabie saoudite, résignée à voir son voisin accéder au nucléaire militaire, est consciente de sa vulnérabilité d’autant plus forte qu’elle a des doutes sur l’engagement des États-Unis à assurer sa protection. Pour la Chine, il s’agit d’éviter toute escalade entre l’Iran et l’Arabie saoudite qui pourrait embraser la région indispensable à son approvisionnement énergétique et à sa croissance économique. D’une façon plus générale, cet accord lui permet d’apparaître comme une « force de paix » dans une région hautement inflammable.

Il ne faut naturellement pas surestimer la portée d’un accord entre deux puissances structurellement rivales, notamment dans le Golfe persique. Il est clair que les Saoudiens en attendent un apaisement de la situation au Yémen, tout au moins la cessation des livraisons d’armes de l’Iran aux houthistes. Cet accord devrait apaiser les relations de Riyad avec Damas et permettre la réintégration de la Syrie dans le Ligue arabe, voire de débloquer l’élection présidentielle au Liban. Les semaines qui viennent vont permettre de juger de la réalité de ces évolutions. Mais l’Iran n’entend certainement pas renoncer à maintenir son influence sur le Moyen-Orient arabe. Quoi qu’il en soit, cet accord est une mauvaise nouvelle tant pour les États-Unis que pour Israël.

Au-delà de ces relations bilatérales, la Chine essaie d’attirer certains pays du Moyen-Orient au sein de l’Organisation de coopération de Shanghaï, soit comme membres, soit comme « partenaires du dialogue ». Si l’Iran en est devenu membre, la Chine a déjà attiré l’Arabie saoudite, l’Égypte, le Koweït, les Émirats arabes unis et le Qatar comme « partenaires du dialogue », tandis que la Turquie est sur la voie de l’adhésion. Ce multilatéralisme à l’ombre de la Chine qui englobe, outre la Russie, la majeure partie des pays d’Asie centrale, l’Inde et le Pakistan, ne peut qu’inquiéter les pays occidentaux, qui voient ainsi s’affirmer le leadership de Pékin, qui s’ajoute à l’influence russe également active.

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La Chine est devenue un acteur économique et désormais politique majeur au Moyen-Orient. Elle a l’atout majeur d’avoir de bonnes relations avec tous les pays de la région, alors qu’ils sont en rivalité. Elle y cultive son image de « force de paix », avec l’objectif plus ambitieux de jouer un rôle de « pilotage » d’un Sud global qui rejette l’Occident. Les États-Unis, qui veulent se tourner vers le pivot du Pacifique pour contrer la puissance chinoise, la retrouvent dans une zone d’où ils veulent imprudemment se désengager. Ce renforcement des relations avec la Chine ne peut que conforter les pays du Moyen-Orient dans leur refus de mettre en œuvre les sanctions américaines et européennes décidées après l’agression de la Russie contre l’Ukraine. Cette nouvelle donne devrait conduire les pays occidentaux à repenser leurs relations avec des États du Moyen-Orient, qui entendent affirmer l’autonomie de leur politique étrangère, notamment en diversifiant leurs interlocuteurs.