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Le don perverti. Pour une anthropologie de la corruption

février 2014

#Divers

Pour une anthropologie de la corruption

La corruption peut être comprise comme une forme pervertie du don, une confusion entre échange généreux et échange marchand, ce qui pourrait permettre de saisir pourquoi elle est présente dans des pays où cette culture du don est encore forte, et se heurte à de nouvelles normes économiques globalisées.

Les formes de la corruption sont multiples, et en cela la métaphore de l’hydre lui convient bien. On peut en indiquer quelques-unes : obstruction, extorsion, malversation, falsification de documents, escroquerie, prévarication, concussion, intimidation. Il en existe aussi des genres : clientélisme, népotisme, favoritisme, trafic d’influence. La liste est ouverte. Il est remarquable que le terme de corruption nous fasse penser aussitôt à ces pratiques alors que d’autres acceptions existent en ce qui concerne le monde naturel (corruption comme putréfaction d’un fruit ou infection d’un organisme) et le monde des artefacts (corruption comme dégradation d’un dossier ou détérioration d’un produit). Si en prononçant ce mot nous pensons d’abord à une déviation de l’action humaine, c’est à l’évidence parce qu’il désigne quelque chose qui nous préoccupe et même nous inquiète gravement.

La question est vaste et a déjà suscité la réflexion de nombreux penseurs soucieux de formuler les fondements éthiques d’un univers débarrassé de ce fléau. Mon propos ici est de m’en tenir à un seul aspect du problème, celui auquel on pense le plus spontanément quand on prononce le mot corruption : celle qui a lieu par l’argent ou du moins passe par un échange de services assurant des bénéfices financiers ou des avantages sociaux permettant l’accès à des biens recherchés. Sur ce point, il est intéressant de noter la définition proposée par l’Ong Transparency International1 : la corruption consiste dans l’usage abusif à des fins privées d’un pouvoir conféré par une institution. Cette définition est intéressante car elle souligne un aspect essentiel du problème, à savoir que ce qui relève du domaine du public ou du collectif est considéré non seulement comme hors du circuit marchand, mais encore interdit à toute opération de profit particulier (ce qui ne veut pas dire hors de l’ordre économique, car toutes les institutions ou organisations, y compris celles du domaine public, se gèrent et supposent des investissements).

Pour comprendre ce rapport public/privé, avançons quelques exemples d’abus : profiter de sa position d’élu pour favoriser l’accès de parents ou de complices à un marché ; profiter d’un statut de fonctionnaire pour obtenir des compensations financières ou d’autres faveurs de la part d’un demandeur légitime de services administratifs ; détourner des fonds ou des biens d’une compagnie pour un usage personnel (corruption active) ou accepter de ne pas s’opposer à une telle opération en faveur de tiers (corruption passive). Dans tous ces cas, il est clair qu’il y a échange d’avantages. En revanche, on ne parlera pas de corruption s’il s’agit d’un échange frauduleux entre particuliers, par exemple, vendre à un client un bien en mauvais état en le présentant comme excellent est du vol ; intimider une ou un collègue par désir d’imposer son point de vue, un abus de pouvoir. La corruption proprement dite semble bien toujours liée à un rapport illégitime entre domaine institutionnel (étatique ou non) et intérêts particuliers, et elle implique un circuit de réciprocité entre les partenaires de la transaction frauduleuse.

Reste à savoir comment définir cette sorte de transaction ; qu’est-ce qui en constitue le ressort, quels types de relations humaines sont mis à contribution ? Mon hypothèse est celle-ci : ce qui est en jeu, c’est la relation de don mais sous une forme pervertie, c’est-à-dire sous une forme qui, de manière constante, opère un court-circuit entre échange supposé généreux et échange profitable.

Mesures et cultures de la corruption

Prenons des exemples : il y a corruption si un fonctionnaire exige de l’argent pour réaliser une procédure à laquelle l’administré a droit gratuitement ou si un administré propose de l’argent pour obtenir une signature indue au bas d’un document ; ou encore si l’employé d’une compagnie, témoin de faits répréhensibles de ses supérieurs, laisse acheter son silence au prix d’une promotion. On voit bien, dans ces cas, comment le court-circuit opère et où se situe l’élément pervers de l’échange. Pourtant, il pourrait ne s’agir là que de faits isolés. Ce qui nous intéresse, c’est lorsque de tels faits se produisent à une large échelle et deviennent le symptôme d’une certaine atmosphère de corruption. Ce qui veut dire que ces pratiques de corruption sont le fait de groupes organisés et qu’elles se développent dans un climat culturel et social qui en favorise l’éclosion et la diffusion. En ce qui concerne ces groupes, on les qualifie génériquement d’organisations mafieuses, quel que soit le pays concerné. Mais qu’en est-il de l’aspect culturel et social ? Pour répondre à cette question, laissons-nous instruire par les statistiques fournies par Transparency International. Cette Ong a tenté de constituer un indice établi à partir d’un ensemble de critères précis de perception de la corruption (Cpi : Corruption Perceptions Index) et sur la base d’enquêtes aussi fiables que possible (dans un domaine où la rigueur n’est pas aisée). L’indice est constitué par un score allant de 0 à 100. Les notes les plus basses indiquent le plus haut degré de situation de corruption. Relevons quelques chiffres établis pour l’année 2013 et concernant 178 pays2.

Parmi les pays les plus favorablement évalués (les dix premiers), nous trouvons dans l’ordre : le Danemark (93), la Nouvelle-Zélande (91), la Finlande et la Suède (89), la Norvège et Singapour (86) puis la Suisse (85), les Pays-Bas (83), l’Australie et le Canada (81). Dans le groupe suivant : l’Allemagne (78), le Royaume-Uni (76), les États-Unis (73), la France (71), le Portugal (62), l’Espagne (59). Tout en bas du classement, nous avons la Somalie, la Corée du Nord et l’Afghanistan (8) ainsi que l’Irak (16). Presque tous les pays du Moyen-Orient et d’Afrique ont des scores se situant entre 20 et 30. Ce qui est vrai pour des pays d’Europe de l’Est comme la Russie (28), l’Ukraine (25) et la Biélorussie (29). Une moitié des pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est sont dans le même lot. Notons les notes très basses de l’Inde (36) et de la Chine (40). En Europe de l’Ouest, les pires scores sont ceux de la Grèce (40) et de l’Italie (43).

À partir de ces chiffres, nous pouvons noter que les pays où le taux de perception de la corruption est élevé – qui reçoivent donc les notes les plus basses – sont pour la plupart des pays appartenant à ce que nous appelons le tiers-monde. Ce qui appelle au moins trois remarques à propos de ces pays où l’on constate un fort maintien de formes de vie traditionnelles, une organisation étatique insuffisamment stabilisée, l’existence de nombreux conflits ethniques et un niveau de développement économique peu élevé. Y a-t-il là la parfaite combinaison d’éléments offrant un terreau propice à l’apparition de pratiques de corruption ? Ce sera à voir. En tout cas, on ne saurait mettre en cause l’attachement aux anciennes traditions en tant que tel (les bons scores du Japon – 74 – et du Botswana – 64 – suffiraient à le démentir). La question est plutôt celle-ci : que deviennent ces traditions et leurs valeurs quand elles ont à absorber de nouveaux systèmes d’organisation politique, juridique et bureaucratique et quand ces sociétés sont soumises à des normes de développement économique et à des formes de financement qui leur étaient étrangères ?

Mais avant de revenir sur ces considérations, nous devons regarder de plus près les données qui nous sont fournies pour les pays d’Europe. Il apparaît clairement que les pays scandinaves, et en général les pays du Nord (en incluant l’Allemagne et la Grande-Bretagne), brillent en haut du classement, tandis que les pays du monde méditerranéen obtiennent des notes nettement moins flatteuses ; la France semble assumer sa position médiane entre Nord et Sud avec une note relativement honorable (71). On peut donc supposer qu’une sorte de parenté s’établit entre Europe du Sud et pays du tiers-monde ; si c’est le cas, à quoi tient-elle ? J’ai émis l’hypothèse que ce qui est en jeu dans la corruption c’est la relation de don mais sous une forme pervertie. Il faut maintenant préciser la question : en quoi les pays où d’indice de perception de la corruption est le plus élevé auraient-ils une affinité plus grande avec des pratiques impliquant la relation de don ? De quel don parle-t-on alors ?

Le don réciproque : approche anthropologique

Commençons par des exemples : il arrive souvent dans les universités américaines que des étudiants satisfaits de l’enseignement fourni et du travail de conseil accordé par le professeur lui offrent un cadeau (une bonne bouteille de vin, un livre d’art) accompagné d’une carte de remerciement. Personne n’y verra la moindre tentative de corruption, d’autant que cela a lieu généralement lors du départ définitif du campus3 ; il s’agit bien d’un geste de gratitude. De même, il n’y a pas si longtemps, dans les campagnes en Europe, les paysans, en plus des honoraires en argent, pouvaient apporter à leur médecin quelques produits du terroir. Ils ne l’auraient pas fait pour le notaire ou la directrice du bureau de poste. Dans le cas du médecin, ce qui est honoré, c’est un certain rapport de responsabilité au corps et à la vie. Dans le cas du professeur, c’est le dévouement personnel et l’importance accordée au savoir transmis. Le geste vise à montrer de l’estime pour quelque chose qui reste inestimable. Dans ces deux cas, tout serait différent si l’étudiant avait fait son cadeau avant les examens et si le patient avait fait les siens pour obtenir un certificat médical indu. Nous savons que dans de nombreux pays, certains fonctionnaires n’assurent leur service qu’à condition de recevoir une enveloppe d’argent liquide selon des tarifs connus. Dans certains cas, la police arrête systématiquement tous les automobilistes à des points de contrôle arbitraires et ne les laisse repartir qu’après remise d’une somme déterminée.

Entre le geste qui honore un bénéficiaire et le geste qui relève de la corruption, nous sommes généralement capables – même si ce n’est pas toujours simple – de tracer une frontière assez nette. Mais ce qui reste énigmatique, c’est le fait que cela se présente comme un rapport d’échange – donc relevant de la réciprocité – et plus précisément d’une logique du don/contre-don, même lorsque cette logique est moralement pervertie. Dire que l’on est dans la logique du don, c’est d’abord admettre que l’on n’est pas dans un rapport de contrat ou de convention réglementaire. Si, par exemple, il était officiellement établi que les fonctionnaires doivent recevoir un supplément financier des administrés et qu’une fourchette des sommes dues était définie, il n’y aurait pas corruption. Si, à des points de contrôle routier, des policiers ou d’autres employés sont placés pour percevoir des droits de circulation (comme cela existe souvent pour les ponts ou les autoroutes), le prélèvement est légitime. On est dans le domaine institutionnel du contrat. Mais si de telles règles officielles étaient établies pour les cadeaux de l’étudiant ou du paysan évoqués précédemment, alors l’expression de la gratitude serait détruite. On l’aura compris : il y a un ordre du don et un ordre du contrat ; il y a le gré et le dû. Chacun a sa logique, toutes deux sont légitimes ; les choses deviennent problématiques, voire immorales, si l’on commence à les croiser, les mêler et les confondre, ce qui veut dire vouloir vendre ce qui doit se donner ou donner ce qui doit se vendre. L’ordre du don appelle une générosité sans calcul ou une réciprocité désintéressée. On ne peut pas forcer à la gratitude, car alors on la nie ; on ne peut pas extorquer des dons ou des faveurs en raison d’une fonction que l’on exerce, car alors on use de l’autorité de la loi en vue d’un avantage qui contredit cette fonction.

Quand il s’agit de comprendre la nature du don, il est presque inévitable désormais de se référer à l’Essai sur le don de Marcel Mauss4. Quand Mauss publie ce texte en 1925, il n’est pas le premier à s’intéresser aux pratiques rituelles de don des sociétés dites primitives. Il doit toute son information aux chercheurs de terrain, mais il a eu le mérite de voir ce qui fait l’unité des diverses pratiques de don dans de multiples cultures traditionnelles non seulement actuelles mais appartenant à des civilisations anciennes (grecques, indiennes, scandinaves, germaniques). Mauss comprend que ces rituels d’échanges de dons observables partout ne sont pas des échanges économiques, ni même de simples pratiques de civilités ; il comprend qu’il s’agit de formes essentielles de cohésion sociale, de choix pour la paix contre la guerre, de célébrations où s’expriment tous les aspects de la vie du groupe et que pour cela il appelle « fait social total ». Mais, plus précisément, Mauss souligne le caractère obligatoire de ces échanges : il faut donner, il faut accepter de recevoir et il faut donner en retour. Cette obligation lui paraît mystérieuse (car qu’est-ce qu’un don obligatoire ?) mais en même temps il pressent qu’il s’agit à chaque fois d’un pacte, ce qui suppose que chaque partenaire y souscrit et donc répond. Mauss cependant ne le dit pas assez clairement ; il prend encore le don oblatif inconditionnel comme référence. Il faut aller au-delà de ces analyses et affirmer que ce qui importe dans ce rituel, c’est d’abord, à travers les biens offerts, le fait de se reconnaître publiquement, d’accepter le partenaire comme un autre humain et comme un allié parce que ce qui est en jeu, c’est la formation d’un lien durable entre les groupes. Les biens échangés sont des symboles de cette alliance, non d’abord des biens à consommer. Ils incarnent le Soi des partenaires. Ce sont donc aussi des gages, des preuves de l’accord conclu ou renouvelé. Il n’y a alliance qu’à deux ; c’est en cela que répondre est obligatoire. C’est en cela que cet engagement des uns envers les autres est nécessairement réciproque. Telle est la simple réponse à l’énigme de l’obligation.

La loi et le contrat

Or il faut remarquer que de telles procédures publiques d’échanges de dons n’existent plus dans les sociétés modernes en vue d’instaurer un état de paix entre les groupes. Ces formes concernent des sociétés sans organisation étatique. Pour celles-ci, le pacte symbolique doit être constamment renouvelé par ces cérémonies et les biens offerts en sont les garanties. Dans nos sociétés modernes, la reconnaissance de notre statut comme membres du groupe est formulée et assurée par la loi. Autrement dit, nous pouvons – en principe – circuler et agir avec la confiance que nous serons traités partout comme des êtres humains et comme des citoyens. C’est ce que nous appelons l’État de droit. Il ne faudrait pas en conclure que les sociétés traditionnelles sont des sociétés sans droit. Leur droit est très rigoureux mais non écrit. Les échanges de dons sont des pactes dont le respect exige la plus grande cohérence éthique. Le rapport de don n’a donc rien en soi qui prédisposerait à la corruption. On l’a dit : le problème vient de l’irruption du don traditionnel et de son usage abusif dans des rapports d’échanges tels qu’ils sont définis par le contrat moderne. La corruption naît de cette perverse confusion des genres.

Le contrat moderne est l’héritier du contrat tel qu’il a été défini depuis longtemps par le droit romain5. Qu’il nous suffise de rappeler ici quelques traits fondamentaux du contrat de vente, qui s’oppose point par point à l’échange de dons. Tout d’abord, les biens échangés doivent être définis en qualité et quantité et leur prix doit être fixé par accord mutuel ; ils sont choisis par l’acquéreur. Ensuite, les biens doivent être livrés en un temps déterminé et le contrat ne dure que pour une période convenue (même si elle peut être prolongée par défaut). L’obligation réciproque est strictement juridique et son non-respect entraîne des sanctions légales. Enfin, même si les rapports personnels entre partenaires de contrats sont positifs, il n’est pas dans la nature des biens échangés de représenter le Soi du vendeur. Bref, dans le rapport marchand on échange des biens – matériels ou immatériels – et l’on s’efforce de rester neutre ; dans le rapport de dons, on échange des symboles et on se lie socialement par eux.

Les rapports de dons entre groupes traditionnels définissent un espace public de reconnaissance réciproque et d’alliance. Pourtant, dans ces mêmes groupes, on connaît aussi les échanges marchands par troc ou avec une monnaie locale. Il est donc faux de parler d’une « économie du don » (expression au demeurant contradictoire) qui aurait précédé une économie marchande. Échanges de dons et échanges marchands ont toujours coexisté et se situent dans des sphères distinctes. Mais il est vrai que l’ensemble de la vie sociale dans ces sociétés (comme ce fut le cas dans nos campagnes encore récemment) est marqué par un esprit de bienveillance et d’engagement de soi irradiant les échanges commerciaux eux-mêmes. Il en va ainsi parce que la cohésion sociale reste ce qui importe le plus et parce que le volume de production et de circulation de biens matériels reste limité. Mais dès lors que cette production et cette circulation augmentent (avec la sédentarisation, la croissance agricole et le phénomène urbain, par exemple), on voit du même coup un droit commercial se développer et tendre à dissocier très clairement les rapports de dons des rapports marchands. On sait mieux depuis Weber à quel point l’éthique protestante est allée à la rencontre de cette exigence de dissociation6. Il est difficile de dire si c’est la croissance économique de l’Europe du Nord qui a appelé la Réforme ou si c’est celle-ci qui a accéléré le processus capitaliste. Il est intéressant de noter qu’au même moment dans l’Europe du Sud – quasi exclusivement catholique – la résistance au modèle marchand et bancaire se traduit par une valorisation de la relation de don dans les affaires elles-mêmes. C’est ce que Bartolomé Clavero a bien montré sur le cas de l’Espagne des xvie et xviie siècles7. Ainsi, explique-t-il, pour rendre acceptable l’intérêt bancaire – qui reste frappé d’interdit – on dira non pas que la banque a prêté de l’argent à un taux déterminé mais qu’elle l’a donné et que l’emprunteur l’a rendu avec un surcroît de générosité.

On peut détecter dans cette attitude ce qui constitue le problème, voire le drame, de la corruption de certaines sociétés actuelles qui restent très imprégnées d’anciennes traditions. Ainsi les valeurs de générosité et de convivialité restent fortes dans l’Europe du Sud comparées à celle du Nord, laquelle, depuis longtemps, s’est orientée vers un type de socialité réglée plus par le droit formel et contractuel que par la cohésion affective, de même qu’elle a développé une culture des affaires fondée sur une éthique stricte et légaliste. De ce point de vue, l’Europe du Sud (comme celle de l’Est, de tradition orthodoxe) a maintenu une priorité aux relations personnelles et aux engagements informels. Il s’agit de tendances, non de contrastes complets ; en effet, la chaleur dans les relations d’affaires peut parfaitement bien exister à Copenhague ou à Édimbourg et le sens de la loi être très fort à Milan ou à Barcelone. Il n’en demeure pas moins que la tentation de confondre rapports de dons et rapports de contrat est plus grande dans l’Europe méditerranéenne, restée longtemps plus rurale et plus traditionnelle. Quand, dans certains cas, cette confusion devient complète, on assiste à une situation de corruption endémique et à la formation du phénomène mafieux (allégeance personnelle, réciprocité perverse, endettement symbolique permanent). Ce modèle de relations peut se vérifier ailleurs ; il prend une ampleur alarmante dans de multiples pays du tiers-monde passés en quelques décennies, à travers la colonisation et la décolonisation, d’une économie essentiellement domestique et technologiquement limitée à une production emportée dans la logique des marchés globalisés, et cela sans disposer de la stabilité administrative des États de droit, ni de la culture juridique que cela suppose.

Le contraste entre Nord et Sud vérifiable en Europe (les chiffres de Transparency International sont éloquents à ce sujet) se retrouve au niveau planétaire, dans l’écart entre monde développé et pays en voie de développement. Cette opposition n’est pourtant pas la seule pertinente. Elle se complique d’autres contrastes entre les traditions du droit en Occident et celles qui ont prévalu ou prévalent encore dans les civilisations d’un tout autre type comme celles de la Chine et du Japon. Ainsi la notion chinoise de loi – fa – dans son acception millénaire a très peu à voir avec le nomos grec ou la lex romaine. Elle est décret du souverain et concerne avant tout l’ordre pénal8. Semblablement, la catégorie du contrat – pièce centrale du droit romain et désormais du droit international en général –, qui pour nous est si essentielle pour tout ce qui touche aux affaires et à la propriété, n’a pas d’équivalent dans la tradition chinoise9. Il y avait pourtant bien une grande variété de formes d’accords ou de conventions (comme il y en a dans toute société), mais non fondées sur la distinction romaine radicale des personnes et des choses qui est au cœur du droit des affaires. Ce qui fait qu’à bien des égards en Chine toute transaction est toujours aussi une affaire personnelle. Et c’est là que, selon la vision occidentale, pointe le danger d’un mélange des genres. Car si l’art et les formes de la négociation sont une chose, la formulation et le statut de son objet doivent en être une autre. Dans le premier cas, selon la conception contractualiste occidentale, rien n’interdit aux acteurs de s’engager dans une relation personnelle incluant des gestes symboliques (comme invitations à dîner ou modestes cadeaux honorifiques) ; dans le second cas, tout les oblige à s’en tenir à de purs critères d’objectivité concernant les biens en jeu dans la transaction.

Le même problème se pose à propos des traditions juridiques japonaises. Tout s’y joue autour de l’idée d’obligation, de dette morale, de réciprocité à assurer (giri10). Si bien que les accords commerciaux entre partenaires sont en même temps des accords de personne à personne ; un échec dans une opération d’échange ou dans les résultats d’une association d’affaires devient un échec personnel dans la relation au partenaire. Le Japon aussi bien que la Chine ont compris que seule l’adoption des formes de contrat de type occidental pouvait permettre de négocier avec les autres pays développés. Ils n’en n’ont pas moins conservé à un degré remarquable leur très ancien art de la négociation qui touche aux plus grands raffinements de la civilité mais peut côtoyer les plus grandes tentations de la corruption.

L’exemple de ces deux pays11 devrait nous amener à nuancer notre hypothèse sur les cas de l’Europe du Sud et du tiers-monde. Le maintien d’une ancienne socialité chaude et fraternelle n’est pas en soi une prédisposition à la corruption. La note du Portugal (66) comme celles de l’Uruguay (73) et du Chili (71) leur assurent un classement dans le groupe des pays « vertueux ». Disons-le : l’ascétisme du contrat marchand est précieux pour la conduite rigoureuse des affaires et réussit incontestablement à former le cadre d’une éthique professionnelle. Mais il ne constitue en nulle façon un outil et encore moins un modèle de socialité. Il est donc possible de confirmer l’hypothèse proposée. La corruption tient d’abord au mélange de genres qui doivent être normativement séparés : les relations personnelles et les relations d’affaires. Elles ne s’excluent pas ; les deux peuvent même être simultanées – et le sont de fait – mais à condition que ce ne soit pas sur le même plan. Le Japon semble y être assez bien parvenu (sa note est de 73), quand la Chine (notée 40) reste largement marquée par des habitudes de clientélisme.

Palmarès de la vertu et corruption high-tech

Si on jette un œil sur la carte mondiale de l’indice de perception de la corruption déjà mentionné, il semble évident qu’il s’agit d’une carte de la vertu publique dominée par l’Europe du Nord et le monde anglo-américain. Ce sont pourtant ces mêmes pays (d’abord et surtout les États-Unis) où le néocapitalisme a inventé ses formes les plus agressives et où les marchés financiers ont trouvé les techniques les plus sophistiquées (comme celles des produits dérivés) pour générer des profits colossaux en échappant à toute réglementation et taxation. Que dire du système du lobbying aux États-Unis qui permet, en toute légalité, d’investir des millions de dollars dans les campagnes des partis politiques pour orienter les décisions législatives des représentants12 ? Rendre légales de telles méthodes, n’est-ce pas rendre vertueux ce qui, dans des pays mal notés, reste considéré comme de la corruption ? Quel système est le plus corrompu des deux ? La mappemonde de la vertu pourrait bien être aussi, en partie du moins, celle de l’hypocrisie. Car entre le cadeau discret qu’accepte un petit fonctionnaire d’un pays d’Afrique ou du Moyen-Orient dans un réseau de menus rackets emboîtés et les milliards de dollars qui – pour certains types d’investissements – transitent sans contrôle entre les grands marchés boursiers de la finance globalisée, capables comme en 2008 de ruiner des pays entiers, où se situent la plus grande corruption et la pire injustice13 ? Ce sont aussi dans ces filières d’opacité que se glissent les énormes capitaux de la finance mafieuse.

La corruption qui sévit dans le tiers-monde est un mélange de traditions liées aux formes de la réciprocité, aux vieilles allégeances statutaires, à la misère économique et à l’absence de déontologie administrative. La corruption dans les pays développés, outre qu’elle n’ignore pas les pratiques locales de passe-droit réciproques et autres avantages inavouables, veille avant tout à conférer une forme légale à ses abus, à les rendre indiscernables, mais plus gravement, à travers de vastes pans du jeu de la finance, elle obéit avant tout à une logique de profit sans limite, profit qui ne se donne d’autre fin que sa propre maximisation, quelles qu’en soient les conséquences négatives pour la société et pour l’environnement. En cela, il est devenu la forme la plus profondément nihiliste de la domination.

  • *.

    Philosophe, anthropologue, professeur à l’université de Californie (San Diego). Voir son dernier article « La Grèce avant la raison », dans Esprit, novembre 2013.

  • 1.

    Voir dans ce numéro la table ronde avec Anne-José Fulgéras, membre de Transparency International, p. 63.

  • 2.

    On trouvera le classement complet à cette adresse : http://cpi.transparency.org/cpi2013/results/

  • 3.

    Il s’agit ici des étudiants du 1er cycle (undergraduate students) qui, sauf rares exceptions, changent de campus pour leurs études de 3e cycle (graduate studies).

  • 4.

    Marcel Mauss, Essai sur le don [1925], dans Sociologie et anthropologie, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 2013. Voir aussi Marcel Hénaff, le Prix de la vérité. Le don, l’argent, la philosophie, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2002.

  • 5.

    Voir le grand livre d’Aldo Schiavone, Ius. L’invention du droit en Occident, Paris, Belin, 2006 ; voir aussi Yan Thomas, les Opérations du droit, Paris, Ehess/Gallimard/Le Seuil, 2008. Sans entrer dans les détails, signalons qu’il existe aujourd’hui un développement considérable de l’approche contractualiste dans les champs de la pensée politique, de la théorie économique et de la théorie des organisations.

  • 6.

    Max Weber, l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme [1904-1905 ; 1920], Paris, Flammarion, 2000. Je me permets de signaler aussi M. Hénaff, “Religious Ethic, Gift Exchange and Capitalism”, European Journal of Sociology, XLIV 3, 2003.

  • 7.

    Bartolomé Clavero, la Grâce du don. Anthropologie catholique de l’économie moderne, Paris, Fayard, 1996.

  • 8.

    Léon Vandermeersch, la Formation du légisme, Paris, École française d’Extrême-Orient, 1965 ; Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Paris, Le Seuil, 1997, chap. ix, « Les légistes ». Voir aussi Marcel Granet, la Pensée chinoise [1934], Paris, Albin Michel, 1968.

  • 9.

    Étienne Balazs, la Bureaucratie céleste, Paris, Gallimard, 1968 ; Jean Escarra, le Droit chinois, Paris, Sirey, 1936. Sur cette question du système du droit et du contrat, on pourra écouter la conférence admirable de densité et de clarté faite par Léon Vandermeersch à l’Université de tous les savoirs sur « Droit et rites en Chine » (http://www.canal-u.tv/video/universite_de_tous_les_savoirs/droit_et_rites_ en_chine.1326).

  • 10.

    Sur cette notion, voir Maurice Pinguet, la Mort volontaire au Japon, Paris, Gallimard, 1984. Sur le droit et le contrat, voir T. Awaji et al., Études de droit japonais, Paris, Société de législation comparée, 1989.

  • 11.

    Que l’on veuille bien nous pardonner des remarques si brèves sur des sujets aussi complexes ; la bibliographie sur ce domaine est considérable.

  • 12.

    Sur le lobbying, voir l’entretien avec Michèle Rivasi dans ce numéro, p. 57.

  • 13.

    Ainsi, l’une des plus prestigieuses banques des États-Unis, JPMorgan Chase, a dû accepter le paiement d’une amende de 13 milliards de dollars pour son rôle dans la crise des subprime de 2007-2008 ainsi qu’une autre amende de 2,6 milliards de dollars pour négligence grave dans l’escroquerie gigantesque (estimée entre 23 et 60 milliards de dollars) de son client Bernard Madoff. D’autres amendes infligées à JPMorgan font monter le total à environ 20 milliards de dollars. Voir « L’affaire Madoff vaut à JPMorgan une nouvelle amende de 2,6 milliards de dollars », Le Monde, 7 janvier 2014.