Crédit : Canva
Crédit : Canva

La recomposition du religieux dans l’espace public globalisé

Alors que le catholicisme s’affaiblit dans de nombreuses sociétés occidentales, la papauté conserve une visibilité et une influence remarquables à l’échelle internationale. Loin de disparaître avec la sécularisation, le religieux voit ses modes de présence dans l’espace public se transformer : fragilisée localement, l’Église catholique continue d’incarner une forme d’autorité symbolique transnationale.


Le catholicisme contemporain semble traversé par un paradoxe qui constitue un point d’entrée analytique particulièrement fécond. Dans de nombreuses régions du monde occidental, l’institution ecclésiale connaît un affaiblissement marqué : recul de la pratique religieuse, crise de la transmission, perte d’influence sociale et politique, et atteinte profonde à sa crédibilité morale, notamment à la suite des scandales d’abus sexuels. Ces évolutions s’inscrivent dans une dynamique plus large de sécularisation, entendue non pas comme disparition du religieux, mais comme transformation de ses modes de présence dans la société. Danièle Hervieu-Léger a montré que les sociétés contemporaines se caractérisent par une « désinstitutionnalisation du croire », dans laquelle les individus ne se définissent plus par leur appartenance stable à une institution religieuse, mais par des formes de croyance plus fluides et individualisées. Dans ce cadre, les grandes institutions religieuses, en particulier l’Église catholique, apparaissent fragilisées dans leur capacité à structurer durablement les identités et les comportements.

Mais ce diagnostic doit être nuancé si l’on change de niveau d’analyse. À l’échelle internationale, la papauté continue de bénéficier d’une visibilité et d’une reconnaissance remarquables. Le pape est invité à s’exprimer devant des institutions politiques internationales, ses interventions sont largement relayées dans les médias globaux, et il est perçu comme un acteur légitime sur des questions majeures telles que la paix, les migrations ou la crise écologique. Cette situation confirme l’analyse de José Casanova1, qui a montré que la modernité ne conduit pas nécessairement à la marginalisation du religieux, mais à sa recomposition dans l’espace public. Ce paradoxe s’explique en grande partie par une dissociation des niveaux. Le catholicisme ne peut plus être appréhendé comme un bloc homogène. La figure du pape, hyper-visible et médiatisée, tend à être perçue indépendamment des réalités locales des Églises nationales. Il en résulte une situation dans laquelle le catholicisme peut être simultanément discrédité à l’échelle locale et valorisé à l’échelle globale.

À ce titre, on a pu intégrer, comme question critique, la présence du pape parmi ceux que Pascal Boniface a désignés comme les « maîtres du monde2  » en montrant que la papauté s’inscrit désormais dans une catégorie d’acteurs globaux atypiques, dont l’influence repose moins sur des ressources matérielles que sur un capital symbolique et une capacité d’incarnation. Ce déplacement du regard est essentiel : il ne s’agit plus de mesurer la « puissance » du catholicisme sur le plan sociologique classique, mais de comprendre sa fonction dans un système international marqué par la fragmentation et par l’incertitude normative.

Puissance et fragilité de la structure institutionnelle catholique

Cette capacité d’influence est étroitement liée à la structure institutionnelle du catholicisme, qui constitue une singularité dans le paysage religieux mondial. À la différence de l’islam sunnite, caractérisé par une pluralité d’autorités, ou du protestantisme, marqué par une décentralisation extrême, le catholicisme repose sur une organisation hiérarchique centralisée, au sommet de laquelle se trouve le pape. Cette structure confère au catholicisme une lisibilité exceptionnelle dans les relations internationales. On a ainsi pu montrer que le Saint-Siège fonctionne comme un acteur diplomatique singulier, doté d’un réseau de représentation (les nonciatures) et d’une capacité d’interaction avec les États qui le rapprochent d’un acteur étatique, tout en conservant une spécificité liée à sa nature religieuse3. Dans une perspective wébérienne, cette organisation articule plusieurs formes de légitimité. Max Weber distingue la légitimité traditionnelle, fondée sur la continuité historique, la légitimité charismatique, liée à la figure du leader, et la légitimité rationnelle légale, incarnée dans les structures bureaucratiques. Le catholicisme combine ces trois dimensions : une tradition bimillénaire, une figure charismatique (le pape) et une administration structurée (la curie romaine). Cette hybridation contribue à sa résilience.

Cependant, cette centralisation produit également des effets négatifs. Pierre Bourdieu a montré que le champ religieux est structuré par des luttes pour le monopole du capital symbolique. Dans le cas du catholicisme, la concentration de ce capital au niveau central implique que les crises locales sont immédiatement imputées à l’ensemble de l’institution. Les scandales d’abus sexuels en sont l’illustration la plus évidente : ils ont affecté non seulement des diocèses spécifiques, mais l’image globale de l’Église.

Par ailleurs, la tension entre universalité et pluralité constitue une ligne de fracture majeure. Philippe Portier a souligné que le catholicisme contemporain était confronté à une difficulté structurelle, à savoir produire un discours universel dans des contextes nationaux profondément différenciés. Les débats actuels sur les questions de morale sexuelle, de bioéthique ou de gouvernance ecclésiale illustrent cette tension entre Rome et des Églises locales, notamment en Allemagne ou aux États-Unis. La comparaison avec les églises évangélistes est éclairante. Ces dernières, du fait de leur organisation décentralisée, disposent d’une grande capacité d’adaptation et d’une influence directe sur les dynamiques politiques locales. En Amérique latine, leur croissance s’accompagne d’une présence accrue dans les sphères politiques. Le catholicisme, en revanche, conserve une capacité d’incarnation globale, mais peine parfois à rivaliser sur le terrain local. Il en résulte une forme de division du travail religieux entre influence symbolique globale et efficacité sociopolitique locale.

La transformation du rôle du pape

Depuis le pontificat de Jean-Paul II, la papauté connaît une transformation profonde qui ne peut être réduite à une simple évolution de style ou de priorités pastorales. Elle correspond à un déplacement structurel de la fonction papale dans l’espace international : d’une autorité religieuse principalement tournée vers l’intérieur, elle devient progressivement une figure globale d’intervention, de médiation et de production de sens. Cette transformation doit être analysée en croisant trois dimensions étroitement liées : la géopolitique, la communication et la symbolique.

Jean-Paul II constitue à cet égard un moment fondateur. Son pontificat marque l’entrée pleine et entière de la papauté sur la scène internationale contemporaine. Son rôle dans la fin de la guerre froide, en particulier en Europe de l’Est et en Pologne, a été largement documenté. Mais au-delà de l’efficacité politique de son action, c’est surtout la construction d’une figure papale globalisée qui doit retenir l’attention. Jean-Paul II ne se contente pas d’intervenir dans des affaires internationales : il incarne une autorité morale transnationale qui semble capable de peser sur des dynamiques historiques majeures.

Cette dimension tient en grande partie à son usage de la communication. Premier pape véritablement inscrit dans l’ère des médias globaux, il multiplie les voyages apostoliques, transformant chacun d’eux en événement international. Ces déplacements ne sont pas seulement pastoraux : ils constituent des actes politiques et symboliques destinés à manifester l’universalité de l’Église et à inscrire le pape dans l’espace public mondial. Les voyages pontificaux constituent, aujourd’hui, l’un des instruments les plus efficaces de la puissance symbolique du catholicisme. Ils ne relèvent plus seulement d’une logique pastorale destinée à soutenir les Églises locales, mais participent pleinement à la construction d’une présence mondiale de la papauté.

Le voyage de Léon XIV en Espagne, du 6 au 12 juin 2026, en fournit une illustration particulièrement éclairante. Son itinéraire, qui l’a conduit de Madrid à Barcelone, puis aux îles Canaries, a associé des séquences institutionnelles (rencontres avec les autorités politiques, le Parlement et le corps diplomatique), des rassemblements de masse, des visites de hauts lieux du patrimoine religieux – comme la Sagrada Familia ou Montserrat –, mais aussi des initiatives à forte portée politique (discours éthico-juridique sur le sens et la pratique de la démocratie) et sociale, auprès des migrants, des détenus et des acteurs caritatifs. Cette articulation n’est pas fortuite. Elle traduit une évolution profonde de la fonction papale : le déplacement apostolique devient un dispositif de communication globale qui combine diplomatie, pastorale et production de sens. À travers les images diffusées mondialement, le pape apparaît successivement comme chef spirituel, médiateur moral, défenseur des plus vulnérables et interlocuteur des pouvoirs publics. Le voyage espagnol de Léon XIV a ainsi fonctionné comme une démonstration concrète de ce que Joseph Nye qualifierait de soft power religieux : une influence fondée non sur la contrainte, mais sur l’attraction, la visibilité et la capacité à incarner des valeurs universelles. Le choix d’accorder une place centrale à la question migratoire lors de l’étape canarienne, principal point d’entrée des flux migratoires africains vers l’Europe, illustre particulièrement cette capacité du pontife à transformer un déplacement pastoral en intervention symbolique sur une question géopolitique majeure.

La médiatisation de l’action pontificale contribue à construire une figure charismatique au sens wébérien, mais un charisme désormais amplifié par les dispositifs médiatiques contemporains. Dans cette perspective, Jean-Paul II inaugure un modèle dans lequel la papauté devient une instance de référence dans les grands récits du monde contemporain. Il ne s’agit plus seulement d’enseigner ou de gouverner l’Église, mais de participer à la définition des normes et des horizons du système international. La réception de la première encyclique de Léon XIV, consacrée à l’intelligence artificielle, constitue l’exemple le plus récent de cette inscription catholique dans un espace de débat international, où la matrice intellectuelle du catholicisme s’affirme, mais dans sa dimension prioritairement éthique, et non spécifiquement confessionnelle. Cette transformation correspond à ce que l’on pourrait qualifier d’entrée du Vatican dans le cercle des acteurs globaux symboliques, capables d’influencer les représentations sans disposer de moyens coercitifs comparables à ceux des États.

Le pontificat de François s’inscrit également dans cette continuité tout en en modifiant profondément les modalités. Là où Jean-Paul II mobilisait un charisme lié à la confrontation idéologique de la guerre froide, François s’engage dans une logique de résonance avec les préoccupations contemporaines : crise écologique, migrations, inégalités. L’encyclique Laudato Si’ (2015) constitue à cet égard un moment clé en positionnant le pape comme un acteur central du débat international sur le climat. Mais la spécificité de François tient surtout à son usage de la communication. Contrairement à Jean-Paul II, dont la parole restait largement structurée par des discours élaborés et des textes doctrinaux, François privilégie des formes d’expression plus fragmentées, plus accessibles et surtout plus adaptées aux logiques médiatiques contemporaines. Ses « petites phrases », telles que « Qui suis-je pour juger ? », fonctionnent comme des opérateurs de diffusion symbolique. Elles sont reprises, simplifiées, réinterprétées, et contribuent à façonner l’image d’un pape réformateur.

Or cette image repose largement sur une dissociation entre forme et contenu. François ne modifie pas en profondeur la doctrine catholique, mais il en transforme la perception. Cette capacité à produire une « réforme perçue » grâce au style et à la communication constitue l’un des éléments centraux de son aura internationale. Elle correspond pleinement à la situation post-séculière décrite par Habermas, dans laquelle les religions continuent de produire des ressources normatives, mais dans un cadre où leur réception est médiatisée, fragmentée et sélective. Lorsqu’on analyse la géopolitique du Vatican, on voit que cette influence est avant tout symbolique et normative, et qu’elle s’exprime dans les médiations diplomatiques du Saint-Siège. L’efficacité de ces dernières repose moins sur des moyens matériels que sur une crédibilité morale construite dans la durée. François s’inscrit pleinement dans cette logique en renforçant la dimension éthique et globale de la parole pontificale.

Le cas de Benoît XVI apparaît, dans cette perspective, comme un contre-exemple éclairant. Son pontificat ne correspond pas à une absence d’influence, mais à une difficulté à s’inscrire dans ce nouveau régime de communication et de perception. Benoît XVI privilégie une approche théologique et doctrinale, marquée par une exigence intellectuelle forte et une volonté de clarification. Cette orientation se traduit par des discours complexes qui s’inscrivent dans la tradition du magistère. Le discours de Ratisbonne en 2006 constitue un moment révélateur. Conçu comme une réflexion théologique sur les rapports entre foi et raison, il est immédiatement extrait de son contexte et réduit à une citation controversée sur l’islam. Cet épisode illustre de manière paradigmatique la transformation du régime de communication : un discours structuré est fragmenté, simplifié et réinterprété dans un espace médiatique globalisé. Benoît XVI apparaît alors comme un pape en décalage avec ces logiques, incapable de maîtriser les effets de réception de sa parole. Ce décalage contribue à limiter son aura internationale, non pas en raison de la faiblesse de son propos, mais en raison de son inadéquation avec les formats médiatiques dominants. Là où Jean-Paul II et François sont parvenus à produire des effets symboliques forts à partir de leur communication, Benoît XVI reste inscrit dans un régime discursif qui ne correspond plus aux attentes contemporaines. Il est ainsi l’exemple d’un pape dont la profondeur doctrinale ne se traduit pas en influence symbolique globale, faute d’une médiation efficace.

Les oppositions entre l’administration de Donald Trump et le pape François, puis la controverse frontale avec le pape Léon XIV s’inscrivent pleinement dans cette transformation. Elles mettent en scène un conflit entre deux formes de légitimité : une légitimité politique nationale, fondée sur l’élection et la souveraineté, et une légitimité morale transnationale, portée par la papauté. Mais ce conflit n’existe qu’à travers sa médiatisation. Elle est construite, amplifiée et interprétée dans un espace public global où la communication joue un rôle déterminant. Dans ce contexte, la papauté apparaît comme un acteur dont l’influence repose sur sa capacité à articuler ces différentes dimensions : une structure centralisée qui lui confère une visibilité unique, une communication adaptée aux logiques médiatiques contemporaines et une fonction symbolique qui lui permet d’incarner des principes universels. Jean-Paul II et François illustrent deux modalités réussies de cette articulation, tandis que Benoît XVI en révèle les limites.

L’évolution de la papauté depuis Jean-Paul II montre, en conséquence, que son influence ne peut plus être appréciée uniquement du point de vue doctrinal ou institutionnel. Elle dépend désormais de sa capacité à s’inscrire dans un espace global où le sens est produit à l’intersection de la communication, de la symbolique et du politique.

La « dispute » entre Trump et Léon XIV

La polémique entre Léon XIV et Donald Trump constitue un cas particulièrement éclairant des transformations contemporaines du catholicisme. Loin de se réduire à un épisode conjoncturel, elle agit comme un révélateur des dynamiques symboliques et communicationnelles qui affectent aujourd’hui la papauté et, plus largement, le religieux dans l’espace international.

Le point de départ de cette séquence est la critique publique de Donald Trump à l’encontre de la position du Saint-Siège concernant la guerre en Iran, et la délégitimation du pape par Trump et ses affidés, dans l’ordre de son autorité théologique et institutionnelle. Vient ensuite, dans un second temps, la déclaration du pape affirmant ne pas craindre l’administration Trump. Sur le plan diplomatique, une telle formulation ne présente rien d’exceptionnel. Elle s’inscrit dans une tradition ancienne d’affirmation de l’indépendance du Saint-Siège vis-à-vis des puissances politiques. Historiquement, le Saint-Siège s’est toujours efforcé de maintenir une position d’équilibre, fondée sur une neutralité relative et sur une capacité à dialoguer avec l’ensemble des acteurs internationaux. Dans cette perspective, la déclaration de Léon XIV relève d’une rhétorique récurrente visant à affirmer l’autonomie morale et diplomatique de l’institution.

Cependant, la réception de cette déclaration révèle un phénomène beaucoup plus complexe. Dans l’espace médiatique contemporain, cette phrase est immédiatement interprétée comme un acte de confrontation directe avec Donald Trump. Elle est construite comme un événement politique opposant deux figures qui incarnent des visions antagonistes du monde. Cette transformation d’un énoncé diplomatique relativement banal en séquence médiatique globale illustre parfaitement la capacité des médias à produire leur propre réalité. Le message n’est pas simplement transmis : il est reconfiguré et inséré dans des logiques narratives préexistantes à tel point que le pape doit reprendre les journalistes sur la construction médiatique d’une réalité qu’ils ont eux-mêmes bâtie et qui ne correspond pas à l’enchaînement des faits.

Ce processus de médiatisation repose sur une forte personnalisation. La confrontation n’est pas présentée comme un désaccord entre deux institutions, mais comme un face-à-face entre deux individus : Trump et le pape. Cette personnalisation renforce la lisibilité de la situation, mais elle contribue également à en simplifier les enjeux. Elle s’inscrit dans une logique plus large de transformation du leadership contemporain, marquée par la centralité des figures individuelles et par la mise en récit des conflits. Dans ce cadre, le pape fonctionne comme un contre-modèle symbolique. Face à Trump, souvent associé à des logiques de puissance, de souveraineté nationale mâtinée de nationalisme chrétien, de confrontation et de communication directe, Léon XIV apparaît comme le représentant d’une universalité morale, d’une temporalité longue et d’une diplomatie de médiation. Cette tension, déjà perceptible sous le pontificat de François, s’inscrit dans un contexte de populismes et de remise en cause des cadres multilatéraux.

Toutefois, cette lecture binaire ne doit pas masquer la complexité des dynamiques internes au catholicisme. La controverse avec Trump révèle également une fracture au sein même du monde catholique, en particulier aux États-Unis. En effet, une partie du catholicisme étatsunien s’inscrit dans des logiques politiques nationales, parfois en tension avec les orientations du Vatican. Le catholicisme ne constitue donc pas un bloc homogène, mais plutôt un ensemble traversé par des dynamiques nationales différenciées.

Cette fracture interne est renforcée par la structure même de l’Église catholique. La centralisation romaine implique que la parole du pape soit perçue comme engageant l’ensemble de l’institution, y compris dans des contextes où elle peut entrer en contradiction avec les positions de certains acteurs locaux. À cet égard, la controverse entre Trump et Léon XIV illustre les limites de la centralisation : celle-ci confère au pape une visibilité globale, mais elle expose également l’institution à des tensions internes accrues. Cette séquence a ainsi mis en lumière les contraintes spécifiques de la diplomatie du Saint-Siège, qui doit constamment arbitrer entre plusieurs impératifs : préserver sa capacité de dialogue avec l’ensemble des États, protéger les communautés catholiques locales et maintenir sa crédibilité morale. Cette situation produit une diplomatie de l’équilibre, marquée par une certaine prudence dans les prises de position. Dans ce contexte, toute déclaration publique est susceptible d’être interprétée de manière excessive, en raison même de la rareté et de la centralité de la parole pontificale.

La controverse Trump/Léon XIV illustre la transformation des régimes de communication que nous avons évoquée. L’affirmation du pape (« Je n’ai pas peur de l’administration Trump ») a fonctionné comme une « petite phrase » au sens contemporain du terme : un énoncé bref, facilement appropriable et susceptible de circuler rapidement dans l’espace médiatique. Comme dans le cas des formules de François (« Qui suis-je pour juger ? »), cette phrase acquiert une portée qui dépasse largement son contenu initial. Elle devient un support de projection pour des publics divers, qui y voient tour à tour un acte de courage, une prise de position politique ou une simple affirmation d’indépendance. Ce phénomène s’inscrit dans une logique plus large de dissociation entre forme et contenu. Le contenu doctrinal du catholicisme reste relativement stable, mais sa perception est profondément influencée par la manière dont il est médiatisé.

Le cas Trump/Léon XIV est apparu comme un condensé des transformations du catholicisme.

Stuart Hall a montré que les messages sont interprétés de manière différenciée selon les contextes sociaux. Dans le cas présent, la phrase de Léon XIV est investie de significations différentes selon les publics : valorisée dans certains contextes comme un acte de résistance morale, critiquée dans d’autres comme une prise de position partisane. Cette séquence a, en tout cas, mis en évidence la fonction symbolique du catholicisme dans le monde contemporain. La papauté ne dispose pas d’un pouvoir contraignant comparable à celui des États, mais elle exerce une influence par sa capacité à incarner des principes et à structurer des représentations. La controverse avec Trump a renforcé cette dimension symbolique : elle a contribué à positionner le pape comme une figure de référence dans les débats globaux sur l’ordre international.

Le cas Trump/Léon XIV est apparu comme un condensé des transformations du catholicisme. Il a mis en évidence l’articulation entre structure institutionnelle, logique médiatique et fonction symbolique. Il a révélé une institution prise entre des contraintes multiples : centralisation et pluralité, diplomatie et communication, universalité et ancrages locaux. Plus largement, il illustre la manière dont le religieux continue de jouer un rôle dans l’espace public global, non pas en tant que force normative structurante, mais comme producteur de sens dans un monde fragmenté.

Le catholicisme à l’épreuve de la modernité médiatique

L’analyse des transformations de la papauté depuis Jean-Paul II, éclairée par les cas contrastés de Benoît XVI et de François, et prolongée par les tensions contemporaines illustrées notamment par la séquence Trump/Léon XIV, conduit à une relecture plus générale du catholicisme dans la modernité. Ce qui se joue ici dépasse l’histoire interne de l’Église : il s’agit d’un déplacement des formes de présence du religieux dans l’espace public global. Le catholicisme apparaît aujourd’hui comme une institution prise dans une tension structurante entre affaiblissement sociologique et renforcement symbolique. Sur le plan interne, les dynamiques de sécularisation, de pluralisation des croyances et de contestation des autorités traditionnelles ont profondément entamé sa capacité à structurer durablement les sociétés. L’Église n’est plus, dans la plupart des contextes occidentaux, une instance normative dominante. Elle ne régule plus les comportements sociaux comme elle a pu le faire dans le passé. Mais cette perte d’emprise ne signifie pas une disparition. Elle s’accompagne d’un déplacement de la fonction du catholicisme vers un registre différent : celui de la production de sens à l’échelle globale. L’Église ne s’impose plus comme une autorité prescriptive, mais comme une instance de référence, sollicitée dans les moments d’incertitude ou de crise.

Dans ce contexte, la spécificité du catholicisme tient à sa structure institutionnelle centralisée, qui lui permet de convertir cette fonction symbolique en visibilité internationale. Là où d’autres traditions religieuses demeurent fragmentées, le catholicisme dispose d’un centre identifiable, capable de produire une parole unifiée et d’incarner une forme d’universalité. Cette configuration confère au pape une position singulière dans le système international : celle d’un acteur sans réelle puissance matérielle, mais doté d’une capacité d’influence disproportionnée par rapport à ses moyens. Mais elle constitue également une source de fragilité : elle concentre les critiques, amplifie les crises et expose l’institution à des tensions internes accrues, dont les débats sur la synodalité sont l’une des expressions. Le catholicisme se trouve ainsi pris dans une contradiction permanente : sa force internationale repose sur une centralisation qui, dans le même temps, fragilise sa cohésion interne. Cette tension est accentuée par la diversité croissante des contextes nationaux dans lesquels s’inscrivent les communautés catholiques, ce qui rend de plus en plus difficile la production d’un discours véritablement universel.

À cette tension structurelle s’ajoute une transformation des régimes de communication. L’entrée du catholicisme dans l’ère médiatique globalisée a modifié les conditions de production et de réception de la parole pontificale. Celle-ci n’est plus appréhendée dans sa cohérence doctrinale, mais à travers des fragments, des formules, des « petites phrases » qui circulent dans l’espace public. Ce passage du magistère au fragment produit une dissociation croissante entre contenu et perception. Les pontificats récents illustrent de manière particulièrement nette cette évolution, qui montre que l’influence du catholicisme ne peut plus être appréhendée uniquement du point de vue doctrinal ou institutionnel. Elle dépend désormais de sa capacité à s’inscrire dans un espace médiatique où le sens est coproduit. La parole pontificale devient ainsi un « objet circulant » dont la signification varie selon les contextes et les acteurs. La controverse avec Trump révèle ainsi la manière dont la papauté est désormais intégrée dans des configurations de conflictualité symbolique, où son rôle n’est pas tant d’imposer des normes que de structurer des positions.

Le catholicisme apparaît dès lors comme une puissance de signification plutôt que comme une puissance d’action. Son influence ne repose plus sur sa capacité à contraindre, mais sur son aptitude à incarner des principes et à produire des cadres d’interprétation. Cette transformation n’est pas propre au catholicisme : elle concerne plus largement le religieux dans toutes les sociétés contemporaines. Mais elle trouve dans la papauté une expression particulièrement visible. Ce déplacement invite à repenser les catégories classiques de la sécularisation. Plutôt que de parler de déclin du religieux, il convient d’en analyser la recomposition fonctionnelle. Le catholicisme ne disparaît pas, mais il change de registre. D’institution normative structurante des sociétés, il devient un acteur symbolique global, intervenant dans un espace public fragmenté et médiatisé. Dans un monde marqué par l’incertitude, par la pluralisation des normes et par la crise des autorités traditionnelles, cette capacité à produire de l’universalité – même fragile et même contestée – constitue peut-être la clé de sa pérennité.

  • 1. Voir José Casanova, Public Religions in the Modern World, Chicago, University of Chicago Press, 1994.
  • 2. Pascal Boniface (sous la dir. de), Les Maîtres du monde, Fédérer, gouverner, soumettre, Paris, Eyrolles, 2025.
  • 3. Voir François Mabille, Le Vatican. La papauté face à un monde en crise, Paris, Eyrolles, 2025.