Ce monde où l'on court
Observons tout d’abord le corps du président Sarkozy. Le corps visible ne cesse de bouger, d’aller de l’avant en courant le portable à l’oreille. Mais le corps officiel du président, celui qui renvoie à la durée des institutions, n’est guère convaincant. Et pour cause : maître du temps médiatique et de l’agenda politique, Nicolas Sarkozy peine à s’inscrire dans l’histoire.
L’album médiatique du locataire de l’Élysée symbolise, mieux que tout discours, le nouveau mode de gouvernement. Il sert une image. Il incarne un corps. Le président s’y affiche avec ses attitudes actives, ses gestes simples, sa proximité. Il se montre mobile, sensible à l’opinion, ses désirs, ses goûts. L’autorité perce, en revanche, sans aucun doute, dans nombre d’attitudes dérobées. Reste la rencontre ambiguë de deux corps, celui, solennel, censé marquer la distance et l’officialité de la République, celui, plus quotidien, censé marquer la convivialité d’un président suractif. Le second, selon toute apparence, l’emporte aujourd’hui sur le premier, accentuant du coup un versant tout à fait révélateur et politique du projet.
Éprouver
Une préférence pour la pizza, nous dit L’Express du 23 août, pour le jogging, le vélo, la « star ac », le foot : le président affiche les goûts de tous. Aucune différence apparente, malgré l’intense fréquentation des puissants, avec le quotidien de chacun : repas standard, restaurant modeste, partagés avec les étudiants le 9 juillet, promenade torse nu sur la petite embarcation des vacances américaines, promenade pieds nus sur la plage de juillet, chemise noyée de transpiration dans une visite officielle en Corse, étudiants américains tenus par l’épaule à Wolfeboro le 24 août, tee-shirt et training aux couleurs passe muraille pour d’innombrables joggings fidèlement photographiés. Le corps du président traduit en image une immense opération de « désymbolisation ». Aucun piédestal : je suis comme vous, je ressens les mêmes affects, éprouve les mêmes goûts, poursuis les mêmes plaisirs. Avec, de surcroît, une inépuisable volonté d’empathie : gestes d’attention, de proximité, contacts quasi physiques, aussi directs que soigneusement entretenus. Le président « éprouve ». Il le montre, enserrant amis et partenaires, communiant et partageant, accentuant les traits physiques de la convivialité : la main rapidement passée sur la joue de François Fillon, en signe d’affection, aux journées de l’Ump à Strasbourg, même geste avec Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe, le 9 juillet à Bruxelles, la bise à Angela Merkel là où Chirac effectuait le baisemain, la main sur l’épaule d’Anne Lauvergeon, la présidente d’Areva, aux journées du Medef fin août, l’accolade fiévreuse à Yasmina Reza le 24 avril à l’annonce des résultats du premier tour, ou au président Bernard Lapasset, l’homme de la fédération de rugby, lors de la victoire des Bleus sur les All Blacks, le 6 octobre à Cardiff. Le thème est marquant : le président sait vibrer. Il sait exulter, assister. Exactement comme lorsqu’il se montre partageant la souffrance des victimes : manifestant, avouant son indignation, recevant les proches ou les parents.
L’attitude peut plaire. D’autant plus crédible, apparemment, qu’elle rompt avec de vieilles rigidités. Elle installe un nouvel univers gestuel : corps disponible, proximité sans tension. Elle symbolise la rupture par une communication toute « naturelle », celle où domineraient les gestes de tous, collant aux émotions de tous. Elle épouse de surcroît l’affichage plus cool des générations montantes : jeunesse et empathie opposées aux notabilités plus guindées des pouvoirs vieillissants. L’égalité démocratique avec elle aurait définitivement transformé les distances : le corps du président se fait aussi proche que sensible, jusqu’à transgresser, dans ses effusions, les limites spatiales des corps.
Bouger
Le président jogge aussi. Les photos soigneusement distillées multiplient les scènes de course : les marches de l’Élysée montées en short et training, le séjour à Chypre agrémenté de footing dans les sentiers de l’île, les séances de l’Onu entrecoupées d’escapades à Central Park. Les partenaires de ces échappées sont « sérieux » : ministres, collaborateurs, tous montrant que la détente peut se mêler au travail, tous montrant que cette détente se doit aussi d’être active sinon affairée. D’anciens champions encore, comme Virenque, peuvent accompagner les courses, à vélo cette fois, du président, ou se montrer, comme Laporte, amis fidèles et admiratifs. Ils ajoutent leur aura, leur figure de performers, visibilité précieuse où le succès tirerait ici tout son sens du mérite et de la pénibilité.
Thèmes classiques sans doute, les présidents américains – Bill Clinton plus que les Bush – ont su depuis longtemps mettre en scène leurs joggings et leurs amitiés sportives : la modernité, la santé, l’attention à soi. Le président qui court se montre à tous « autrement ». Il s’entretient. Il se prend en charge, exhibe dynamisme et énergie. Il s’épanouit aussi, comme ces sportifs qu’une société de spectacle a, depuis quelques décennies, largement légitimés. Il s’oppose, enfin, en se distinguant des bedonnants, des balourds, des inactifs, des notables vieillissants, ce qui, dans le cas de la présidence actuelle, est aussi révélateur que circonstanciel.
Le président qui court est pourtant ici davantage. Son message dépasse la performance. Son activité devient un « état ». Le jogging élyséen est particulier : celui d’un corps qui n’en finit pas de bouger, au point d’être là où on ne l’attend pas. Il transpose jusqu’au symbole un rêve d’efficacité, un rêve d’ubiquité aussi. Courir correspond ici à un comportement : être partout, accélérer, se démultiplier, magnifier la mobilité. Jusqu’à transporter le jogging dans l’espace même de l’Élysée, bousculant les vieilles habitudes des personnels et des huissiers. Détail décisif : sur les degrés de la cour de l’Élysée, montés au pas de course et en tee-shirt durant les premiers jours de la présidence, le jogger tient à la main un portable. Il court, mais il n’a pas quitté le téléphone. Il court, mais il ne s’est pas éloigné. Le jogger trahit bien autre chose qu’un rêve de fuite ou de sous-bois.
Courir combine plutôt accélération et présence, cette intensité jamais vue dans les annales : ces textes votés en rafale, cette communication de tous les instants, ces pressions épuisant ministres et collaborateurs. Courir combine encore les cascades de l’image, ces écrans qui n’en finissent pas de se multiplier : le président est apparu 224 fois dans les journaux télévisés entre mai et août 2007, alors que Chirac n’était apparu que 75 fois dans les quatre mois suivant sa réélection en mai 2002. Cette manière saturante d’ajouter une information à une autre, submerger le contradicteur, passer en permanence à autre chose si une question s’avère résister.
Imposer
Gestuelle empathique, rapide : tout multiplierait les images de la sensibilité comme de l’efficacité. Gestuelle directe, dépouillée : tout multiplierait les images de la simplicité comme de la proximité. Le corps accompagne une vision démocratique pensée au plus près de l’opinion, au plus près des réponses immédiates, constantes, répétées. D’autant que les luttes politiques contemporaines obligent à la victoire médiatique, grandissant les images, les postures, les décisions nombreuses, cumulées, spectaculairement annoncées plus que réalisées.
Une autre gestuelle existe encore, apparemment contradictoire avec la première, tout en s’appuyant sur elle pour mieux en être confortée. Elle est faite de mouvements tranchants, d’attitudes déterminées. Elle se glisse dans les autorités oubliées. Elle en est même la fidèle « mimographie ». Les discours la mettent en scène : épaules bougeant et rappelant l’impatience, mains battant l’espace pour mieux définir l’horizon, index se pointant pour mieux fixer l’adversité, poings se fermant pour mieux dire la détermination. Le corps, ici encore, surabonde d’activité bouillante, explosive et contrôlée à la fois, aiguisée cette fois au service d’une vision d’« inflexibilité ». Les comportements, les échanges quotidiens peuvent aussi en être l’exemple : l’index fortement interdicteur devant quelques parlementaires Ump à l’Élysée le 20 juin, le doigt pointé à la descente des marches de l’ambassade de France en Hongrie le 15 septembre, les mains affirmatives et déployées dans les entretiens avec les élèves de l’Institut régional d’administration de Nantes le 19 septembre. La voix encore, qui relève du registre du corps, sait être coupante. Elle peut se fermer, décréter, provoquer, couler sans hésitation comme sans réplique possible. Elle peut énoncer, « arrêter ». Elle se maîtrise aussi, tout en marquant la sévérité.
Le président est ainsi paradoxalement parvenu à incarner à la fois la proximité et la fermeté, la mobilité et l’autorité.
Le costume officiel et le deuxième corps
Dans cette immense mise en scène, c’est bien le corps quotidien qui est maintenu au premier plan : celui qui « souffre », « éprouve », s’« active », celui auquel chacun devrait pouvoir s’identifier. Être « comme tout le monde », pour un président, c’est s’exposer et le faire avec les outils de la plus apparente banalité : c’est jouer avec les fragilités, révéler des immédiatetés, des surprises, des essoufflements, des effusions, des peaux. C’est interpeller aussi le corps de chacun dans sa propre individualité, dans ses sensations singulières, dans ses affects, sans intermédiaire ni médiation.
Un autre corps existe pourtant auquel le président ne peut échapper : celui des tenues officielles et des rituels, celui des temps longs de la République où l’habit emprunté par le président l’a été par d’autres, comme le sont les attitudes et les gestes attendus de lui. La photo officielle en est l’exemple, figeant le locataire de l’Élysée dans un profil aussi « répétable » que convenu, rituellement faite pour compléter la galerie des « prédécesseurs ». Le président y est à la fois lui-même et autre. Non que deux corps existent ici au sens où l’historien Ernst Kantorowicz parlait des « deux corps du roi », ceux du roi médiéval d’ailleurs, l’un incarnant le corps périssable, l’autre incarnant le corps glorieux et immortel de la monarchie. La situation y était particulière : c’était pour pallier la faiblesse des représentations collectives que le corps éternel d’un roi devenant seul facteur d’unité avait été inventé. La République est loin de ce double corps, comme elle a su construire nombre de représentations collectives indépendantes de lui.
Il reste qu’une différence demeure entre la singularité du corps présidentiel et le versant plus générique de ses ritualisations. Une différence dans les identifications provoquées aussi : les unes demeurant largement individuelles, les autres engageant l’appartenance collective et sa vivacité. La photo officielle par exemple est prise dans le cadre institutionnel et intangible de la République. Le président y est le représentant d’une nation, de ce qui perdure et de ce qui le dépasse, c’est-à-dire de ce qui va se continuer sans lui et qu’il incarne de manière provisoire. Il y est aussi ce qui capte la mobilisation collective et une part de son sens.
Or c’est bien ce deuxième versant qui est largement absent dans l’image actuelle. Ce que confirmerait l’album médiatique du locataire de l’Élysée : la mise en majesté du corps le plus individuel, celui revendiquant sa propre singularité, racontant sa propre histoire, affirmant ses propres exigences ou affects. Une manière pour les sociétés individualistes de mettre en scène un pouvoir fait précisément d’individualité, dominé par la part quasi singulière du dirigeant, celui émiettant, dispersant les identifications tout en interpellant les citoyens dans leur part elle-même largement singulière. Il s’agit bien d’une personnalisation d’un nouveau genre. Elle peut inquiéter lorsque s’y affirment un engagement intense autant qu’une autorité soulignée.
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Rupture bien sûr que ces gestes jouant avec la proximité, ces attitudes tranchant avec les vieilles solennités, ce corps débordant d’affect et de mobilité. Rupture encore que cette manière de dire et de faire sans fard : agir au plus simple, traduire quasi physiquement la conviction. Mais la rupture ne risque-t-elle pas de se limiter tout entière à celle d’un individu ? Ce que pourrait confirmer la mise en majesté d’une gestuelle présidentielle promouvant la singularité personnelle autant que la volonté de tout occuper.
Portrait en campagne*
Yasmina Reza dit avoir voulu brosser le « portrait » (p. 9) de Nicolas Sarkozy lors de sa campagne présidentielle. Une pochade plutôt, mais pas une caricature. Il y a une drôle de vibration dans ces pages (imprimées à la vavite…) qui courent légères, elliptiques, avec presque pas de ponctuation (exemple p. 14 : « À un chauffeur de taxi, place Beauvau s’il vous plaît, au ministère de l’Intérieur. Oh là là ! Moi un Arabe vous m’emmenez chez Sarkozy ! »). Le livre vibre de l’impatience du héros, coup de vent dans un tas de feuilles. Tout bouge en même temps : on prend le train (que Nicolas n’aime pas), l’avion, les convois officiels du ministre, puis ceux du simple candidat. « Je suis frappée par l’enfance » (12). Le futur président dort comme un enfant contre le hublot des avions, il attend comme un enfant, les mains dans le dos, bien sage, son tour pour grimper sur l’estrade. Comme un enfant, il admire les stars venues pourtant le soutenir. « Quand je dis dans son entourage qu’il a l’air d’un enfant, on me regarde avec stupeur » (18).
Le futur président est toujours pressé, même assis, le buste raide, les jambes courent encore sous la chaise, par inertie. Il visite au pas de charge les expositions, les musées – « Visite du musée Churchill. Une visite plus rapide des lieux est littéralement impossible » (83) –, les ateliers où il grimpe sur la caisse (importantes, ces caisses) pour haranguer, il serre des mains tendues sous des casques de chantier et des coiffes stériles et déjà il s’en va…
Autres voyages, mêmes visages, mêmes mains tendues vers le Sauveur, mêmes élus locaux raides et empesés, « dignes », mêmes copains qui en rajoutent dans la familiarité, avec leur vulgarité à la Patrick Sébastien. Il faut faire semblant de s’intéresser aux métiers, il faut traverser les marchés avec, parfois, l’insulte à portée d’oreille, les maisons de vieux qui demandent tant de patience à celui qui est déjà ailleurs, et puis tous ces gens qui vous pompent ! « Tu fais des dizaines de kilomètres de bagnole et à la fin tu as un type qui te dit, et la prime à la brebis ? » (159). C’est ça le drame : jamais la bonne question au bon moment. Ce n’est pas du cinéma.
« Laurent Solly [l’un des conseillers] me dira, la réalité n’a aucune importance. Il n’y a que la perception qui compte » (44). C’est donc la victoire confirmée de l’Esse est percipi de l’évêque Berkeley, sauf que, pour être perçu, « il faut bien être d’abord1 ». Mais dans le sens moderne, c’est plus rustre : « être perçu » signifie bêtement « frimer », se tenir dans l’apparence, paraître dans la bulle médiatique. Être partout où l’on cause de vous, surgir où l’on ne vous attend pas : le plaisir du chef, sans gêne, partout chez lui. Il ne faudrait pas qu’il y ait de temps : il résiste à l’action, fait obstacle, irrite : s’il n’y avait pas de temps, on n’aurait rien à « perdre ». Énigme sans réponse : à l’en croire, c’est elle qui aurait incité la dramaturge à suivre ce personnage.
Elle décrit une « mue » (43) en direct qui transforme un chef de clan en grand fauve esseulé : « Quand le prince devient roi, ceux qui ont vu pleurer le prince sont envoyés dans les mines de sel » (175). L’essaim des conseillers, des photographes, des amis, n’était là que pour réchauffer la reine avant son vol nuptial : ces amitiés anciennes qui deviennent courtisanes, ce copain d’antan soudain solitaire, assistant à son ascension en même temps qu’à son isolement : c’est plus qu’un journal de campagne, c’est une méditation sur la vanité, au sens des peintres du xviie siècle.
Parmi les courtisans, Henri Guaino est sa boîte à idées. « Guaino, il est difficile, mais il a du génie. Ils veulent m’enlever Guaino. Moi j’ai besoin de Guaino. J’ai besoin de gens comme ça, qui ne sont pas lisses. J’aime les fêlés qui me rassurent » (40), « mon Henri » (68). Le mot « métissage », qui faillit disparaître du discours du 14 janvier au parc des Expositions, est de lui, et Nicolas le prononce deux fois : Henri exulte. « Jaurès… Clemenceau… il n’y a pas de camp… le général de Gaulle… une seule France » (81), c’est encore lui. Il applaudit à ses propres trouvailles quand elles sont récitées par la voix de son maître.
Yasmina Reza a de la sympathie, mais peu de complaisance. Même adoucie de pastel, l’esquisse au fusain est rude. Elle semble enfin se lasser. Peut-être à cet endroit :
Nicolas [répétant une phrase de son discours de Bercy] – Entre Jules Ferry et 68, ils ont choisi 68… Bon, c’est limite mauvaise foi…
Y. – Je suis contente de l’entendre dire…
N. [il rit] – Oui, c’est même terrifiant de mauvaise foi, mais enfin, il faut y aller !
C’est trop… Il y a plus. Mitterrand disait : « Pour accéder à la fonction suprême, il faut désirer, aimer et enfin vouloir » (173). Ces rigolades et ces accolades (Nicolas aime montrer qu’il aime toucher les gens, sous le bras, à l’épaule, sur la joue…) sont devenues mécaniques, à force d’usure, de combats, de méfiance : « Côtoyant Nicolas pendant ces mois, je n’ai vu que le vouloir à l’œuvre. Le désir et l’attrait de la politique, principes vitaux mais qui n’engagent pas tout l’être, ne l’habitent plus. »
Elle assiste pourtant à l’installation à l’Élysée. Elle entend Jean-Louis Debré proclamer officiellement la victoire « dans une amère et étiolée solitude » (176). C’est là, dans cette assemblée peinte comme par David, qu’elle pressent une « calcification de l’être » (177).
C’est peu, et pourtant, c’est comme dans la magie : il y a un truc ! On s’attache à ce petit livre (à ce livret ?). Et quand la colombe sort du chapeau, elle ne s’envole pas, elle reste au bord. Pour aller où, d’ailleurs ? Car « il n’y a pas de lieux dans la tragédie. Et il n’y a pas d’heure non plus. C’est l’aube, le soir ou la nuit » (126). C’est elle qui a écrit le mot « tragédie »…
*.À propos de Yasmina Reza, l’Aube le soir ou la nuit, Paris, Flammarion, 2007, 188 p.
1.André Scala, Berkeley, Paris, Les Belles Lettres, 2007, p. 21.
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Historien, il a codirigé récemment une Histoire du corps aux éditions du Seuil, avec Alain Corbin et Jean-Jacques Courtine.