Gouverner à l’ère du spectacle total
La politique contemporaine semble avoir définitivement basculé dans le régime du spectacle. Ce phénomène n’est pas nouveau : déjà dans l’Italie de Silvio Berlusconi, le pouvoir se fondait sur la télévision. Mais cette scénarisation permanente renforce aujourd'hui des électorats populistes, substitue le divertissement à la délibération démocratique et transforme l’attention citoyenne en regard spectateur.
Au fond, Donald Trump n’a jamais cessé d’être un producteur de télévision. Même devenu président, il est resté le metteur en scène, le showrunner cynique d’un récit global dont il maîtrise l’éclairage, le rythme et la bande-son. Avant même qu’il n’embrase, à nouveau, la scène mondiale, il se murmurait déjà qu’il s’apprêtait à frapper l’Iran d’une opération militaire « spectaculaire » pour détourner l’attention des révélations explosives du dossier Epstein, tout juste publiées. Depuis le 28 février et le déclenchement de l’opération « Fureur épique », Trump a repris le contrôle de nos écrans, et de nos espaces publics, désormais saturés par sa nouvelle production et ses conséquences tragiques. Le scénario est médiocre, mais la cadence est sans aucun doute celle d’une épopée.
Chaque crise, chaque geste diplomatique, chaque post martelé en lettres capitales sur le réseau de prédilection du président américain participe d’un long plan-séquence de diversion ou de captation de l’attention. Aussi, quand surgissent les mauvaises nouvelles sur le front domestique, que s’agitent le spectre d’Epstein, les mauvais chiffres économiques ou les scandales de sa milice fasciste déguisée en police de l’immigration, la scène se déplace : une frappe de drones, l’enlèvement d’un dictateur, une provocation à Davos, quelque contrefeu en forme d’outrance. C’est la vieille méthode mise en scène par le film Wag the Dog (1997)1 : détourner le regard par la fiction.
Sauf que désormais, la fiction a pris le pouvoir sur le réel. Trump, plus qu’aucun autre, a compris que le monde ne se gouverne plus par la réalité des faits, mais par l’attention à la réalité. Le réel, désormais, c’est ce qui est en image. « Ça fera de la bonne télé » commente-t-il après avoir piétiné Zelensky dans son bureau. La géopolitique devient un plateau de jeu géant, la diplomatie un décor, les conflits militaires des scénarios déclinés en saisons. Son instinct télévisuel précède son idéologie : saturer la bande passante, occuper le prime time du monde, jusqu’à ce que plus personne ne distingue le script de l’événement. C’est ici que la formule canonique de Guy Debord prend tout son sens : nous vivons dans « la société du spectacle », où le rapport direct entre le citoyen et le monde est re-médié par des images devenues réalité dominante – une thèse que la vague des « politics as performance » a prolongée, en analysant la politique comme pure mise en scène télévisuelle2.
Le monde n’est qu’une fiction
Ce que Debord n’avait pas prévu, c’est que les spectateurs monteraient sur scène avec autant d’enthousiasme. Depuis le milieu des années 1990 et le succès planétaire de Big Brother, la téléréalité s’est progressivement imposée comme le cadre mental dans lequel se développent tous les autres formats médiatiques contemporains, du cliff-hanger des séries haletantes, aux campagnes de memes et contre-memes sur les réseaux sociaux, ou encore de la généralisation des faux3. Nous avons basculé dans une ère où la scénarisation n’est plus une technique de communication, mais la texture même du politique. On est même bien au-delà de l’omniprésence du storytelling en communication dénoncée par Christian Salmon en son temps4. Des talk-shows « mélanges de genres » aux conférences de presse scénarisées, de l’influenceur au décrypteur de média, l’écran est devenu la seule matrice du sens. Et même lorsque l’événement est fortuit – un accident, un attentat, une pandémie, une révolte et même une catastrophe naturelle comme les inondations à Valence – il s’inscrit immédiatement dans un récit télévisuel : qui est le héros, qui est le traître, quelle sera la prochaine élimination ? Et surtout, cui bono : à qui profite le crime ? Car celui-là doit nécessairement être l’organisateur ou l’inspirateur de l’événement, comme par hasard. La conscience de la manipulation est universelle, prégnante et irréfragable.
Cette imprégnation n'est pas anodine. Elle a façonné un nouveau réflexe cognitif : le soupçon permanent. À force de vivre dans des fictions entièrement écrites – où chaque rebondissement a une cause, une intention, un auteur – beaucoup ont perdu le sens du hasard. Le « mode conspiratoire » des récits télévisuels modernes explique cette bascule : les intrigues sérielles apprennent au spectateur à tout lire comme un scénario caché, annihilant le hasard. Comme l’analyse Gérald Bronner dans ses essais, cette « guerre cognitive » transforme le complotisme en mode narratif dominant, où le réel n’est plus qu’un décor à réécrire. Si l’on en croit une étude Pew de 2024, 28% des Américains pensent que le gouvernement « cache sciemment des vérités majeures ». Chez nous 40% des jeunes Européens adhèrent à au moins une théorie complotiste ; dans le monde arabe, ces chiffres grimpent à près de 50%. Ce ne sont pas seulement des opinions : ce sont les symptômes d’une accoutumance au récit total, où rien ne peut advenir sans storyboard5.
Ce phénomène a une histoire, bien sûr : Silvio Berlusconi, dès les années 1990, avait initié et accompagné ce glissement. En fondant son pouvoir sur la télévision, il a incarné avant l’heure ce que Raffaele Simone appelle Le Monstre doux6: une démocratie hypnotisée, vidée, séductrice, où le spectacle a définitivement supplanté le réel et la politique. Les chaînes Mediaset, exposant des générations à la « light TV », ont durablement formaté non seulement le vote berlusconien, mais aussi celui de ses héritiers directs comme le Mouvement 5 Étoiles de l’amuseur public Beppe Grillo – preuve supplémentaire que l’accoutumance à ces formes hybrides d’infotainment et de divertissement télévisuel dégradé, où l’on peut tracer un fil direct de Ardisson à Hanouna forge des électorats populistes. C’est cette mutation, douce, insidieuse, spectaculaire, qui selon Simone aurait d’ailleurs ouvert la voie à la dérive droitière de l’Europe. En substituant le divertissement à la délibération, l’émotion à la raison, nos sociétés se sont rendues disponibles à toutes les dramaturgies de la peur et de la domination7.
La politique à l’ère du casting permanent
Dans l’hexagone, où l’on entretient la passion du politique, cette mutation subtile n’en est pas moins flagrante. L’obsession de la gauche française pour ses primaires dépourvues de projet, où s’affrontent autant de candidats sans substance pour gagner le droit de « passer au tour suivant », et affronter le candidat du RN, le Boss du level final, en est une illustration tragicomique. Pas d’épreuve en maillot, mais on y raconte aussi n’importe quoi, vaguement déguisé en projet pour « la paix dans le monde ».
Mais la téléréalité ne s’est pas contentée de changer notre regard. Elle a changé le réel. Confortant l’idée que la simulation finit par engendrer le réel, elle a aussi reconfiguré nos émotions politiques. Nous avons appris à juger, commenter, éliminer d’un coup de téléphone ou de clic rageur. Comme dans Koh-Lanta, la démocratie médiatisée nous a habitués à « voter contre » plus qu’autre chose. Le citoyen devenu spectateur agit par réflexe : il like un champion, conspue un traître, lance une pétition comme on appuie sur un buzzer. Le jugement moral s’exprime en story : immédiat, collectif, volatil. Le réel s’est instagrammé, tiktokisé, et la politique n’a fait que suivre.
La logique du « maillon faible » s’est répandue partout. Dans l’entreprise comme dans le débat public, on élimine les gêneurs au nom de la performance et de préférences subjectives. Sur les réseaux, on encense puis ostracise à tour de rôle, selon les saisons de l’indignation. Française ou européenne, la politique n’y échappe pas, où les coalitions se construisent et se défont comme des alliances de plateau, les opinions changent à vue, la cohérence n’a plus de valeur, seule la visibilité en a une. L’imaginaire du jeu a avalé l’idée de bien commun.
Et tout en haut de cette nouvelle pyramide de Kelsen des besoins primaires, Trump trône en grand prêtre de la nouvelle religion : celle de la visibilité pure. Son talent n’est pas de mentir quotidiennement sans être pris, mais d’être la quintessence de cette métamorphose de la politique contemporaine qui tient de moins en moins de l’espace de crédibilité, et de plus en plus du concours d’attention. Il ne gouverne pas un État, il anime une série globale intitulée America First. Et nous, simultanément horrifiés et fascinés, continuons de regarder.
Éteignons nos écrans
Tout est devenu télé. Même les réseaux sociaux donnent moins à dire qu’à voir. On y scrolle sans fin des contenus poussés par l’algorithme, sans cohérence ni finalité. Comment rééduquer notre sens du réel, sortir de l’hypnose8 et reprendre le contrôle de nos émotions ? Le travail doit se faire aussi bien au niveau individuel que collectif. D’abord, en admettant que le spectacle est une structure, pas un accessoire. L’économie de l’attention, nouveau stade du capitalisme selon certains9, fait tourner notre monde : les États, les médias, les marques et les forces politiques nourrissent ce cycle. Il faut donc s’essayer à retrouver la lenteur, la distance, le silence – des vertus politiques devenues aussi essentielles que la justice ou la liberté.
La téléréalité politique n’est pas seulement un divertissement affligeant, c’est une machine à produire de l’hyperréalité : des politiques réduits à des avatars médiatiques, un « peuple » devenu courbes d’audience, un débat appréhendé par ses fragments viraux. Nous avons quitté le domaine de la représentation politique, pour une autre réalité. D’où cette conséquence, plus radicale encore : si le simulacre a avalé le réel du politique, il ne suffit plus de « mieux communiquer » ou de moraliser le débat. Il faut réinstituer des espaces où quelque chose de réel peut refaire irruption.
La téléréalité politique n’est pas seulement un divertissement affligeant, c’est une machine à produire de l’hyperréalité.
Alors il va falloir jeter nos portables. Le conseil des Red Hot Chili Peppers dans leur album By the way (2002) est plus d’actualité que jamais : time to make this clean decision, throw away your television. Sans écran, ni à l’école ni dans la vie, pour médiatiser nos vies, on pourra réapprendre le dissensus. Le vrai, celui qui fonde la démocratie pas celui de la polémique de plateau pour chaines de télé bistrotières. La téléréalité a surimposé ses archétypes aux figures classiques de la mythologie politique : héros, traîtres, victimes, bullies, losers… Or la vraie vie est indécise, pétrie d’ambiguïtés, de nuances. Sortir de cette Caverne technologique, c’est renoncer à la mise en scène du monde comme duel de personnages, pour redécouvrir la complexité des situations.
Il nous faut aussi reconstruire une esthétique du réel. À l’école, introduire une forme d’apprentissage critique des récits médiatiques dès le collège ne suffira pas : l’analyse les formats télévisuels, le décorticage des scénarios cachés, la formation au doute méthodique face aux narrations émotionnelles sont essentiels, certes. Mais nous sommes des êtres de récit. Alors il faut aussi donner l’envie de raconter d’autres histoires, fondées sur d’autres ressorts que cette préparation aux Hunger Games.
Ensuite, il faut soumettre l’audiovisuel public et privé à de nouveaux quotas de programmes lents. Pour le public, des débats non scénarisés, documentaires sans suspense artificiel, des formats favorisant l’argumentation. Et sur les grilles des chaînes privées, pousser la diversification par une régulation drastique : plafonner les émissions de casting à 10% du prime time, subventionner des contenus hybrides mêlant réel et réflexion philosophique, changer nos façons de faire de la télé. Ces mesures, appliquées en concertation européenne, contribueraient à briser l’hégémonie du spectacle court-termiste, et à refaire de la télé un lieu commun.
Comme le dit la célèbre formule de Debord : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. » Nous vivons dans ce monde-là. Et lorsque Raffaele Simone observait que le « Monstre doux » nous mène vers une droite du confort, du spectacle et de la peur, il ne parlait pas d’une dérive temporaire : il décrivait, dès 2010, la conséquence logique de notre addiction collective aux mauvaises fictions. Lire, marcher, débattre hors champ, s’informer sans les bulles – autant de gestes individuels amplifiés par des politiques publiques à inventer.
Il est temps de sortir de la matrice.
- 1. Dans ce film de Barry Levinson, deux scénaristes hollywoodiens sont engagés pour monter de toute pièce le récit médiatique d’une guerre fictionnelle avec l’Albanie pour détourner l’attention publique d’un scandale qui menace le président américain. La métaphore suggère que c’est la queue qui remue le chien (et non le contraire), c’est-à-dire qu’il est possible de contrôler le public si l’on trouve le bon levier.
- 2. Cami Rowe, “Performance and Politics Fifty Years After ‘Society of the Spectacle’” [en ligne], e-international relations, 27 février 2017.
- 3. Voir par excellence le roman de Aurélien Bellanger, Téléréalité, Paris, Gallimard, 2021. Mais aussi Luc Dupont, « Vingt-cinq ans de téléréalité : quand la réalité dépasse la fiction », Ethnologies, vol. 29, n°1-2, 2007, p. 267–283 ; et Chad Raphael, Reality TV: The Work of Being Watched, Rowman & Littlefield, 2023.
- 4. Christian Salmon, Storytelling : la machine qui fait courir le monde, Paris, La Découverte, 2007.
- 5. Felix Brinker, “Hidden Agendas, Endless Investigations, and the Dynamics of Complexity: The Conspiratorial Mode of Storytelling in Contemporary American Television Series”, Aspeers, vol. 5, 2012, pp. 87-109.
- 6. Raffaele Simone, Il Mostro Mite. Perchè l’Occidente non va a sinistra, Garzenti, 2008. Traduit de l'italien par Katia Bienvenu, Le Monstre doux. Pourquoi l’Occident vire-t-il à droite ?, Paris, Gallimard, coll. « Débat », 2010.
- 7. Queen Mary University of London, “People who watch entertainment TV are more likely to vote for populist politicians”, ScienceDaily, 27 mars 2017.
- 8. Jianwei Xun, « Trump, Musk : l’hypnocratie ou l’empire des fantasmes », Le Grand Continent, 26 janvier 2025 ; et Gilles Gressani, « Qui est vraiment Jianwei Xun ? », Le Grand Continent, 3 avril 2025.
- 9. Yves Citton (dir.), L’économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découverte, 2014.